Pénurie de financement pour répondre à la crise dans la province irakienne d’Anbar

Selon les organisations d’aide humanitaire, les pénuries de financement menacent les opérations de secours dans la province irakienne d’Anbar, où de violents affrontements ont entraîné le déplacement de plus de 400 000 personnes en l’espace de trois mois.

« Les agences des Nations Unies annoncent maintenant qu’elles devront peut-être mettre un terme à leurs opérations – dans moins d’un mois pour certaines d’entre elles – si elles n’obtiennent pas de nouvelles contributions financières substantielles », indique la Mission d’assistance des Nations Unies en Irak (MANUI) dans un rapport publié le 3 avril.

Titon Mitra, qui dirige le Bureau intégré de coordination du développement et des affaires humanitaires de la MANUI, a dit à IRIN qu’il s’agissait d’une « préoccupation réelle et très sérieuse ».

Selon les statistiques les plus récentes, qui datent du 2 avril, 71 184 familles ont fui leurs foyers en raison des combats qui ont éclaté en janvier entre les forces de sécurité irakiennes, les insurgés islamiques et d’autres groupes militants. Selon les chiffres du directorat de la santé d’Anbar, 156 personnes avaient été tuées et 741, blessées en date du 30 mars.

En mars, les Nations Unies ont lancé un appel d’urgence de 103 millions de dollars pour acheter des vivres, des abris, des fournitures médicales et des équipements d’assainissement et d’approvisionnement en eau pour quelque 240 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

Le nombre de PDIP a grimpé en flèche depuis. Pourtant, en date du 3 avril, l’appel associé au Plan de réponse stratégique n’avait été financé qu’à hauteur de 9 millions de dollars. Les leaders des organisations d’aide humanitaire ont annoncé qu’ils devraient mettre un terme à certaines de leurs opérations s’ils n’obtenaient pas bientôt des fonds supplémentaires.

« Extrêmement préoccupés »

« Nous sommes tous extrêmement préoccupés par la situation du financement, car les besoins s’accroissent rapidement », a expliqué Jane Pearce, représentante du Programme alimentaire mondial (PAM) en Irak.

« Pour le moment, nous avons suffisamment de réserves pour tenir jusqu’au mois de juin, mais nous n’aurons rien après cette date si nous n’obtenons pas d’autres fonds », a-t-elle dit, ajoutant avoir déjà eu recours à tous les mécanismes de financement internes existants au sein du PAM.

« Nous pouvons seulement espérer que les bailleurs de fonds se manifesteront et [que] le gouvernement mettra la main à la pâte », a-t-elle dit à IRIN. « Nous sommes en train de discuter avec eux [le gouvernement] à ce sujet. »

En dépit de la rapidité et de l’ampleur des déplacements dans la province d’Anbar, la crise n’a reçu que peu d’attention de la part de la communauté internationale, qui s’intéresse essentiellement à la guerre en Syrie et aux élections qui doivent avoir lieu le 30 avril en Irak.

Plusieurs dizaines d’ONG internationales œuvrent dans le Kurdistan irakien, une région semi-autonome du nord du pays qui accueille 220 000 réfugiés afghans, mais seule une poignée sont impliquées dans les opérations menées dans la province d’Anbar, où près du double de personnes sont dans le besoin.

Cela s’explique en partie par la situation sécuritaire précaire qui y règne et qui rend l’accès à la région très dangereux pour les travailleurs humanitaires. Certains quartiers de Falloujah et de Ramadi ont subi un pilonnage intensif et Falloujah est assiégée depuis plusieurs mois. Les équipes des Nations Unies ne peuvent rien faire pour accélérer l’acheminement de l’aide, car elles ne peuvent accéder directement à ces régions et doivent travailler en collaboration avec le Croissant-Rouge irakien et d’autres ONG locales pour apporter leur aide à la population locale.

Les pénuries de financement demeurent toutefois un problème; les sommes disponibles pour faire face à la crise syrienne sont beaucoup plus élevées.

Une crise oubliée

« La crise syrienne – qui entre maintenant dans sa quatrième année – monopolise l’attention de la communauté internationale, même si [elle est] elle-même sous-financée », a dit Tina Yu, directrice pays de Save the Children Irak, qui apporte son soutien aux PDIP de la province d’Anbar dans les villes de Shaqlawa, de Chamchamal et de Kalar, dans le Kurdistan irakien.

« En réalité, la crise en Syrie mériterait encore plus d’attention, mais cela ne doit pas se faire au détriment des autres crises », a-t-elle dit à IRIN. « Nous ignorons combien de temps durera la crise [dans la province d’Anbar]. Nous sommes dès lors préoccupés quant à notre capacité à continuer d’y répondre sans toucher des fonds supplémentaires. »

Le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a également appelé la communauté internationale à accroître son soutien et exhorté les « parties au conflit » à assurer un meilleur accès des humanitaires aux populations vulnérables qui, dans certains cas, sont isolées en raison des combats.

« Les ONG locales et internationales et les Nations Unies font tout ce qu’elles peuvent [pour venir en aide aux habitants], mais, dans l’ensemble, le financement est extrêmement limité, la réponse humanitaire est lente et les besoins continuent de s’accroître », a écrit Michael Bates, directeur pays du DRC en Irak, dans un billet de blogue.

« Nous appelons la communauté des bailleurs de fonds et les partenaires internationaux à considérer les déplacements de population ayant cours dans la province d’Anbar comme un autre impératif humanitaire exigeant une attention immédiate », a-t-il dit.

Sous le radar

Le mois dernier, la Commission européenne a annoncé son intention d’augmenter à 3 millions d’euros (4,1 millions de dollars) le montant de l’aide humanitaire qu’elle accordera à l’Irak en 2014 en raison des déplacements de population dans la province d’Anbar. Cet argent n’est cependant pas acheminé par le biais de l’appel d’urgence.

En marge de la Conférence internationale de Dubaï sur l’aide humanitaire et le développement (DIHAD), qui s’est tenue le mois dernier, Kristalina Georgieva, commissaire européenne chargée de la coopération internationale, de l’aide humanitaire et de la réponse aux crises, a dit à IRIN que la visite qu’elle avait faite en Irak dix jours plus tôt lui avait « ouvert les yeux ».

« Nous avons pris conscience que le déplacement de quelque 370 000 personnes à l’intérieur de leur propre pays à la suite de l’intensification des combats dans la province d’Anbar était presque passé sous le radar et que les réfugiés afghans qui étaient la raison principale de notre visite n’étaient que 220 000. »

Quelques conclusions de l’évaluation de l’OIM
Environ deux tiers des familles déplacées sont dispersées dans la province d’Anbar ; les autres se sont réfugiées dans d’autres provinces.
Quarante pour cent des PDIP ont moins de 15 ans et 64 pour cent, moins de 25 ans.
 Parmi les plus de 500 sites de PDIP
évalués dans l’ensemble du pays, 87 pour cent accueillent au moins
quelques familles qui n’ont pas suffisamment d’argent pour s’acheter des
vivres et des articles de première nécessité
 Plus des deux tiers des sites évalués accueillent des personnes qui n’ont pas de change de vêtements.
 À l’intérieur de la province d’Anbar, plus
de la moitié des PDIP enregistrées vivent dans des familles hôtes, mais
plus d’un cinquième dorment dans des écoles, des bâtiments abandonnés
ou des espaces publics
 À l’extérieur de la province, les PDIP
vivent chez des hôtes ou dans des motels ou des maisons louées ; il
arrive que cinq familles se partagent un même logement pour ne pas payer
trop cher.
 Dans la province de Salah al-Din, celle
qui accueille le plus grand nombre de PDIP après Bagdad, 44 pour cent
des 7 140 familles sont installées dans des bâtiments publics.
 Dans la province de Kirkouk, plus de 500 familles vivent dans des implantations informelles.

Cette semaine, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a publié la première d’une série d’évaluations détaillées de la situation des PDIP dans la province d’Anbar dans sa Matrice de suivi des déplacements (MSD).

Dans cette évaluation, l’organisation met en lumière certaines conditions de vie des PDIP. Certaines d’entre elles vivent avec un seul ensemble de vêtements, dorment dans des bâtiments abandonnés et n’ont pas suffisamment d’argent pour s’acheter de quoi manger.

« La question des abris est de plus en plus préoccupante, car les communautés hôtes peinent à faire face à cet afflux de déplacés », indique le rapport basé sur des données collectées en mars auprès de 397 104 PDIP. « Sur les sites évalués, les besoins les plus pressants en termes d’abri étaient des fonds pour payer les coûts des loyers et les logements en général. »


Qui doit payer ?

Au cours des dernières années, les bailleurs de fonds ont commencé à se détourner de l’Irak. Si la crise financière mondiale, le retrait des troupes américaines en 2011 et l’aggravation de la crise en Syrie voisine expliquent en partie leur désaffection, celle-ci est surtout due à leur frustration face à l’absence de progrès après des dizaines d’années de projets de reconstruction et de développement. Les bailleurs de fonds ont aussi l’impression que l’Irak, dont les revenus pétroliers atteignent plusieurs milliards de dollars, est capable de prendre soin de lui-même.

Selon les observateurs toutefois, le gouvernement irakien n’est toujours pas capable de gérer adéquatement la façon dont il dépense son argent. D’autres se demandent jusqu’à quel point la fourniture d’aide et même les services essentiels sont politisés par le gouvernement.

Plus tôt cette année, le gouvernement irakien a proposé de consacrer 4 milliards de dollars à la reconstruction dans la province d’Anbar. Il a également annoncé qu’il donnerait 250 dollars par mois en argent aux familles de PDIP de la province d’Anbar qui sont enregistrées.

Jusqu’à présent toutefois, la distribution s’est faite au ralenti. Selon le rapport de la MANUI, qui cite les chiffres fournis par le ministère du Déplacement et des Migrations, seules 9 867 familles – moins d’une sur sept – ont reçu l’aide en espèces.

« Le gouvernement a mis de côté une somme importante pour venir en aide aux PDIP, mais nous croyons que la distribution ne s’est pas faite assez rapidement ou assez efficacement », a dit Marzio Babille, le représentant du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) en Irak.

« Mon équipe a reçu des informations faisant état de personnes ayant dû passer plus d’un mois et demi avec les mêmes vêtements parce qu’elles n’avaient pas d’argent pour un change. Le processus doit être accéléré et mis en œuvre partout et pour toutes les familles afin d’assurer une distribution équitable de l’argent. »

Propagation de l’instabilité

Des violences ont éclaté à la fin 2013 dans la province d’Anbar après plusieurs mois de tensions entre la majorité sunnite et les forces de sécurité contrôlées par les chiites.

La situation a été exacerbée par la présence de militants appartenant à un groupe djihadiste, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui se bat de l’autre côté de la frontière syrienne.

Selon le rapport de la MANUI, l’instabilité se propage maintenant dans les provinces de Salah-Al-Din et de Diyala.

Cette semaine, l’agence de presse AFP a rapporté que des militants de l’EIIL s’étaient déplacés dans la région d’Abou Ghraib – à seulement 10 km de Bagdad –, déclenchant des affrontements dans les villages de Zoba et de Zaidan, et qu’ils avaient tenté d’attaquer un camp militaire à Yusifiyah.

Dans un discours adressé au Conseil de sécurité des Nations Unies à la fin mars, Nickolay Mladenov, le Représentant spécial du Secrétaire général pour l’Irak, a dit : « La crise d’Anbar constitue la principale menace pour les efforts du gouvernement irakien en faveur du maintien de la stabilité et de la sécurité nécessaires à la construction d’un État démocratique irakien. »

lr/ha/cb – gd/amz