SABHA, 31 mars 2016
Tom Westcott

Journaliste indépendant basé en Libye et contributeur régulier d’IRIN 

Avec le retour des beaux jours et d’une mer plus calme, de plus en plus de migrants quittent les côtes libyennes à bord des bateaux de passeurs pour rejoindre celles de l’Italie. Dans la seule journée de mercredi, 1 361 personnes embarquées à bord de huit navires ont été secourues dans cette zone de la Méditerranée ; en outre, plusieurs dizaines de personnes pourraient avoir trouvé la mort après le naufrage de leur embarcation. Depuis le début de l’année, plus de 16 000 migrants ont emprunté cette route. Mais, pour la plupart d’entre eux, le périple a commencé de l’autre côté du Sahara, avec une périlleuse traversée du désert et un face-à-face avec les réseaux de passeurs clandestins en Libye.

Les quartiers en périphérie de Sebha, principale ville du sud de la Libye et plaque tournante des réseaux de passeurs de la région saharienne, offrent un tableau post-apocalyptique. Des restes calcinés de voitures côtoient des montagnes d’ordures fumantes au bord de la route ; des sentiers serpentent à travers les broussailles jusqu’à des maisons à moitié finies.

C’est là que les passeurs de clandestins, qui entassent jusqu’à 31 personnes à la fois dans des camionnettes Toyota pour un périple de trois jours depuis le Niger et à travers le Sahara, déposent leurs clients. 

Certains sont accueillis par des amis, des parents ou des passeurs, d’autres marchent jusqu’à la ville. Même si, au départ, ils sont reconnaissants d’avoir survécu à la difficile traversée du désert, des migrants ont dit à IRIN que leur arrivée à Sebha avait été le pire moment de leur périple vers l’est de la Méditerranée.

« A notre arrivée, nous avons été emmenés dans une sorte de prison, une maison où il y avait environ 200 autres migrants », a dit Bouba, un Sénégalais de 19 ans. « Ils nous ont forcé à appeler nos familles restées au pays et ont demandé qu’elles envoient 2 000 dinars libyens (1 458 dollars) par personne ».

Jens, un Bissau-Guinéen de 24 ans, a montré les cicatrices sur ses bras et son dos qui, selon ses propos, témoignent des violences infligées par ses ravisseurs. « Ils m’ont frappé en répétant : ‘Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Pourquoi tes parents n’envoient-ils pas d’argent ? Est-ce qu’ils ne t’aiment pas ?’ C’était horrible, mais ma famille a si peu d’argent qu’il lui a fallu deux mois pour emprunter la somme nécessaire à ma libération ». 

Aujourd’hui, les deux hommes vivent dans une cabane de fortune installée dans une décharge de Sebha avec 24 autres personnes. Tous sont à la recherche d’un travail pour payer les 500 dinars (365 dollars) nécessaires pour rejoindre Tripoli, la capitale libyenne, et se rapprocher du littoral afin de trouver un bateau pour l’Europe.

Relations difficiles avec les tribus

La Libye est depuis longtemps le principal point de passage de l’Afrique vers l’Europe. Aujourd’hui, la route migratoire d’Agadez, ville située au centre du Niger, jusqu’à Sebha, principal point de passage des migrants d’Afrique sub-saharienne qui tentent de rejoindre les côtes de la Méditerranée, est contrôlée par plusieurs tribus de la région. 

Men in the back of a truck
Tom Wescott/IRIN
En général, les migrants font le trajet jusqu’à Sebha à l’arrière de camionnettes

La route du désert est sous le contrôle presque exclusif des Toubous, une tribu saharienne semi-nomade installée sur une terre hostile et inhospitalière, et qui a peu de perspectives d’avenir en Libye, au Tchad et au Niger.

De puissantes tribus arabes se livrent à la contrebande de marchandises, alors le trafic d’êtres humains constitue l’une des rares activités lucratives. Mais depuis une série de violents affrontements entre tribus dans la ville, une grande partie de Sebha est interdite aux Toubous.

« Souvent, les migrants ont le numéro de téléphone d’une personne qu’ils peuvent joindre à Sebha et je me contente de les déposer là, en périphérie de la ville. S’ils ne connaissent personne, je les laisse avec un arabe, mais cela ne me concerne pas », a dit à IRIN Adem, un passeur de clandestins de 29 ans. « Mon travail consiste à transporter ces personnes d’Agadez jusqu’à Sebha. C’est tout. Le reste, ça ne me regarde pas ».

Pour poursuivre leur route, les migrants n’ont d’autre choix que de faire confiance aux membres des tribus arabes, dont certains travaillent avec des intermédiaires. 

Une étape très difficile

« Sebha est un endroit horrible », a dit Sammy, un électricien nigérian de 35 ans aujourd’hui installé à Tripoli. « Quand je suis arrivé là-bas, l’intermédiaire nigérian a dit que je devais lui donner de l’argent pour sa contribution à l’organisation du trajet. On m’a pris mon passeport et on m’a emprisonné. Ils m’ont réclamé 2 000 dollars, j’ai été obligé d’appeler ma mère et de lui demander de vendre tous mes biens, y compris le générateur utilisé par la famille. Mais cela faisait seulement l’équivalent de 300 dinars (219 dollars) ». 

A group of men
Tom Wescott/IRIN

Il a expliqué qu’il avait été obligé de travailler à Sebha pendant huit mois pour gagner de quoi régler le solde restant. « J’ai travaillé comme un esclave dans une maison pour les prostituées africaines ; je faisais le ménage, la cuisine pour les femmes et je lavais leur linge », a-t-il dit. « Elles étaient prisonnières elles-aussi, mais les migrantes capturées sont contraintes à la prostitution à Sebha. Certaines d’entre elles venaient du Nigéria, comme moi. Imaginez : j’ai vu mes sœurs être utilisées de cette manière. On les payait 10 dollars pour avoir des relations sexuelles avec de vieux hommes dégoûtants. Cela me rendait malade, mais je ne pouvais rien faire pour les aider ».

Marie, une jeune nigériane de 23 ans, raconte qu’elle a échappé à ce sort de justesse, après que la femme qui a organisé son trajet vers la Libye en lui faisant miroiter un travail de vendeuse en Europe, s’en est pris à elle à Sebha. « Son petit ami libyen est venu nous retrouver et ils m’ont dit que je devais leur donner 2 000 dinars (1 458 dollars) pour poursuivre ma route. Quand j’ai répondu que je ne pouvais pas payer, il m’a dit : ‘tu te serviras de ton corps pour obtenir de l’argent’. Mais j’ai refusé », a-t-elle raconté. 

« Ils m’ont forcée à appeler ma mère et ont mis le téléphone sur haut-parleur, puis ils m’ont frappée pour que ma mère m’entende crier ». Ses ravisseurs ont fini par accepter une somme moins importante, qu’un parent éloigné a apporté en mains propres, de Tripoli.

Ahmed, un habitant de Sebha, a montré à IRIN la location de plusieurs grands entrepôts où, selon lui, des migrants, et en particulier des femmes, ont été détenus. Le soir, les entrepôts devenaient des ‘lieux de perdition’, où on pouvait trouver de l’alcool et des prostitués, a-t-il expliqué, et la musique résonnait dans toute la ville. « Notre tribu contrôle cette zone et aucun membre d’une autre tribu ne peut entrer », a expliqué Ahmed. « Même l’armée n’a pas le droit d’y aller ».

Illégalité et impuissance

Sebha est l’une des pires zones de non droit du pays ; en raison des profondes divisions entre les tribus, de grandes parties de la ville sont inaccessibles aux résidents en fonction de leur origine tribale. « Personne ne contrôle Sebha et personne ne se sent en sécurité ici », a dit Ahmed. « La Troisième Force [une force de ‘maintien de la paix’ de la troisième ville du pays, Misrata] dit qu’elle a les choses en main mais, dans les faits, elle ne contrôle qu’un quartier ».

Des responsables de la sécurité, frustrés, reconnaissent que les migrants clandestins sont le cadet de leurs soucis. « Le taux de criminalité n’est pas de 100 pour cent ici, il est de 150 pour cent », a dit un haut responsable de la sécurité de Sebha qui a parlé à IRIN sous couvert d’anonymat. 

« Le simple fait de sortir de chez soi avec un uniforme de la police ou de l’armée vous met en danger », a-t-il expliqué, avant d’ajouter qu’il dormait dans un endroit différent chaque soir depuis deux ans pour rester en vie. 

Le département local de la lutte contre l’immigration clandestine, qui manque de financements et d’équipements, et dont le personnel a trop peur pour venir travailler, n’est plus opérationnel depuis plusieurs années. Le centre de détention des migrants de Sebha, situé à huit kilomètres de la ville, reste vide et n’est accessible que sous la protection d’une escorte lourdement armée. 

L’officier de police a dit qu’il était impossible de contrôler les opérations des passeurs de clandestins à Sebha. « Les migrants eux-mêmes savent que nous sommes impuissants », a-t-il dit. « Avant, quand ils nous voyaient, ils partaient en courant. Aujourd’hui, ils ne s’enfuient plus, ils nous regardent ». 

Truck with chairs hanging off the back
Tom Wescott/IRIN