Une carte à puce contre la crise énergétique en Égypte

Les subventions sur les carburants en Égypte absorbent 22 pour cent du budget annuel de l’État, autant de fonds en moins pour la santé et l’éducation. Le gouvernement compte sur un programme ambitieux sur cinq ans, commençant par le lancement d’une carte à puce pour l’achat de carburant, pour réduire et rationaliser la consommation de pétrole, contourner la corruption, qui est très répandue dans le pays, et supprimer progressivement les subventions sur les carburants.

Selon les estimations, les subventions sur les carburants s’élèvent cette année à 20,1 milliards de dollars.

« Nous payons des subventions environ sept fois supérieures à nos dépenses pour la santé et trois fois supérieures à ce que nous allouons à l’éducation », a dit Haithem Trabeek, responsable de la planification stratégique et opérationnelle d’E-Finance, une entreprise appartenant au ministère des Finances et choisie par le gouvernement pour gérer le nouveau système de cartes à puce dans le cadre du programme visant à réformer le système de subventions sur les carburants. L’objectif initial des cartes est de contrôler la distribution du carburant subventionné afin d’identifier les cas de fraude et de corruption qui, selon les analystes, sont un problème courant dans le cadre du programme de subvention, qui est pourtant censé aider les plus pauvres.

Tous les Égyptiens, quel que soit leur revenu, bénéficient actuellement de subventions sur les énergies. Or, comme tout le monde peut acheter du carburant à un faible prix et que les riches sont ceux qui en consomment le plus, ce sont ces derniers qui sont favorisés.

« J’ai un bon salaire et je bénéficie des subventions comme quelqu’un qui gagne un dollar par jour », a dit M. Trabeek. « En fait, je suis davantage subventionné. »

Selon Tarek H. Selim, professeur d’économie et de stratégie commerciale, le système actuel est dysfonctionnel, car tout le monde a droit à des subventions sur les énergies de manière illimitée.

« Les subventions sur les carburants devraient être adaptées aux pauvres. Ce sont pourtant les riches automobilistes qui en bénéficient le plus », a dit M. Selim à IRIN. Selon le ministre de la Planification, Ashraf El-Araby, les riches accaparent 80 pour cent des subventions énergétiques.

Néanmoins, les subventions sur les carburants contribuent à modérer les prix pour les pauvres, notamment dans les secteurs de la production alimentaire et des transports. Le gouvernement est conscient qu’une forte réduction de ces subventions risquerait de provoquer une inflation et des troubles sociaux semblables aux « émeutes du pain » de 1977 en Égypte, lorsque le gouvernement, sous pression de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), avait tenté en vain de réduire les subventions sur les denrées alimentaires. Ces dernières années, le gouvernement a fait campagne en faveur de réformes des subventions afin de négocier un emprunt auprès du FMI.

Suppression progressive

Depuis le début de l’année, le gouvernement a progressivement mis en place le système de cartes à puce dans le cadre de son plan visant à supprimer petit à petit les subventions énergétiques d’ici cinq ans.
« Le grand avantage de notre projet de cartes à puce est qu’il va permettre au gouvernement d’élaborer des politiques adaptées et d’accorder des subventions de manière plus ciblée », a dit M. Trabeek à IRIN.

« Redistribuer les subventions énergétiques peut avoir un réel impact sur la vie de la population. »

Les subventions sur les carburants sont très importantes pour le quart de la population qui vit dans la pauvreté. Ces 12 derniers mois, le pays a été touché par des pénuries de carburant qui ont posé de grandes difficultés aux agriculteurs pour l’irrigation et la récolte, aux boulangers qui fabriquent le pain hautement subventionné qui nourrit le pays et même aux ambulances, qui ne pouvaient plus circuler pour transporter les malades

Une nouvelle base de données

Les ministères des Finances et du Pétrole ont lancé ce projet de carte à puce en janvier 2013 dans le but de désamorcer une crise des carburants qui entraînait de longues queues aux stations-service, affectait la production alimentaire et vidait de nombreux supermarchés de leurs produits.

Le projet de carte à puce vise à créer une base de données fournissant des informations exactes concernant l’offre et la consommation de produits pétroliers du pays, ce qui devrait permettre de réduire les subventions sur les carburants.

Depuis 2008-2009, l’Égypte est devenue un importateur net de pétrole et d’après M. Selim, en l’absence de réduction des subventions énergétique, le pays pourrait également devenir un importateur net de gaz naturel dès 2020.

Le mois dernier, l’ancien ministre du Pétrole, Osama Kamal, a dit que les revenus annuels de la contrebande de produits pétroliers tels que le diesel sur le marché noir s’élevaient à 4,3 milliards de dollars.


Mise en place de la carte à puce

La première phase du projet de carte à puce, achevée en juin 2013, visait les stations-service et les clients les plus importants. L’objectif était de contrôler les quotas de carburant obtenus des approvisionnements stockés dans des dépôts.

« Les subventions sur les carburants devraient être adaptées aux pauvres. Ce sont pourtant les riches automobilistes qui en bénéficient le plus »

Selon M. Trabeek, chaque dépôt est équipé du système de carte, qui enregistre toutes les données relatives à l’automobiliste, notamment la quantité de carburant achetée, et donne au gouvernement une bonne idée d’où le carburant est transporté et vendu.

« Nous avons installé 15 000 points de vente dans les stations-service pour enregistrer les opérations. Nous avons formé environ 20 000 employés à l’utilisation du nouveau système électronique », a dit M. Trabeek à IRIN.

La deuxième phase du projet, actuellement en cours, cherche à agir un peu plus loin dans la chaîne de distribution et vise les consommateurs à la pompe. En février, les ministères des Finances et du Pétrole ont annoncé que 1,3 million d’automobilistes avaient été inscrits au programme. Un million d’entre eux avaient alors reçu une carte à puce.

Selon des sources du ministère des Finances, environ 400 stations-service utilisent actuellement le système électronique de distribution de carburant.

« C’est une idée intelligente », a dit l’analyste indépendant dans le domaine de l’énergie, Sherif Elhelwa. « Vous pouvez contrôler la quantité de carburant qui entre et qui sort. Vous ne laissez aucune place pour le marché noir. »

Les cartes à puce sont des outils de collecte de données, mais lors de phases futures, les autorités prévoient de compléter le programme et les informations collectées sur le carburant subventionné pour commencer à le rationner.

Mauvaise communication

Selon Islam El Gamal, directeur marketing d’E-Finance, le gouvernement n’a pas assez investi dans la communication et la transparence. « La plupart des Égyptiens ont du mal à comprendre l’idée de carte à puce et de ce que cela peut apporter à l’économie nationale. Les gens pensent que le prix du carburant va augmenter et qu’ils ne gagneront rien au change. »

M. Trabeek soupçonne également un manque de confiance dans le gouvernement. « Les Égyptiens ne croient pas que les promesses seront tenues. Nombre d’entre eux ne reconnaissent pas la valeur du nouveau système alors ils risquent de tout simplement l’ignorer », a-t-il dit. Pour l’instant, l’utilisation de la carte à puce est optionnelle, mais les autorités disent qu’elle sera bientôt obligatoire.

« Nous devons créer un environnement dans lequel les gens apprennent ce qu’est l’efficacité énergétique, ce que sont les cartes à puce, comment on les utilise et pourquoi, a dit M. Elhelwa. Cela va prendre du temps avant que les Égyptiens y deviennent familiers. »

L’enregistrement sur Internet pour recevoir une carte à puce est un obstacle, a-t-il ajouté. Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), l’Égypte comptait 35,95 millions d’internautes en juin 2013, ce qui est peu pour un pays de plus de 80 millions d’habitants. En outre, près de la moitié des Égyptiens sont analphabètes.

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