Morts ou vivants ?

Justice occulte pour Boko Haram au Cameroun

Mbom Sixtus

Journaliste indépendant et contributeur régulier d’IRIN basé au Cameroun 

Au Cameroun, un tribunal militaire a condamné à mort 89 hommes jugés coupables de terrorisme en lien avec Boko Haram. Le silence a été fait sur cette affaire, et l'on ignore si ces condamnations ont été appliquées - et si non, où sont détenus ces condamnés.

J'étais déterminé à en apprendre plus.

Au ministère de la Défense, le service des communications m'a dit ne pas être autorisé à commenter le verdict rendu le 16 mars en vertu d'une loi antiterroriste controversée promulguée en décembre 2014.

« Même ici, on n'en parle pas », a expliqué Tar Tar, le présentateur d'« Honneur et fidélité » - une émission hebdomadaire de la radio d'État s'adressant aux forces armées.

L'information étant encore « classée », il m'a renvoyé vers le haut de la chaîne de commandement. « Allez-y, le colonel est dans son bureau. »

Le bureau du colonel Didier Badjeck se trouvait plus loin dans le même couloir. Les secrétaires-soldats de la réception étaient aimables - c'était un bon début. Malheureusement, les mots « journaliste » et « Boko Haram » ont déplu. L'ambiance s'est vite dégradée après ça.

« Le colonel n'est pas dans son bureau », m'a dit une sentinelle au regard sévère. Toutes mes autres questions sont restées sans réponse.

Mais j'avais le numéro de téléphone portable de M. Badjeck.

Lorsqu'il a fini par décrocher, ce dernier m'a conseillé de me rendre directement au tribunal militaire, « ou de [l']appeler la semaine prochaine ».

J'ai tenté ma chance au tribunal.

Les bureaux de l'autorité militaire chargée de juger les affaires de terrorisme se trouvent au siège de la Marine nationale. Arme automatique à la main et gilet pare-balles sur le dos, le soldat de faction à la porte m’a coupé la route. Il avait pour instruction de ne laisser entrer aucun journaliste dans le tribunal.

Au terme de courtes tractations (au cours desquelles j'ai fait valoir que j'étais « envoyé » par le ministère de la Défense, en esquivant ses demandes répétées de voir mon laissez-passer), son supérieur est intervenu. J'ai finalement obtenu l'autorisation de passer la barrière, après leur avoir cédé ma carte de presse et mes documents d'identité.

Un fourgon cellulaire était garé devant le tribunal. Sa porte arrière était ouverte. À l'intérieur, des suspects de Boko Haram attendaient d'être jugés, pieds et poings liés. Outre les 89 hommes déjà condamnés, on estime à près de 1 000 le nombre de personnes inculpées en lien avec Boko Haram.

Les hommes du fourgon avaient l'air quelconque, vêtus ordinairement et non d'une tenue de détenus. Aucun d'entre eux n'avait l'air blessé, simplement sans défense et un peu désespérés.

Cela faisait 10 ans qu'il n'y avait plus eu d'exécutions au Cameroun. Mais compte tenu de l'ampleur des exactions commises par Boko Haram - plus de 1 200 personnes tuées en trois ans - le gouvernement peut se permettre une réponse d'une sévérité inhabituelle.

Le soldat le plus gradé a soudain eu l'air de se demander si la présence d'un journaliste était une bonne idée. « Ces hommes dans le fourgon sont des combattants de Boko Haram capturés dans la région de l'Extrême-Nord et ramenés ici », a-t-il dit. « Vous ne pouvez pas y aller. Vous savez que c'est une question sensible »

Alors que je sortais, l'un des soldats à la porte m'a dit : « Revenez lundi avec un mot du colonel. Demain c'est Vendredi saint, c'est férié ».

Lundi - de retour au bureau de M. Badjeck. Les simples soldats du service des communications se sont montrés tout à fait disposés à évoquer les procès de Boko Haram, et impatients d'en savoir sur les événements en cours au tribunal militaire.

Le colonel, un peu moins. Après avoir enfin accepté d'entendre la raison de ma visite, il est resté muet comme une carpe. « Vous savez, c'est une question sensible et je ne veux pas y être mêlé », a-t-il dit. À contrecœur, il a pris mes questions écrites en promettant de me rappeler.

J'ai attendu tout le lundi. Puis la journée du mardi, et celle du mercredi : toujours pas d'appel.

Le jeudi 31 mars, je me suis à nouveau présenté au ministère de la Défense. La sécurité avait été renforcée suite aux menaces de Boko Haram de s'en prendre à une grande ville du Cameroun. Les bâtiments du ministère se trouvent à quelques kilomètres à peine de l'Assemblée nationale, de l'ambassade française et du quartier général militaire.

Au téléphone, le colonel m'a dit qu'il était en réunion avec le ministre de la Défense Joseph Beti Assomo mais qu'il serait bientôt de retour à son bureau. « Avant que nous nous asseyions pour parler », a-t-il dit, « sachez que le ministre de la Défense a décidé que personne ne peut commenter le procès et la condamnation des suspects de Boko Haram ».

Pas franchement encourageant.

De retour à son bureau, M. Badjeck s'est assis avec raideur. « Comme je vous l'ai dit, personne n'est autorisé à parler des procès de Boko Haram. Si vous souhaitez plus de renseignements, adressez-vous à la présidence. »

Il a ajouté que M. Assomo, le ministre, avait fait interdire un événement organisé par un mouvement cherchant à faire publier les noms de 1 200 personnes assassinées par Boko Haram depuis que l'insurrection s'est infiltrée au Cameroun à partir du Nigéria voisin, en 2013.

« Lorsque vous voyez ce qui se passe sur le terrain et que vous lisez ce qu'en disent les journaux, c'est à se demander si les journalistes travaillent pour Boko Haram », a-t-il dit.

Il a ouvert le dossier « Images » de son ordinateur, et a commencé à en extraire des photos de cadavres et de morceaux de corps jonchant le site des attentats-suicides, et d'enfants brûlés vifs lors de descentes de Boko Haram contre des villages.

Cameroon President Paul Biya
UN Photo/Rick Bajornas
President Paul Biya

« Ces gens n'ont rien fait pour mériter ça. Si vous voulez savoir ce que pense le colonel Badjeck, je pense que ces insurgés devraient être tués. »

Mais il ne m'a pas dit si les 89 hommes inculpés avaient eu un avocat pour les défendre. Ni quand et comment ils seraient exécutés ou si ça avait déjà été fait.

« Je ne peux pas répondre à ces questions », a dit M. Badjeck.

Guibai Gatama est le directeur de la publication du bihebdomadaire francophone L'Oeil du Sahel, qui offre la couverture la plus exhaustive sur Boko Haram.

C'est lui qui a eu l'idée de publier le nom des victimes, et il a été accusé par le chef de la police de liens avec les insurgés. Il constituait ma dernière chance de découvrir quelque chose.

Les suspects de Boko Haram sont défendus par des avocats engagés par l'État, a-t-il expliqué. « Ce que l'État verse aux avocats pour chacun dossier n'est même pas suffisant pour couvrir leurs frais de transport jusqu'au tribunal. Vous vous rendez compte ? Ils sont payés 5 000 francs CFA (environ 10 dollars) par dossier. »

« Ils sont jugés par groupes. Par exemple, “Attaque de Kolofata” : tous les insurgés capturés lors de cette attaque sont jugés ensemble et l'avocat qui les défend est payé 5 000 francs CFA pour tout le procès. »

En vertu de cette loi antiterroriste, la décision des magistrats militaires est définitive. Il n'y a pas d'appel possible.

La loi prescrit la peine de mort pour toute personne jugée coupable d'activités susceptibles de conduire à une rébellion généralisée ou d'actes perturbant le fonctionnement normal de l'État ; toute personne fournissant des armes, du matériel de guerre ou des virus dans l'intention de tuer ; toute personne jugée coupable d'enlèvement avec des intentions terroristes ; toute personne jugée coupable de financer directement ou indirectement le terrorisme.

La peine de mort s'applique également à « toute personne coupable de financer directement ou indirectement des actes de terrorisme » et « toute personne recrutant des citoyens en vue de leur participation à des actes terroristes ».

Alors, M. Gatam a-t-il pu me renseigner sur le sort des « terroristes » de Boko Harama jugés coupables ? Me dire s'ils sont vivants ou morts ? Malheureusement, il n'en savait rien. L'enquête continue.

ms/oa/ag-xq/amz