La survie du plus grand : la mise à l’écart des ONG locales lors des catastrophes

Cinq jours après le passage du typhon Haiyan sur les Philippines, Paul Valentin répondait aux journalistes dans un entretien télévisé, en sa qualité de directeur international de l’association caritative britannique Christian Aid.

« Ils n’étaient vraiment pas tendres avec moi », a-t-il dit. « Ils diffusaient des images de Tacloban [ville du centre des Philippines dévastée par le typhon en novembre 2013], expliquant que les gens souffraient, mais qu’apparemment rien ne se passait. Et la question était ‘pourquoi la réponse humanitaire n’a-t-elle pas encore été déclenchée ?’ Je leur ai dit : ‘la réponse a déjà commencé, mais vous vous attendez à voir des Land Rover et des panneaux de signalisation, ainsi que des avions remplis de travailleurs humanitaires. Moi je pense que les organisations locales représentent la première ligne d’intervention. »

Les actions de la quasi-totalité des géants de l’aide humanitaire internationale actuelle ont débuté au niveau local. Au Royaume-Uni, l’organisation non gouvernementale (ONG) Save the Children organisait des collectes de fonds pour les enfants réfugiés après la Première Guerre mondiale. Les premières années, la plupart de ses actions étaient nationales ; elle s’occupait d’enfants de familles défavorisées d’Angleterre et du Pays de Galles. Aujourd’hui, c’est une organisation mondiale présente dans 120 pays qui siège à Londres, dans des bureaux rutilants du quartier d’affaires de la City. La semaine dernière, les locaux ont accueilli une assemblée de travailleurs humanitaires, d’historiens et de scientifiques pour étudier les différentes modalités d’interaction entre le niveau local et le niveau international, ainsi que leur évolution.

« Il est très important que les organisations humanitaires prennent vraiment conscience des événements, des traditions intellectuelles et des politiques qui ont forgé leurs pratiques si elles veulent améliorer l’efficacité de leurs actions pour venir en aide aux communautés touchées par des catastrophes, et il est également important qu’elles soient plus ouvertes aux autres approches humanitaires des organisations avec lesquelles elles collaborent, grâce à une recherche historique », a déclaré à IRIN Juliano Fiori, l’un des organisateurs de la réunion.


L’effet ‘quatrième jour’

Beaucoup de travailleurs humanitaires présents à la réunion ont douloureusement pris conscience de la tendance grandissante des géants internationaux à supplanter les actions humanitaires locales.

David Hockaday, du groupement d’ONG britanniques Start Network, a baptisé ce phénomène « l’effet ‘quatrième jour’ ». « Le quatrième jour marque probablement le moment de la supplantation », a-t-il déclaré. « Il est intéressant de constater qu’il y a presque un manque de reconnaissance de ce qui est effectué dans les 72 premières heures, comme si la situation de crise attendait l’intervention des sauveurs internationaux. Puis, nous supposons que le moment où nous intégrons le savoir-faire local vient après, pendant la transition [du niveau local au niveau international]. »

Cela peut devenir un problème en soi, lorsque les grandes organisations humanitaires internationales (ONGI) recrutent les travailleurs locaux les plus qualifiés, réduisant ainsi davantage les capacités des ONG locales.

Une certaine mise à l’écart peut être inévitable, notamment dans des situations comme le tremblement de terre à Haïti, où l’ampleur de la catastrophe a complètement dépassé les capacités locales à réagir. De plus, seules les grandes ONGI disposaient des structures nécessaires pour pouvoir gérer et dépenser les énormes sommes d’argent envoyées par les bailleurs de fonds.

Mais des phénomènes récents dans le monde humanitaire ont révélé cette tendance à mettre à l’écart les organisations locales. Tout d’abord, il y a la professionnalisation de l’humanitaire ; l’introduction de notions telles que la certification selon la norme du Partenariat pour la redevabilité humanitaire (HAP) et les normes Sphere. En effet, les organisations locales peuvent soit ne pas être capables de respecter ces normes, soit ne pas vouloir le faire pour des raisons culturelles ou idéologiques.

« Pour réellement participer, pour communiquer, il faut que les organisations locales parlent la langue des Nations Unies. Il faut parler le langage des clusters et de tout le reste… Et encore, il faut déjà qu’elles puissent passer la porte, ce qui est très peu probable, car cela a lieu dans l’enceinte des Nations Unies. Tout se gère par l’envoi d’emails, donc sans email, elles restent à l’écart »

L’autre phénomène concerne le système des « cluster » qui permet d’améliorer l’organisation et la coordination des Nations Unies dans certains contextes d’intervention spécifiques comme la santé, la nutrition, l’eau et l’assainissement. Mais le résultat – surtout quand les Nations Unies travaillent dans des enceintes sécurisées et gardées comme des forteresses – est que les organisations locales ne peuvent littéralement pas y « mettre les pieds ».

Nick Hall, responsable de la réduction des risques de catastrophes pour Save the Children, a dit l’avoir constaté en Haïti. « Pour réellement participer, pour communiquer, il faut que les organisations locales parlent la langue des Nations Unies. Il faut parler le langage des clusters et de tout le reste. Celles qui parlent le créole français n’ont aucune chance. Et encore, il faut déjà qu’elles puissent passer la porte, ce qui est très peu probable, car cela a lieu dans l’enceinte des Nations Unies. Tout se gère par l’envoi d’emails, donc sans email, elles restent à l’écart. »

Honte et culpabilité ?

Face à l’exclusion de leurs collègues locaux, beaucoup de travailleurs humanitaires ressentent de la honte et de la culpabilité, mais certains dénoncent l’idée reçue selon laquelle le niveau local apporte toujours la meilleure solution. D’après Fatou Mbow, qui a travaillé pour différentes organisations en Afrique de l’Ouest, cela suppose qu’il y ait déjà des efforts entrepris au niveau local pour répondre à une crise. En République centrafricaine, « il s’agissait d’un conflit où aucun gouvernement ou société civile n’intervenait, mais où quatre millions de personnes étaient envahis par tous ceux qui voulaient s’emparer de leurs diamants ».

Au Mali, dit-elle, des acteurs locaux étaient présents, mais il y avait certaines choses à faire dont ils ne pouvaient ou ne voulaient pas se charger. « C’était très difficile. Je travaillais pour une organisation qui collaborait avec des ONG locales, mais ces dernières ne voulaient pas se rendre dans le Nord, car elles affirmaient que cela revenait à être contre le Mali, qu’aider la population dans le Nord, c’était dans un sens aider l’ennemi. »

D’autres modèles

Misikir Tilahun, directeur des programmes pour Africa Humanitarian Action (AHA) qui siège à Addis Abeba, critique une grande partie du modèle humanitaire occidental traditionnel, qu’il considère être dépassé, auto-entretenu et incapable de faire face à un monde en mutation. Mais lui-même reconnaît qu’il y a des rôles spécifiques que les organisations internationales sont les plus aptes à endosser. « Il y a sans aucun doute des avantages comparatifs entre les acteurs internationaux, nationaux et locaux », dit-il. « La protection, par exemple ; il peut y avoir des situations où les acteurs nationaux ne sont pas les mieux placés pour protéger les communautés touchées, surtout en cas de conflit. Ou encore, la défense des droits ; certains gouvernements, dans les pays à moyen revenu notamment, hésitent de moins en moins à opposer un ‘non’ franc à l’intervention internationale. Et s’ils n’hésitent pas à dire ‘non’ aux organismes internationaux, ils sont encore plus prompts à imposer leur refus et à se montrer autoritaires envers les organisations de leur propre société civile. »

À l’origine de la remise en question actuelle du système, il y a aussi le fait qu’un certain nombre de situations d’urgence humanitaire récentes ont eu lieu dans des pays à moyen revenu : la guerre en Irak et en Syrie, les inondations au Pakistan et le terrible typhon aux Philippines. Tous ces pays sont capables d’apporter une réponse humanitaire grâce aux organisations, qu’elles soient officielles ou bénévoles. De plus, certains pays en développement commencent maintenant à intervenir au-delà de leurs propres frontières. Les rapports qu’ils entretiendront avec les autres gouvernements nationaux et ONG locales seront forcément différents.

Caroline Reeves, l’une des historiennes présentes à la réunion, a étudié la philanthropie chinoise. « Je pense que la Chine suivra une autre voie, parce qu’elle n’a pas de passé colonial, qui est le passé de l’humanitaire. D’après moi, à mesure que les Chinois évoluent, avec ce respect de la souveraineté individuelle qui vient de leur expérience de l’entreprise coloniale, la façon dont ils exerceront leur responsabilité financière à l’étranger sera très différente. Je crois que la philanthropie privée aura un rôle futur, mais pour l’instant c’est l’État chinois qui tend la main à d’autres États, indépendamment de leur position sur les droits de l’homme ou les autres problèmes de société », a-t-elle déclaré à IRIN.

M. Tilahun pense que les jours des géants occidentaux de l’aide humanitaire internationale sont peut-être comptés. « Nous avons la preuve que l’action humanitaire est plus efficace, qu’elle sauve plus de vies quand les acteurs locaux sont les premiers sur place et coordonnent le système national d’intervention avant même que la catastrophe ne se produise. Il est donc nécessaire de renforcer les mécanismes d’intervention locaux en cas de catastrophe nationale ; c’est à ce niveau qu’il faut mettre en place des mécanismes de contrôle, avec des ressources provenant de l’international. La conclusion qui s’impose naturellement est qu’il faut un transfert du pouvoir des oligopoles au niveau local et national. Il faut pour cela que les géants réduisent leur taille », a-t-il déclaré à IRIN.

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