Combat contre un ennemi invisible en RDC

Il est difficile d’identifier les combattants des Forces démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR), l’un des nombreux groupes armés actifs dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), dont certains leaders ont joué un rôle clé dans le génocide rwandais il y a 20 ans. Ils ne portent ni uniformes ni insignes et ne se distinguent donc pas de la population civile.

Les pangas (longs couteaux) que les FDLR portent à Bishongera, dans le territoire de Rutshuru, dans le Nord-Kivu, sont courants dans les milieux agricoles. Quant aux fusils d’assaut AK-47 et aux grenades à tube, les FDLR les ont cachés depuis que les Forces armées de la RDC (FARDC) et les soldats malawites de la brigade d’intervention de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) ont commencé à préparer une offensive à leur encontre dans la région.

« Les opérations militaires à venir entrainent de gros risques pour la population civile de la RDC »

L’astuce, selon Patrice Munga*, militant de la société civile basé à Tongo, à quelques kilomètres en aval, est de regarder leurs pieds. « Ceux qui portent des bottes en caoutchouc font partie des FDLR. »

Plus bas dans la vallée, un hélicoptère de combat des Nations Unies traverse le parc national des Virunga. Le vrombissement des hélices n’attire pas un regard de la dizaine d’hommes chaussés de bottes en caoutchouc, brandissant des pangas, réunis autour du seul banc du village, sur lequel est assis Agathe Nzabonimana*, un officier de haut rang des FDLR, chaussures noires aux pieds. Ce dernier aboie des ordres en kinyarwanda aux hommes qui se rapprochent et ceux-ci s’en vont.

« Nous [les FDLR] n’avons pas d’uniformes. Nous n’avons le soutien d’aucun pays étranger », a-t-il dit à IRIN, faisant un clin d’œil direct au M23, qui agirait pour le compte du Rwanda voisin.

Le M23 est le premier groupe à avoir été pris pour cible par la brigade d’intervention, créée à la suite de la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies de février 2013 de « neutraliser » et désarmer tous les groupes rebelles du pays. Depuis, la brigade s’en prend à d’autres groupes armés.

La brigade d’intervention compte 3 069 hommes originaires du Malawi, d’Afrique du Sud et de Tanzanie. Cette unité dépourvue de toute fonction civile est équipée d’armes lourdes et d’hélicoptères de combat et travaille en tandem avec les FARDC. Dans le Nord-Kivu, des opérations militaires sont en cours ou en préparation contre l’Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain (APCLS) de Janvier Buingo Karairi dans le district de Masisi, contre la milice antiougandaise Alliance des forces démocratiques-Armée nationale de libération de l’Ouganda (ADF-Nalu) à Beni, et contre les FDLR dans le territoire de Rutshuru.

Un grand nombre d’organisations non gouvernementales (ONG) a fait remarquer au Conseil de sécurité, dans un courrier commun envoyé le 5 mars 2014 au sujet du renouvellement du mandat militaire « robuste » de la MONUSCO, que « les opérations militaires à venir entrainent de gros risques pour la population civile de la RDC ».

Les armes lourdes de la brigade d’intervention, qui se sont révélées décisives dans la lutte contre le M23, seront cependant moins efficaces contre les FDLR, qui se sont intégrées aux communautés congolaises au cours des 20 dernières années.


Des FDLR qui se mêlent aux civils

« La différence entre le M23 et les FDLR, c’est que les FDLR se mêlent aux civils », a dit à IRIN un major du 601e régiment des FARDC à Tongo, où les soldats se rassemblent avec le soutien du contingent malawite de la brigade d’intervention. Le 601e régiment est plus communément appelé commando chinois en référence aux trois années d’entraînement suivi par ses soldats auprès d’instructeurs chinois.

« Le M23 avait des emplacements militaires, alors quand nous utilisions l’artillerie lourde, nous savions que nous touchions des cibles militaires. Cela rend les FDLR très difficiles à attaquer [...] Au fond, les FDLR utilisent [les civils] comme boucliers humains », a-t-il dit.

« Il y a des FDLR dans tous les villages [de la zone opérationnelle de Rutshuru]. La population locale ne collabore pas [avec les FARDC], car elle craint des représailles après notre départ. Les habitants refusent donc de dénoncer les FDLR, » a dit le major.

M. Nzabonimana réfute cette idée. « Nous vivons en très bonne entente avec la population. Pourquoi cette opération est-elle nécessaire ? Je n’ai aucun problème avec les FARDC, mais si elles viennent ici, elles tueront la population [...] Je n’ai pas peur des FARDC. J’ai vécu deux [opérations anti-FDLR] et je suis toujours là. »

Les FDLR ont été créées par d’anciens membres des Forces armées rwandaises (FAR) et de l’Interahamwe, une milice du Hutu Power qui véhiculait l’idéologie génocidaire et est responsable de la plupart des massacres du génocide de 1994. Le groupe armé a survécu à vingt années passées en RDC en recrutant des combattants au sein de la population locale. Selon certaines estimations, ses effectifs sont cependant passés de plus 10 000 à environ 2 000.

Les FDLR ont beau avoir lancé plusieurs vains appels à des pourparlers avec Kigali au fil des ans, certains de ses leaders n’ont jamais totalement renoncé à l’idéologie du Hutu Power – qui « justifiait » le génocide et leur volonté de s’emparer du pouvoir par la force au Rwanda.


« Le Rwanda nous qualifie de criminels »

La fille de M. Nzabonimana, âgée d’environ six ans – dont M. Nzabonimana refuse de dire si la mère est congolaise ou rwandaise – repose sa tête sur les genoux de son père. Son nez coule à cause d’une infection. Les seules traces d’aide humanitaire à Bishongera sont les logos aux couleurs passées des ONG et une pompe à eau. « Vingt ans après, j’ai toujours l’impression d’être en visite ici [en RDC.] Tout ce que nous voulons, c’est trouver nos droits. Et ils ne sont pas ici, au Congo. »

Diplômé en génie construction, M. Nzabonimana a servi pendant quatre ans pour les FAR et a passé les vingt dernières années au sein des FDLR.

« La question générale que je me pose toujours c’est pourquoi le Rwanda nous qualifie de criminels. Lors du génocide, je combattais le FPR [Front patriotique rwandais], une force d’invasion. La solution, ce sont des négociations entre les FDLR et le Rwanda [du président Paul Kagame.] Pourquoi y a-t-il eu des négociations avec le M23, mais pas avec les FDLR ? Je ne peux pas rentrer au Rwanda. Je me ferais mettre en prison ou tuer », a-t-il dit.

« La différence entre le M23 et les FDLR, c’est que les FDLR se mêlent aux civils »

Bishongera est l’un des quatre villages qui ponctuent le chemin long de 14 km entre Tshai et Tongo où le général Ntawugunka « Omega » Pacifique Israel, commandant des FDLR dans le Nord-Kivu, aurait implanté sa base avec plus de 1 000 soldats.

L’objectif, selon le major des FARDC, « est que les FDLR se rendent avec leurs armes. Ainsi, ils pourront être renvoyés dans leur pays [le Rwanda]. Il n’est pas bon de les disperser. Il sera très difficile de bombarder Tshai à cause de la présence confondue [de civils et de combattants des FDLR]. »

Céléstin Ibaka*, transfuge des FDLR placé sous la garde des FARDC à Tongo, a dit à IRIN que les FDLR ne voulaient pas combattre contre les FARDC et que si ces dernières les attaquaient, les membres des FDLR s’enfuiraient.

En mars 2014, les FARDC ont pris le contrôle de Kilometre neuf, une base d’environ 20 soldats des FDLR dans le parc national des Virunga, sur la route entre Kalangera et Tongo. Selon les FARDC, après 25 minutes de tirs nourris avec le soutien des troupes malawites, la position a été envahie et deux soldats des FDLR ont été tués.

De moins en moins de collaboration entre les FARDC et les FDLR ?

Par le passé, les FARDC ont noué des « alliances discrètes » avec les FDLR, a dit à IRIN Christoph Vogel, chercheur spécialisé dans la RDC à l’université de Zurich. Mais ces relations, qui ont atteint leur apogée il y a 10 ou 15 ans, « semblent s’être engagées dans une tendance décroissante à long terme ».

« Plus récemment, les FARDC ayant eu du mal à se débarrasser du M23, leurs interactions avec les FDLR ont certainement augmenté à nouveau, mais la politique de cooptation de l’armée congolaise va bien plus loin que ça – l’APCLS, les Nyatura, et d’autres milices lui ont servi d’alliés contre le M23 », a-t-il dit. Pourtant, « il serait faux de parler de collaboration systématique entre les FARDC et les FDLR ».

« Indépendamment des liens actuels entre le Rwanda et le M23 [ou ses prédécesseurs, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD)], la présence de ces milices peut être considérée comme un élément favorisant la collaboration entre les FARDC et les FDLR, » a dit M. Vogel.

Les FARDC n’avaient pas une vision monolithique des FDLR, a-t-il dit, et certains maintenaient « des relations cordiales avec des personnalités haut placées des FDLR », tandis que d’autres étaient « férocement » contre elles. Une troisième catégorie « qui ne soutenait pas nécessairement les FDLR, demandait néanmoins que le Rwanda négocie avec ces dernières tout comme la RDC négociait avec le M23. Inutile de dire que le Rwanda n’allait pas accepter cela. »


Les opérations anti-FDLR dans l’impasse

Qu’il y ait eu ou non un accord politique entre Kinshasa et Kigali sur le sort du M23 et des FDLR « est difficile à deviner », mais « la MONUSCO et le Conseil de sécurité des Nations Unies ont assuré au gouvernement rwandais qu’ils ne s’attaqueraient pas seulement au M23, mais également aux FDLR ».

« Lorsqu’ils buvaient ensemble, [les FARDC] avaient l’habitude de plaisanter : “les FARDC ont aidé à rendre le M23 au Rwanda. Maintenant, nous devons aider les FDLR à rentrer au Rwanda”. »

« L’impasse dans laquelle se trouvent actuellement les opérations anti-FDLR met à la fois en péril la crédibilité de la MONUSCO et celle des FARDC et risque de dégrader les échanges bilatéraux alors que le Rwanda commémore les vingt ans du génocide », a dit M. Vogel.

Selon M. Munga, « à l’époque du M23 », avant que les FARDC prennent position contre les FDLR dans le territoire Rutshuru, elles saluaient et trinquaient avec ces dernières et leur fournissaient des munitions et de la nourriture. Mais cela a cessé. « Lorsqu’ils buvaient ensemble, [les FARDC] avaient l’habitude de plaisanter : “les FARDC ont aidé à rendre le M23 au Rwanda. Maintenant, nous devons aider les FDLR à rentrer au Rwanda”. »

Lorsqu’en janvier 2014 des rumeurs infondées annonçant la mort de M. Kagame ont circulé dans l’est de la RDC « toute la population [de Tongo] a célébré l’évènement. Les FARDC plus que les FDLR », a-t-il dit.

*noms fictifs

go/am/cb-ld/amz