Mettre à profit la tradition du don

Les formes traditionnelles et religieuses de don existent depuis des siècles et continuent de jouer un rôle prépondérant dans la détermination des modes de dons. Le rythme auquel la philanthropie formelle prend de l'ampleur dans de nombreux pays en développement suscite beaucoup d'enthousiasme. Cependant, certains sont d'avis que comprendre (voire mettre à profit) les traditions autochtones pourrait rendre certaines initiatives philanthropiques plus durables.

« Chaque pays, chaque culture, a ses propres traditions en matière de don et de solidarité sociale au sein d'une famille ou entre amis et voisins, comme la tradition des fonds funéraires en Afrique, ou bien les associations municipales au Mexique », écrit Jenny Hodgson, directrice exécutive du Fonds mondial pour les fondations communautaires.

Il est également très clair que ces dons peuvent être observés dans toutes les couches de la société, et que la transmission n'est pas seulement verticale (des riches vers les pauvres), mais également horizontale, car les pauvres s'entraident. Les dons peuvent revêtir différentes formes, comme des espèces, du travail, un transfert de compétences, des équipements ou encore du temps.

Il est certain que ces différentes formes de don ont plusieurs origines, et la situation actuelle est « un point de convergence confuse où se rejoignent des facteurs externes et locaux, traditionnels et contextuels », avance Mme Hodgson.

Le mouvement mondial pour les fondations communautaires trouve son origine en 1914, à Cleveland, Ohio, et a fini par arriver en Afrique du Sud au milieu des années 1990 et au Kenya en 1997, avec la mise en place de la Fondation kenyane de développement communautaire. Dans les faits, les fondations communautaires sont ancrées dans les anciennes traditions africaines et incarnées dans des concepts comme ubuntu (« je suis ce que je suis du fait de ce que nous sommes tous ») ; harambee (forme kenyane de collecte de fonds communautaires, « tous ensemble ») ; ilima (pratique sud-africaine consistant à partager avec les démunis) ou encore isusu (en Afrique de l'Ouest, collecte des fonds par une communauté dans un but spécifique). Parmi d'autres pratiques traditionnelles, on peut citer mrimo (entraide) en Tanzanie et bataka (aide pour les funérailles) en Ouganda.

Il y a quelques années, un projet de recherche intitulé Poor Philanthropist (le philanthrope pauvre), mené par l'Université du Cap, en Afrique du Sud, a étudié les différentes sortes d'entraide chez les personnes pauvres. Les auteurs se sont demandé pourquoi la pauvreté persiste alors que des milliards de dollars d'aide sont injectés dans les communautés pauvres chaque année. Ils en sont arrivés à la conclusion suivante : « les personnes pauvres sabotent en quelque sorte leur propre développement ».

« Cependant, loin d'être un ‘obstacle à leur propre développement’, notre étude des systèmes organiques d'aide des communautés africaines pauvres a démontré la profondeur et la complexité de la résilience avec laquelles les communautés ont géré les situations adverses, y ont survécu et même prospéré. »

Les auteurs du rapport avancent que « les systèmes de valeurs locaux dans le domaine des soins et du partage restent largement invisibles aux yeux des étrangers ». Ainsi, au cours des efforts menés en matière de développement, ces systèmes sont ignorés, voire compromis. Tant que les donneurs ne comprendront pas la façon dont les personnes pauvres s'entraident, le développement ne pourra être durable, résume le rapport.

L'organisme sénégalais Trust Africa promeut la philanthropie sur le continent et défend des idées similaires : « Le développement des ressources philanthropiques locales peut être le catalyseur permettant aux Africains de prendre en charge leurs propres programmes, de faire entendre leurs voix et d’aider à compenser les déséquilibres dans les rapports de force accompagnant l’aide extérieure », explique l'organisation. Le continent est imprégné d'une forte culture de don et de systèmes d'appuis familiaux et communautaires. « Les efforts destinés à redynamiser ces traditions et à élargir leur portée pourraient donner aux organisations de la société civile une influence plus importante auprès des bailleurs étrangers et des gouvernements méfiants en Afrique. »

Il est également très clair que ces dons peuvent être observés dans toutes les couches de la société, et que la transmission n'est pas seulement verticale (des riches vers les pauvres), mais également horizontale, car les pauvres s'entraident

Dans la plupart des pays, les dons religieux constituent la principale source d'activités philanthropiques. Les instances religieuses étant souvent chargées de l’acheminement des dons par le biais de différentes institutions, il n'est pas toujours facile d'en garder la trace. De plus, si la philanthropie est souvent motivée par des croyances religieuses, les sommes ne sont pas toujours versées aux institutions religieuses elles-mêmes. Une grande partie des 2,8 milliards de chrétiens et des 1,6 milliard de musulmans du monde entier donnent régulièrement pour des raisons religieuses.

Dans les sociétés musulmanes, les dons philanthropiques font partie intégrante de la vie des croyants. Par exemple, en Indonésie, une étude a établi que la plupart des dons sont motivés par la religion.

La tradition musulmane de la zakat est une forme d'aumône obligatoire ; sadaqa est un don volontaire qui, selon le Coran, consiste à donner discrètement « aux nécessiteux plutôt que dans le but de recevoir l'approbation des autres ». Waqf, un troisième type de don, a une valeur qui dépasse celle de l'objet donné en lui-même et dépasse la durée de vie de la personne qui l'a donné, par exemple, un terrain ou une école.

La Fondation Aga Khan, qui encourage le développement des régions les plus pauvres d’Asie et d’Afrique de l’Est, se décrit comme étant un « nouvel instrument de philanthropie traditionnelle ». Cette organisation est implantée dans une trentaine de pays.

En Égypte, la création de la Fondation communautaire Waqfeyat al Maadi en 2007, a été motivée par la volonté de « ranimer et de moderniser la tradition du waqf ». Décrite comme datant de 1 400 ans, cette tradition remonte à « l'Égypte des Pharaons, lorsque les moines donnaient des terres pour financer leurs temples ». L'initiative vise à changer les modes de dons et à laisser de côté le modèle caritatif, auquel la majorité des Égyptiens souscrivait selon Marwa al-Daly, fondateur de l'initiative, pour passer à une approche en faveur d'une durabilité soutenue par les communautés.

En Inde, plus de 80 pour cent de la population ferait des dons chaque année, la plupart pour des raisons religieuses connues sous le nom de daan dans les communautés hindoues, seva chez les sikhs et zakat chez les musulmans. De plus, en Inde, des organisations bouddhistes comme Bahujan Hitay fournissent une assistance aux 150 millions de Dalits (intouchables) vivant dans la pauvreté. « Les bouddhistes traditionnels asiatiques et les « nouveaux bouddhistes » occidentaux commencent à trouver des approches nouvelles et radicales pour exprimer la dimension altruiste de leur tradition », écrit Peter Joseph, directeur de Karuna Trust UK.

Les traditions judéo-chrétiennes elles aussi reposent sur le concept de don aux personnes pauvres. Des organisations de grande envergure, comme Christian Aid, ont un objectif clairement social et ont pour mission « de mettre au jour le scandale de la pauvreté » et de défier « les systèmes, les structures et les processus agissant à l'encontre des intérêts des personnes devenues pauvres ou marginalisées ». De nombreux groupes chrétiens s'éloignent des modèles traditionnels d'aide et d'assistance pour se tourner vers des approches plus communautaires afin d'éradiquer les causes profondes de la pauvreté et de provoquer un changement sociétal.

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