Sécheresse et déplacement en Afghanistan

L’an dernier, la province afghane de Ghor a perdu plusieurs milliers d’habitants. Si nombre d’entre eux ont fui à cause des conflits, d’autres ont quitté leur foyer en raison d’une menace plus subtile : la sécheresse.

L’Autorité afghane de gestion des catastrophes (ANDMA) estime que près des trois quarts des résidents de la province ont été affectés par la destruction des cultures pluviales liée à la vague de sécheresse prolongée (et les crues éclairs) qui a frappé pendant la saison des plantations.

La sécheresse a entraîné le déplacement de 923 familles de la province de Ghor pendant le deuxième semestre de 2013. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), des milliers d’autres personnes ont quitté la province ou se sont déplacées à l’intérieur de ses frontières en raison des conflits. Il faut cependant savoir que chaque agence a sa propre façon d’établir ses statistiques : les chiffres obtenus par l’ANDMA et par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ne sont donc pas les mêmes.

Les Nations Unies classent - dans la liste des provinces ayant le plus besoin d’une aide humanitaire et la considèrent comme l’une des plus durement touchées par l’insécurité alimentaire aiguë. Fin 2013, elle était considérée comme étant en situation d’urgence humanitaire (phase 4), selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), soit juste en dessous de la phase 5, qui correspond à la famine.

Le niveau de l’eau dans les puits, les sources et les canaux de Ghor a diminué de 60 pour cent en raison de la sécheresse, ce qui a grandement affecté l’accès de la population à l’eau potable. Des infestations de sauterelles et de souris ont par ailleurs détruit les zones de culture dans plusieurs districts et entraîné des maladies chez les habitants et le bétail.

Selon Afghanaid, plus de 80 pour cent des habitants de la province de Ghor dépendent de l’agriculture et du bétail (élevage) pour survivre.

« La terre dépend de la pluie », a dit à IRIN Abdul Rahman Tariq, directeur de programmes chez Afghanaid. « Il n’y aurait pas de problème si les habitants avaient suffisamment d’eau pour irriguer leurs champs, mais, comme nous l’avons vu, ils sont confrontés à de gros problèmes d’irrigation lorsqu’ils reçoivent moins de précipitations. »

Plus tôt cette année, on s’inquiétait de la possibilité d’une nouvelle sécheresse en 2014, mais Mohammad Sayed Qazi, directeur des relations internationales de l’ANDMA, a récemment dit que les perspectives s’annonçaient plutôt bonnes. La province n’a pas eu beaucoup de neige, mais les précipitations ont été régulières.

Des 34 provinces du pays, Ghor est l’une de celles qui ont été les plus durement touchées par les sécheresses consécutives des dernières décennies. Ces sécheresses ont provoqué des « pénuries de nourriture alarmantes » et d’importants déplacements de populations.

Plus tôt cette année, les Nations Unies ont dit que l’exode rural se poursuivrait après l’hiver, à moins que des semences de blé et des vivres ne soient distribués aux personnes affectées par la vague de sécheresse de 2013.

Au cours des cinq derniers mois, le gouvernement afghan, les Nations Unies et d’autres agences d’aide humanitaire sont venus en aide aux personnes récemment déplacées en leur fournissant des vivres et des produits non alimentaires, notamment des couvertures, des tentes, de l’huile de cuisson et du riz.

Près de 8 650 tonnes de blé ont été distribuées. D’après l’ANDMA, 66 132 familles ont reçu des rations d’urgence.

Les personnes déplacées ont dit que leur principal défi était de trouver un emploi ou des moyens d’existence. Il est donc possible que les familles continuent de dépendre de l’aide pendant les années à venir.

Les humanitaires s’entendent sur le fait que seules des solutions durables et à long terme permettront de renforcer la lutte contre les sécheresses et les inondations menée par la province.

Projets de gestion de l’eau

Parmi les solutions viables à long terme mentionnées par les humanitaires, on peut citer les projets de gestion de la rivière Hari Rud, l’un des trois principaux cours d’eau de la province de Ghor.

Selon M. Qazi, de l’ANDMA, ce projet exigerait toutefois des fonds importants et un énorme soutien de la part du gouvernement.

« La faible coordination entre le gouvernement afghan et les organisations internationales et le manque de professionnalisme et de bonne gestion expliquent l’absence de projets de ce type dans la province de Ghor jusqu’à présent », a-t-il dit à IRIN.

« La province de Ghor a besoin d’usines de traitement des eaux et d’électricité… Nous avons le potentiel nécessaire pour produire de l’électricité en utilisant nos ressources en eau. Il est honteux que nous devions importer de l’électricité des pays voisins. Lorsqu’ils sont frappés par une catastrophe naturelle, l’Afghanistan n’a plus d’électricité. »

Les travailleurs humanitaires ont dû se tourner vers des projets de plus petite échelle, qui, de leur propre aveu, ne peuvent résoudre tous les problèmes de la communauté même s’ils ont des effets positifs.

Fosses d’entreposage des pommes de terre

La pomme de terre est la principale denrée produite dans la province de Ghor. Environ 80 pour cent des familles d’agriculteurs en dépendent pour leur alimentation et leur revenu. Dans deux des districts de la province d’où sont originaires une grande partie des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), Catholic Relief Services (CRS) a mis en œuvre un projet de réduction des risques de catastrophes (RRC) de deux ans mettant l’accent sur la culture de la pomme de terre.

Traditionnellement, les agriculteurs creusent des trous dans le sol pour entreposer les pommes de terre. Ils les empilent au fond et les recouvrent de terre. Selon CRS, la mauvaise aération de ces fosses d’entreposage est responsable de pertes équivalant à environ 40 pour cent de la production.

En utilisant des matériaux à faible coût comme des tuyaux et du bois, CRS a ajouté aux fosses traditionnelles des conduits d’aération permettant à l’air de circuler plus librement et prévenant du même coup la formation de moisissures et la pourriture. Les agriculteurs bénéficiaires ont construit 13 fosses d’entreposage améliorées dans différents villages. Les membres des communautés se sont ensuite vu présenter d’autres matériaux locaux pouvant être utilisés pour construire leurs propres fosses.

Selon les évaluations de CRS, les agriculteurs ont considérablement réduit les pertes encourues pendant l’hiver. Ils ont également augmenté leur récolte grâce aux semences améliorées qui avaient été distribuées et produit des quantités suffisantes pour nourrir leurs familles. La moitié d’entre eux ont rapporté une production excédentaire qu’ils ont pu écouler sur le marché local.

Celeste Gregory, chef du bureau de CRS à Ghor, a dit à IRIN par courriel que les familles qui avaient décidé d’employer la même technique avaient pu récupérer, chez eux ou dans la communauté, les matériaux nécessaires à la construction des conduits d’aération et qu’elles avaient ainsi pu réduire le coût total des intrants à environ 5 à 10 dollars.

« Le projet est unique en ce qu’il combine tous les éléments importants d’un développement communautaire durable et réussi : il s’appuie sur des pratiques/savoirs existants au niveau communautaire ; il fournit une expertise technique permettant de répondre à des besoins réels identifiés par des membres de la communauté ; et il peut être facilement reproduit après la fin du projet, même par des familles d’agriculteurs pauvres, parce qu’il ne dépend pas de facteurs de production onéreux », a dit Mme Gregory.

Les agriculteurs locaux continuent d’utiliser les fosses améliorées pour entreposer leurs pommes de terre et la vaste majorité d’entre eux ont adopté les comportements encouragés par le projet. Certains villages de Ghor ont malgré tout perdu jusqu’à 90 pour cent de leur récolte pendant la sécheresse de l’an dernier et n’ont pas stocké suffisamment de pommes de terre pour survivre pendant les mois d’hiver, et ce, même dans les 13 communautés dans lesquelles des fosses de démonstration ont été construites.

Parmi les 126 fosses d’entreposage améliorées construites par les membres des communautés à la suite du projet, 62 sont vides en raison des mauvaises récoltes, a dit un représentant de CRS à IRIN. Des 13 villages ayant participé au projet, 11 ont connu des pertes de production supérieures ou égales à 50 pour cent.

Les agriculteurs ont cependant appris une technique qu’ils pourront réutiliser chez eux pour améliorer leurs techniques de production et d’entreposage.

Élevage, agriculture et réduction des risques de catastrophes

Le projet Linking Relief to Rehab and Development (LRRD) [liens entre l’aide d’urgence, la réhabilitation et le développement] d’Afghanaid a également connu un certain succès. Ce projet de trois ans, qui s’est terminé en 2011, avait pour objet l’organisation de formations dans trois domaines prioritaires : l’élevage, l’agriculture et la réduction des risques de catastrophes.

Le projet prévoyait également la distribution de semences améliorées de blé et de pommes de terre, de légumes et de vaccins pour le bétail.

Les résultats ont été semblables à ceux du projet de CRS : les bénéficiaires ont vu une augmentation du rendement en pommes de terre et en blé liée à l’utilisation de semences améliorées et à l’organisation de formations. M. Tariq, d’Afghanaid, attribue le succès du projet à l’évaluation initiale des besoins réalisée dans la communauté et à la participation des hommes et des femmes.

« Nous avons mené une évaluation dans l’ensemble du district [de Lal Wa Sarjangal] et identifié plus de 30 villages sujets aux sécheresses et aux inondations », a dit M. Tariq à IRIN. « Les communautés ont ensuite longuement discuté de ce dont elles avaient besoin. Le succès d’un projet dépend entre autres choses de la participation et de l’engagement de la communauté ainsi que de la réalisation d’évaluations des besoins réels des habitants. »

« La contribution de la communauté dans ce projet était un élément très intéressant pour nous. En Afghanistan, il est très difficile d’obtenir une contribution de plus de 10 à 12 pour cent. Or, pour le projet LRRD, la participation de la communauté était de 25 à 30 pour cent. »

Ces petits projets à court terme ont obtenu un certain succès, mais la lutte contre la sécheresse exige des projets de développement durable à long terme.

Certains travailleurs humanitaires espèrent que les compressions effectuées par les organisations internationales et la tendance à confier de plus en plus de décisions aux organisations afghanes permettront la mise en place de projets durables et à long terme.

Ils soulignent cependant que le manque de ressources essentielles est un obstacle majeur et que le changement climatique et le besoin pressant d’aide humanitaire dans l’ensemble du pays suscitent une inquiétude croissante.

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