Biographie des trois personnalités politiques ivoiriennes sanctionnées par l'ONU

Les Nations unies ont décidé de sanctionner trois personnalités politiques ivoiriennes accusées de faire obstacle au processus de paix en cours en élaboré pour mettre fin la guerre civile que connaît le pays depuis plus de trois ans. IRIN présente la biographie de ces trois hommes qui, depuis le 7 février et pour une période de douze mois, sont frappés d’interdiction de voyager et de gel de leurs avoirs à l’étanger.

CHARLES BLE GOUDE

Le Comité de sanctions accuse Charles Blé Goudé de « déclarations publiques répétées préconisant la violence contre les installations et le personnel des Nations unies, et contre les étrangers …de direction et participation à des actes de violence commis par des milices de rue, y compris des voies de fait, viols et exécutions extrajudiciaires … et de faire obstacle au processus de paix ».

Agé de 34 ans, Charles Blé Goudé est l’un des plus farouches partisans du président Laurent Gbagbo. Le « Général », comme il se fait appeler, est connu pour sa capacité à mobiliser rapidement des milliers jeunes gens et à les faire descendre dans la rue.

« Je suis un militaire, je gère la rue », avait lancé une fois le leader charismatique des Jeunes Patriotes. Le mois dernier, son mouvement avait appelé ses partisans à descendre dans les rues des villes du sud, une région sous contrôle gouvernemental, et à exiger le départ des casques bleus de l’ONU et des soldats français de la force Licorne.

Fondé en 2001, le mouvement des Jeunes Patriotes - dont le nom complet est le Congrès Panafricain des Jeunes Patriotes (COJEP) -, est majoritairement composé d’étudiants et de jeunes gens. Depuis le début de la guerre civile en Côte d’Ivoire, ils ont toujours présenté ce conflit comme une guerre d’indépendance vis-à-vis de la France, l’ancienne puissance coloniale.

Pour Blé Goudé, les rebelles qui occupent le nord du pays sont des marionnettes manipulées par la France ; un message qui a trouvé un écho favorable auprès de nombreux Ivoiriens pendant les premiers mois de la guerre. Mais ce soutien populaire dont il a bénéficié s’est étiolé à mesure que les manifestations de son mouvement sont devenues violentes.

Exploitant le mécontentement général suscité par la destruction de la quasi-totalité des aéronefs de l’armée de l’air ivoirienne par l’armée française, en novembre 2004, Blé Goudé s’en est vivement pris à la France dans un discours télévisé, incitant des dizaines de milliers de jeunes gens en colère à descendre dans les rues.

Pour certains analystes, l’injonction faite aux troupes françaises de quitter immédiatement le pays était en fait le feu vert donné à ses partisans pour le pillage des maisons et des entreprises des expatriés français.

Outre les appels à manifester contre la France et l’ONU, Blé Goudé a également encouragé les attaques contre les journaux et journalistes proches de l’opposition.

Né en 1972 à Guibéroua, une localité du centre-ouest de la Côte d’Ivoire, Blé Goudé a connu le président Laurent Gbagbo et sa femme Simone alors qu’ils étaient encore des opposants sans grande envergure politique. Etudiant, il a également été l’ami de Guillaume Soro et de Sidiki Konaté, qui sont respectivement leader et porte-parole du mouvement rebelle des Forces nouvelles.

Blé Goudé a commencé à faire parler de lui lorsqu’il a succédé à Guillaume Soro à la présidence de la puissante Fédération estudiantine et scolaire de la Cote d’Ivoire (FESCI), connue sur le campus pour ses positions politiques radicales.

Après la victoire de Gbagbo aux élections présidentielles de 2000, il obtient une bourse pour poursuivre ses études à l’Université de Manchester, mais il rentre en Côte d’Ivoire après la tentative de coup d’Etat avortée de septembre 2002. Sa maîtrise de l’anglais et son éloquence avec les média internationaux lui ont permis de devenir un personnage de premier plan.

Selon les diplomates, le Général des Jeunes patriotes est payé par la présidence. Il dispose d’une suite à l’Hôtel Ivoire et ne se déplace jamais sans gardes du corps.

Blé Goudé affirme aussi à qui veut l’entendre qu’il ne cessera ses actions que lorsque les rebelles qui contrôlent la moitié nord du pays déposeront les armes.


Eugene Djué dans sa chemise aux couleurs habituelles, orange, blanc et vert (couleurs du drapeau national) et Charles Blé Goudé, à droite

EUGENE DJUE

Il est sanctionné pour avoir fait des « déclarations publiques répétées préconisant la violence contre les installations et le personnel des Nations unies, et contre les étrangers …de direction et participation à des actes de violence commis par des milices de rue, y compris des voies de fait, viols et exécutions extrajudiciaires … et de faire obstacle au processus de paix ».

Agé d’environ 40 ans, Eugène Djué est originaire de Diabo, une petite communauté du centre-est de la Côte d’Ivoire, proche de Bouaké, le fief de la rébellion.

Comme Blé Goudé, Djué est une des figures emblématiques du mouvement des Jeunes patriotes. Il s’est fait connaître en 1990 en co-fondant la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI). Cette organisation extrêmement politisée a propulsé Guillaume Soro et Charles Blé Goudé sur le devant de la scène.

En 1993, Djué organise plusieurs manifestations contre le Parti démocratique de Cote d’Ivoire (PDCI) et joue un rôle de premier plan au sein du Front populaire ivoirien (FPI) dirigé par Laurent Gbagbo – alors professeur d’université.

En 1995, il se rend à Paris pour y poursuivre des études de droit et de sciences politiques, et en 1998, il renforce son engagement politique en devenant le représentant du FPI à Paris. Il est considéré comme l’un des protégés de Simone Gbagbo, la femme du président, très active sur le plan politique.

Alors qu’il se prépare à une carrière d’avocat une tentative de coup d’état contre le Président Gbagbo est déjouée le 19 septembre 2002. L’échec de putsch va entraîner la partition du pays en deux régions, le nord, occupé par les forces rebelles, et le sud, contrôlé par les forces loyalistes.

Djué rentre immédiatement en Côte d’Ivoire, sans terminer ses études, laissant femme et enfants à Paris.
De retour à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, il fonde le 23 septembre 2002 l’Union des Patriotes pour la libération totale de la Cote d’Ivoire (ULPTCI) et s’autoproclame « maréchal ».

Ce nouveau titre, ainsi que ses chemises aux couleurs nationales ivoiriennes – blanc, orange et vert -, lui permettent de se distinguer du « Général » Charles Blé Goudé.

Djué se targue d’être à la tête d’une milice de quelque 40 000 hommes prêts à se battre aux cotés de l’armée régulière contre la rébellion. Plusieurs centaines de ses recrues à Daloa, dans l’ouest du pays et dans la ville portuaire de San Pedro, seraient armés.

Djué a mené des attaques en territoire sous contrôle de la rébellion, mais ces incursions n’ont jamais impliqué plus d’une centaine d’hommes. Son fait d’arme le plus connu reste sa tentative de reconquête de Bouaké. Il avait fait une incursion dans la zone de confiance, mais avait rapidement été arrêté par les forces françaises de maintien de la paix.

Mais les partisans de Djué se retrouvent généralement dans les rues et dans les violentes manifestations organisées contre l’ONU et la France, et qui éclatent périodiquement à Abidjan.

Depuis son retour en Côte d’Ivoire, Djué n’a jamais sollicité de visa pour la France ou vivent sa femme et ses enfants. Selon lui, l’impossibilité de se rendre à Bouaké, la terre de ses ancêtres, est l’épreuve la plus lourde qu’il doit endurer.

MARTIN KOUAKOU FOFIE

Ce chef rebelle a été sanctionné car « les forces sous son commandement se sont livrées au recrutement d’enfants soldats, à des enlèvements, à l’imposition de travail force, à des sévices sexuels sur les femmes, à des arrestations arbitraires et à des exécutions extrajudiciaires, des pratiques contraires aux conventions des droits de l’homme et au droit humanitaire international, … et de faire obstacle au processus de paix ».

Agé de 38 ans, Martin Kouakou Fofié est un ancien soldat devenu commandant d’une division des Forces nouvelles rebelles à Korhogo, une ville située dans le nord du pays, près de la frontière malienne.

Avec sa barbe légendaire, Fofié est connu pour son style autoritaire. Il est considéré comme l’un des piliers de la rébellion, en raison notamment de sa loyauté inébranlable envers Guillaume Soro, le leader des Forces nouvelles de sept ans son cadet.

Selon l’ONU, Fofié serait en partie responsable de l’une des plus graves violations des droits de l’homme enregistrées au cours des trois années de conflit. En juin 2004, un conflit de leadership au sein du mouvement rebelle oppose Guillaume Soro à Ibrahima Coulibaly et se termine par des affrontements entre factions rebelles. Les hommes de Fofié répriment sévèrement l’insurrection dans la ville de Korhogo et arrêtent de nombreux combattants dissidents.

Quelques jours plus tard, les forces françaises de maintien de la paix signalent la présence d’une centaine de 100 corps à la morgue de la ville. D’autres victimes de cette répression ont également été découvertes aux alentours de Korhogo, les mains liées et exécutées d’une balle dans la tête.

En juillet, une équipe d’enquêteurs de l’ONU spécialistes des droits de l’homme découvre près de Korhogo une fosse commune contenant au moins 99 corps. L’enquête conclut qu’au moins 60 de ces victimes sont mortes asphyxiées, après plusieurs jours de détention dans des conteneurs scellés, sans eau ni nourriture.

Fofié dirige le camp CTK (Compagnie territoriale de Korhogo). La section placée sous son commandement est appelée Fansara 110, du nom de la cellule de prison dans laquelle il a été détenu et torturé pour avoir participé en 2001 à une tentative de coup d’état contre le Président Gbagbo.

Soldat, Fofié avait également été impliqué en 1999 dans le premier coup d’état militaire de la Côte d’Ivoire qui a mis fin au régime du président Henri Konan Bédié.


Pour accéder au communiqué du Conseil de sécurité, cliquez ici