Les bons samaritains grecs

Ces réseaux de bénévolat qui se sont créés pour venir en aide aux réfugiés coincés en Grèce

Par John Psaropoulos

Contributeur d'IRIN

Lorsque la Grèce est devenue l’épicentre de la crise de la dette européenne après l’implosion du système bancaire mondial de 2008, des groupes de bénévoles locaux se sont créés pour tenter d’alléger les souffrances de la population grecque. Aujourd’hui, le pays est confronté à une nouvelle crise et des réseaux similaires reviennent sur le devant de la scène, mais cette fois, c’est pour aider des étrangers désemparés.

L’accord passé vendredi entre l’Union européenne (UE) et la Turquie stipule que tous les nouveaux arrivants en Grèce doivent être renvoyés en Turquie. Mais cela ne concerne pas les dizaines de milliers de réfugiés et de migrants coincés dans le pays depuis que la Macédoine et d’autres États de l’ancienne Yougoslavie, le long de l’itinéraire des Balkans, ont fermé leurs frontières à tous les demandeurs d’asile ce mois-ci.

Le gouvernement compte près de 50 000 migrants bloqués dans le pays, mais il est probable qu’ils soient bien plus nombreux, car ils sont des milliers à s’abriter loin des regards, dans des maisons ou dans des camps spontanés installés dans des stations-service ou sur des parkings.

Depuis un mois, l’armée ouvre deux bases militaires désaffectées par semaine, mais avec un millier d’arrivées par jour, les autorités sont submergées et ne parviennent pas à offrir à tous l’hébergement, la nourriture et les soins de santé dont ils ont besoin.

Ce sont donc des groupes de bénévoles qui tentent de combler les lacunes de l’État.

« J’essaye de ne pas penser à l’avenir, car d’ici quelques années, nous pourrions nous retrouver dans leur situation », a dit à IRIN Ioanna Moraiti, étudiante en informatique dans la ville agricole de Larissa. « En tant que Grecs, nous avons le devoir d’aider, chacun selon ses moyens. »  

Mme Moraiti est bénévole au sein de Prosfero (« J’offre »), une petite association de citoyens qui distribue des repas préparés par l’armée de l’air à un millier de réfugiés installés près d’une usine textile à l’abandon. Les 400 premiers sont arrivés en bus il y a environ deux semaines, suivis de 600 autres au cours du weekend. Ils avaient été évacués de l’île de Lesbos. Conformément au nouvel accord entre l’UE et la Turquie, la Grèce doit encore évacuer 5 500 migrants et réfugiés de ses îles de l’Est.

Energoi Polites (« Citoyens actifs »), une autre association de Larissa, a mobilisé son réseau de donateurs au nom des réfugiés et rempli une cave et un garage de vêtements et de couvertures. « Nous sommes surchargés de dons et nous cherchons [plus] d’espace », a dit Kostas Kedras, l’un des dirigeants de l’association.

« Nous avons aidé à monter les tentes dans lesquels les gens dorment en mettant des palettes et des toiles en nylon dessous pour les maintenir au sec et nous avons distribué des vêtements, des couvertures, des sacs de couchage et des landaus. »

John Psaropoulos/IRIN
Des bénévoles distribuent des sandwiches aux réfugiés du camp de Larissa

Fermeture des frontières

La crise des réfugiés a véritablement atteint la Grèce en automne dernier, lorsque les États plus au nord se sont mis à n’accepter que les ressortissants de certains pays. Avant, la grande majorité des migrants qui arrivaient dans les îles grecques continuaient leur route vers le nord dès que possible après leur transfert par ferry sur le continent. Lorsque le nombre de migrants et de réfugiés qui s’entassaient à la frontière est devenu ingérable, la police a commencé à intercepter les bus dans les stations-service le long de la route.

« L’agent de police de service nous a appelés en nous disant qu’il y avait 350 personnes sur la route, dont 50 enfants », s’est souvenu Ilias Tsolakidis, fondateur d’O Topos Mou (« Chez moi »), à Kateríni, au pied du mont Olympe. « “Je ne supporte plus de voir ça. Ils pleurent en tombant à nos pieds pour nous demander à manger”, a dit l’agent. »  

M. Tsolakidis et son association ont immédiatement réuni toute la nourriture qu’ils pouvaient et l’ont apportée aux réfugiés. Depuis, ils se tiennent prêts à intervenir. Plus tôt cette année, O Topos Mou a collecté une tonne d’eau en bouteille en seulement 45 minutes pour l’apporter à un bus plein de réfugiés assoiffés. « Nous avons un réseau de 36 000 personnes auxquelles nous envoyons un e-mail », a expliqué M. Tsolakidis. « Si seulement 500 d’entre eux le lisent et que 50 y répondent, nous pouvons faire une collecte en une demi-heure. »  

La capacité des associations de citoyens et des bénévoles à s’auto-organiser et à distribuer de l’aide rapidement et avec efficacité près de chez eux les a rendus indispensables pour aider le gouvernement à nourrir et héberger les migrants et réfugiés depuis que l’itinéraire de l’ouest des Balkans est fermé.

Ils se sont chargés de distribuer de la nourriture et des vêtements dans de nombreux camps officiels où le gouvernement et les ONG internationales manquent de main-d’œuvre. Au camp d’Idomeni, à la frontière nord de la Grèce, où attendent 13 000 migrants et réfugiés, ils nettoient des tentes pleines de boue pour les donner aux nouveaux arrivants et ils signalent les réfugiés qui ont besoin de soins médicaux.

Changer les choses 

M. Tsolakidis appelle cette capacité à mobiliser les réseaux bénévoles locaux le « tuyau d’incendie » : toujours prêt pour éteindre une crise avant qu’elle ne devienne incontrôlable. « Si nous venons à bout d’un feu et qu’un deuxième s’allume, nous essayerons de nous en occuper aussi », a-t-il dit à IRIN. « Mais la charge de travail est plus lourde [que quand nous n’aidions que des Grecs]. Il faut intervenir plus rapidement et plus intensivement. Il faut mobiliser plus de gens. »  

Le travail des bénévoles a rendu la misère de milliers de réfugiés en Grèce un peu plus supportable.  

« Les Grecs sont des gens super […] gentils et prêts à aider tout le monde », a dit Walid Jemu à IRIN.

M. Jemu a fui la Syrie il y a un mois avec sa femme enceinte et deux jeunes enfants quand son neveu de sept ans a été tué par une bombe alors qu’il jouait devant chez lui à Alep.

M. Jemu est reconnaissant de pouvoir vivre dans une tente à même le béton devant une station-service. Ils sont un millier à vivre ici dans des tentes, à une vingtaine de kilomètres de la frontière nord de la Grèce.

John Psaropoulos/IRIN
Un camp non officiel de migrants et de réfugiés devant une station-service à 20 km de la frontière nord de la Grèce

« Le gouvernement [grec] ne m’a pas donné d’argent ni rien, mais ils nous ont permis de venir ici et d’y rester », a dit M. Jemu. « Ils travaillent avec la population — pas comme [les autres gouvernements] de Croatie, de Slovénie, de Serbie ou de Macédoine. »  

Les habitants des environs apportent de la nourriture à la station-service. Une famille a même invité M. Jemu à passer une semaine chez elle « pour que les enfants soient au chaud ». Il a refusé, car il espère encore que la frontière ouvrira à nouveau et qu’il pourra continuer son voyage jusqu’en Allemagne.  

Champ d’action élargi

M. Tsolakidis ne partage pas l’optimisme de M. Jemu. Il pense qu’il est peu probable que la frontière nord rouvre bientôt. Malgré l’accord avec la Turquie, il pense que le nombre de migrants et de réfugiés coincés en Grèce va continuer d’augmenter et il doute du programme de l’UE censé réinstaller 160 000 demandeurs d’asile d’Italie et de Grèce dans d’autres États membres en deux ans. Jusqu’à présent, seuls 568 réfugiés en Grèce ont bénéficié de ce programme.

M. Tsolakidis craint que les dons des Grecs se tarissent et qu’il faille demander de l’aide plus loin. « Je crois que ceux qui offrent actuellement leurs surplus sans compter ne pourront bientôt plus le faire. »

M. Tsolakidis a déjà lancé avec succès un appel aux dons en France et en Allemagne pour distribuer des médicaments aux hôpitaux grecs qui prennent en charge des réfugiés. O Topos Mou, qui distribuait de l’aide humanitaire localement, est ainsi devenu une association qui collecte des dons à l’étranger pour les distribuer à l’échelle nationale.

« Nous avons tourné une page et ouvert un nouveau chapitre de notre histoire », a dit M. Tsolakidis. « Certains ne veulent pas sauter le pas. Ils pensent que les choses vont changer alors qu’ils hésitent à passer à l’action. Mais le temps presse […] Allons-y tant que nous avons l’occasion et le temps d’organiser quelque chose. »

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