L’abri du futur pour les réfugiés

Les tentes jouent depuis longtemps un rôle essentiel dans la phase d’urgence des interventions humanitaires pour gérer l’afflux de réfugiés. Elles sont relativement légères et bon marché. On peut les entreposer facilement, les expédier par avion et les installer dans un délai très court. Mais, comme le savent tous ceux qui ont déjà dormi sous une tente, elles ont aussi de gros défauts ; à l’intérieur, l’espace et le confort sont limités, et elles n’offrent qu’une faible protection contre les conditions climatiques extrêmes. De plus, elles se détériorent rapidement.

La durée de séjour moyenne dans un camp est aujourd’hui de 12 ans. Or, au début d’une situation de crise, il est impossible de savoir à quel moment les réfugiés vont pouvoir rentrer chez eux. En outre, les gouvernements des pays hôtes voient d’un mauvais œil les camps qui s’installent dans la durée. C’est un véritable casse-tête pour le secteur de l’humanitaire, qui tente depuis des années de trouver un abri qui réunisse toutes les conditions nécessaires, y compris d’ordre pratique comme le coût, la facilité de transport et l’assemblage, ainsi que les aspects culturels, environnementaux et politiques qui varient selon les pays et les réfugiés.

« Il n’y a pas de solution unique pour les abris [de réfugiés] ; il n’existe aucune tente ou abri qui puisse répondre à tous les besoins », a déclaré Tom Corsellis, président et co-fondateur du Shelter Centre, dont le siège est à Genève, et pionnier dans le domaine du développement d’abris réservés aux catastrophes naturelles et aux déplacements de population.

Si de nombreux abris pour réfugiés ont été imaginés, ils sont très peu à être testés sur le terrain et encore moins à recevoir un soutien financier et institutionnel qui permettrait leur mise sur le marché.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le lancement d’un prototype d’abri – issu d’un partenariat entre la fondation Ikea, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et Refugee Housing Unit (RHU), une filiale de la fondation à but non lucratif de concepteurs suédois SVID – suscite autant d’intérêt.

Abri prêt à monter

Ce projet réunit la longue expérience du HCR sur le terrain auprès des réfugiés, le soutien financier et logistique du géant suédois de l’ameublement et l’expertise du RHU dans le domaine de la conception et de la réalisation. Le résultat ressemble à un abri de jardin : Johan Karlsson, responsable du projet RHU, le décrit comme une architecture modulaire. Elle se compose d’une armature en acier léger sur laquelle sont fixés des panneaux en polymère pour former des parois verticales et un toit incliné. M. Karlsson a expliqué qu’en cas d’urgence, les charpentes d’acier pourront être distribuées séparément et utilisées avec des bâches en plastique ou d’autres matériaux disponibles sur place.
 

« L’assemblage est très délicat. Schématiquement, cela ressemble à un produit Ikea, mais c’est assez complexe »

« Il était capital pour le HCR que la base soit une structure autoportante sur laquelle ajouter d’autres matériaux », a déclaré à IRIN M. Karlsson. « Les panneaux seraient fixés en cas de situation prolongée ; s’il est clair que les réfugiés vont rester plus longtemps et qu’il n’est pas permis de construire quelque chose de vraiment permanent ».

Le « kit complet » comprend aussi un filet de protection solaire qui réfléchit les rayons lumineux et absorbe la chaleur du jour pour la restituer pendant la nuit, ainsi qu’un panneau solaire qui alimente l’abri en énergie. Alors que la durée de vie des parois est de trois ans maximum, l’armature en acier peut résister toute une décennie à condition d’être correctement montée. Selon M. Karlsson, il ne faut pas négliger ce dernier aspect qui sera examiné pendant six mois, lors de la phase d’essais sur le terrain du prototype, au camp de réfugiés de Dollo Ado en Éthiopie et dans des campements du nord de l’Irak et du Liban.

« L’assemblage est très délicat. Schématiquement, cela ressemble à un produit Ikea, mais c’est assez complexe. L’idée est de former un groupe de réfugiés afin qu’ils puissent construire les autres maisons... L’objectif final est que les familles de réfugiés puissent les monter elles-mêmes », a expliqué M. Karlsson.

Utilisation des compétences et des ressources locales

Bien que le prototype ait subi des essais techniques poussés en Hollande, il reste à savoir comment le nouvel abri sera accueilli par les réfugiés eux-mêmes. D’après M. Karlsson, il faudra prévoir des modifications après les essais sur le terrain avant que l’abri ne puisse être commercialisé.

La prochaine étape sera de trouver une ou plusieurs entreprises qui accepteront de financer la production de l’abri et d’obtenir des commandes suffisamment importantes du HCR ou d’autres organismes impliqués dans la fourniture d’abris temporaires. Pour l’instant, le coût du kit complet se chiffre à environ 1 000 dollars et l’armature en acier seule coûte près de 250 dollars.

« Son coût est abordable, surtout avec seulement l’armature qui peut être améliorée grâce aux matériaux sur place », a affirmé M. Karlsson. « Même si vous choisissez d’expédier le kit en entier, il durera trois ans, alors qu’une tente dure seulement entre six mois et un an » avant de devoir être remplacée.

Selon M. Corsellis du Shelter Centre, dans toute opération de mise en place d’abris pour les réfugiés, l’objectif est de construire des abris qui respectent les conceptions et les méthodes traditionnelles. L’utilisation des ressources locales (matériaux, outils et compétences) permet ainsi de contribuer à l’économie régionale et de limiter les possibles tensions avec les communautés hôtes.

« Nous installons des tentes uniquement si l’afflux de réfugiés est très élevé ou si les matériaux locaux disponibles sont insuffisants. Quand nous utilisons du matériel de tente, c’est pour gagner du temps et pouvoir exploiter les compétences et les ressources locales. [Cependant], la durée de vie des tentes actuelles n’est souvent pas assez longue pour retourner là-bas et offrir de meilleurs abris. Comme les tentes se dégradent, leur coût est complètement perdu », a expliqué M. Corsellis.

Le Shelter Centre a développé son propre prototype d’abri, avec l’appui des gouvernements britannique et américain. Ce prototype comprend également une armature en métal rectangulaire, mais sans les panneaux semi-rigides. La structure peut être expédiée par avion et utilisée avec une moustiquaire et un revêtement isolant. L’abri peut être amélioré à l’aide de terre séchée ou de planches et avec un toit en tôle ondulée.

« Cette nouvelle génération d’abris [est] beaucoup mieux adaptée à la période hivernale », a déclaré M. Corsellis. Il a ajouté que les abris supporteraient également mieux les conditions climatiques de Dadaab, au nord du Kenya, le plus grand complexe de réfugiés au monde, où des vents violents et un soleil brûlant mettent les tentes à rude épreuve.

Politiquement sensible

En 2012, le gouvernement kenyan a bloqué une initiative du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) et du HCR qui visait à appliquer la technique des briques à emboîtement en terre stabilisée au ciment (Interlocking Stabilised Soil Blocks, ISS). L’idée était de construire des abris plus durables pour les réfugiés de Dadaab qui sont nombreux à vivre dans le complexe depuis des décennies, mais le pouvoir avait jugé cette solution trop permanente.

Dans un contexte où il est important de ne pas heurter les sensibilités politiques, des abris comme les prototypes d’Ikea et du Shelter Centre – qui peuvent être démontés, déplacés, ou même emportés par les réfugiés quand ils rentrent chez eux et utilisés en attendant qu’ils reconstruisent des abris permanents – présentent des avantages évidents.

M. Corsellis a souligné que les tentes ou les abris similaires sont réservés à une petite proportion de réfugiés – qui représentait, début 2012, environ 10 pour cent du total des 10,4 millions de réfugiés qui dépendent du HCR. La majorité des réfugiés ont d’autres choix, comme le logement en famille d’accueil, la location d’appartements dans les zones urbaines ou l’installation par leurs propres moyens dans les zones rurales.

« Nous devons élargir notre vocabulaire en matière d’options de logement, et le prototype d’Ikea va dans la bonne direction. J’espère que nous finirons par avoir tout un éventail d’options, même si ce type d’abri à monter sera bien entendu réservé à un pourcentage limité de personnes touchées par les conflits et les catastrophes, dans le cadre d’opérations humanitaires », a-t-il conclu.

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