IKARIA, 17 février 2016
John Psaropoulos

Journaliste indépendant basé à Athènes et contributeur régulier d’IRIN

« La petite fille était étendue sur la plage, le visage dans les galets », raconte le plombier municipal, Pantelis Markakis, alors que nous nous dirigeons vers le bord de l’eau. « Ce qui m’a choqué, c’est quand j’ai vu que ses mains étaient tournées comme ça et blanches comme des pierres », dit-il en tournant ses paumes vers le ciel et en se tordant les doigts. « J’ai demandé à un garde-côte si elle portait des gants. »

Cette fillette non identifiée de 10 ou 11 ans a été retrouvée le 19 décembre, échouée sur l’île grecque d’Ikaria, dans l’est de la mer Égée, avec le cadavre d’un homme d’une vingtaine d’années.

Les tempêtes qui ont suivi ont emporté la dizaine de gilets de sauvetage qui avaient été rejetés par la mer sur la plage de Iero ce jour-là, mais les galets restent jonchés de boites d’Amoxipen, de Spandoverin et de Diclopinda — des antibiotiques, des antidouleurs et des médicaments contre la nausée qui appartenaient à des réfugiés. Des briques de jus de fruit turques côtoient une paire de chaussons marqués du logo de l’Holiday Inn d’Istanbul, incrustés de petites capsules épineuses.  

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La plage de Iero est jonchée d’objets ayant appartenu à des réfugiés

Ikaria et la mer qui l’entoure doivent leur nom au personnage mythologique Icare, mort noyé pour avoir voulu trop s’approcher du soleil. Avec l’aide de son père, Dédale, il s’était confectionné des ailes en collant des plumes d’oiseau avec de la cire, erreur nourrie de désespoir qui n’est pas sans rappeler l’imprudence des réfugiés d’aujourd’hui, qui tentent de traverser la mer Égée dans des embarcations inadaptées avec pour seule précaution des gilets de sauvetage inutiles.

Relativement isolée, l’île est exposée aux vents du nord, qui soufflent des Dardanelles vers la Crête. Elle intercepte les cadavres et les épaves des naufrages de réfugiés et de migrants qui n’échouent pas sur les îles de Samos et de Chios, au nord et à l’est. Lorsque des migrants atterrissent sur Ikaria, c’est qu’ils ne sont plus sur la bonne route et ils y arrivent rarement en vie.

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La côte découpée et rocailleuse d’Ikaria cache de nombreuses criques où des cadavres ou des membres disloqués peuvent s’échouer et demeurer hors de vue ou impossibles à atteindre

D’autres corps sont apparus récemment, dans un état de décomposition avancée. Le 5 janvier, une jeune femme a été retrouvée flottant dans les bas-fonds de la côte nord de l’île, à dix kilomètres de Iero.  

« Elle était complètement nue », s’est souvenue Kalliopi Katte, la médecin qui l’a emportée sur un brancard. « C’était horrible à voir, car elle avait toujours ses bras et ses jambes, mais elle n’avait plus de visage. Il n’y avait plus de peau ni de chair. Ce n’était plus qu’un crâne. » Le ventre de la femme était gonflé, non pas parce qu’elle était enceinte, mais à cause des gaz émanant de ses entrailles en décomposition. Selon Mme Katte, elle aurait passé environ deux semaines au fond de la mer.  

Comme pour les autres corps, il a fallu la détacher d’un gilet de sauvetage qui n’avait pas rempli son rôle.  

Le coin de littoral où le corps a été retrouvé est tellement isolé que Mme Katte et trois pompiers ont mis une heure à le remonter à flanc de montagne avant d’atteindre la route la plus proche. 

« C’est toujours quand le vent du nord a bien soufflé que nous retrouvons des corps, car ils coulent au fond de la mer et c’est la météo qui les ramène vers les rochers », a expliqué Mme Katte. « Les cadavres ont été mangés par les poissons, ils ne se sont pas simplement décomposés. »  

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Kalliopi Katte relate comment elle a aidé un pêcheur à récupérer un corps en état de décomposition avancée dans les bas-fonds de la côte nord d’Ikaria

Environ 3 771 réfugiés ont été déclarés morts ou disparus en Méditerranée en 2015. Dans les eaux grecques et turques seulement, selon l’Organisation internationale pour les migrations, 320 personnes se sont noyées ou ont disparu depuis le début de cette année. Mais ces chiffres ne disent pas tout. 

Même dans la mort, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certains corps sont retrouvés, identifiés et transportés vers leur lieu d’origine pour y être enterrés. D’autres sont déclarés disparus et jamais retrouvés. D’autres sont découverts, mais impossibles à identifier et d’autres encore ne sont jamais recherchés et jamais retrouvés, car aucun témoin n’a survécu à leur naufrage et aucun corps n’a été rejeté sur les côtes. La mer les a emportés sans laisser de trace et on ignore leur nombre.  

« Souvent, dans les détroits, on trouve des gilets de sauvetage et d’autres objets provenant de naufrages dans nos filets », a dit Nikos Avayannis, un pêcheur. « Une fois, j’ai trouvé un sac à dos. Nous l’avons remonté à bord et nous avons cherché un survivant, mais nous n’en avons pas trouvé. Nous avons remis [le sac] aux autorités. Dedans, il y avait des vêtements, des écouteurs de téléphone portable et des papiers. »  

La rumeur selon laquelle les poissons mangent les corps des réfugiés a dégoûté de nombreux clients de M. Avayannis. 

M. Avayannis pense que le propriétaire de ce sac à dos pourrait faire partie de ces morts non réclamés et non découverts qui forment ces statistiques fantômes. « Si un corps n’a pas été mis en pièces par une hélice, il flotte et est rejeté sur le rivage. Si le courant entraîne un corps vers des rochers très découpés qui abritent des criques, il peut ne jamais être retrouvé. »  

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Le pêcheur Nikos Avayannis (au centre) sale des sardines qui serviront d’appât. « Si le courant entraîne un corps vers des rochers très découpés qui abritent des criques, il peut ne jamais être retrouvé », dit-il.

La rumeur selon laquelle les poissons mangent les corps des réfugiés a dégoûté de nombreux clients de M. Avayannis. « Il y a quelques jours, alors que je vendais du poisson, deux ou trois de mes clients m’ont dit : “tant que des gens se noieront, nous nous abstiendrons de manger du poisson.” »

La législation grecque exige que tout décès non naturel soit suivi d’une autopsie. Ensuite, le sort du cadavre dépend de l’existence de proches survivants qui puissent l’identifier. « Lorsque les proches décident de l’enterrer en Grèce, cela se fait généralement dans les cimetières musulmans de Rhodes et Kos. S’ils sont chrétiens, ils peuvent être enterrés dans l’un des cimetières locaux », a expliqué Erasmia Roumana, du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). « Il est aussi possible de rapatrier le corps. C’est souvent le choix des Irakiens. » Pour les Syriens et les Afghans, dont le pays est en pleine guerre, il est impossible de rapatrier le corps d’un proche.

Lorsque des cadavres sont découverts, ils sont emmenés à l’hôpital d’Ikaria. Là, des médecins constatent leur décès et prennent des échantillons de cheveux et de tissus, qui sont conservés dans la saumure. Ces documents et ces échantillons d’ADN sont ensuite envoyés au procureur le plus proche — dans le cas présent, sur l’île de Samos.  

John Tripoulas, chirurgien, est toujours hanté par le souvenir de l’examen du cadavre d’une fillette de huit ou dix ans qui avait passé des semaines au fond de la mer et dont la décomposition était si avancée que les sauveteurs avaient dû la soulever en la prenant par les vêtements. Sa chair était « saponifiée », se souvient-il, c’est-à-dire qu’elle avait littéralement pris une consistance proche de celle du savon.

« Je n’oublierai jamais ce qu’elle portait », a dit M. Tripoulas. « Un pantalon de survêtement rose avec un écusson Mickey Mouse ; des bottes blanches et un manteau rose. On ne distinguait plus les traits de son visage — [ils] s’étaient perdus en mer. »  

Ces informations, annotées sur le certificat de décès, sont peut-être tout ce que l’on sait de cette fillette, mais elles pourraient s’avérer essentielles pour, un jour, pouvoir faire part à sa famille des circonstances de sa mort.  

« Nous retenons tout ce que nous pouvons pour identifier les corps, comme leurs vêtements, leurs bijoux ou leur manucure », a dit Mme Katte, la médecin qui a aidé à récupérer le corps de la jeune femme échouée le 5 janvier.

Les seuls objets identifiables sur son cadavre étaient cinq bracelets en or gravés, maintenant enterrés avec elle dans une fosse commune du cimetière d’Ikaria.

IRIN
Sous la terre fraîchement retournée, à côté des tombes des habitants de l’île, des réfugiés sont enterrés dans une fosse commune, sans la moindre stèle

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