Les agriculteurs de RCA peinent à se remettre des ravages

Il ne reste que quelques semaines avant la campagne de semis principale et de nombreux habitants se retrouvent désespérément démunis après des mois de conflit en République centrafricaine (RCA). Dans le village incendié de Bessan, dans l’ouest du pays, les problèmes sont caractéristiques ; les semences, les outils et la main d’oeuvre font cruellement défaut.

À Bessan, de nombreuses habitations n’ont plus de toit et les murs sont noircis par les flammes. Même les maisons intactes manquent de meubles, d’outils ou de nourriture.

« La Séléka a volé nos machettes, nos houes, nos râteaux, nos arrosoirs et même nos lits et d’autres affaires », a déclaré à IRIN une des villageoises, Véronique Nabata. La Séléka est une alliance composée de groupes rebelles en majorité musulmans qui a pris le pouvoir après le coup d’État de mars 2013 et a commis des atrocités dans le pays au cours des mois qui ont suivi.

« Ils ont aussi pris nos stocks d’arachides, de maïs, de haricots et de pistaches, et les Peuls [un peuple semi-nomade] ont fait paître leurs troupeaux dans nos champs de manioc. »

Les hommes âgés de 15 à 45 ans sont rares dans le village, il n’y en avait presque pas parmi la vingtaine de personnes rassemblées pour écouter Mme Nabata et d’autres chefs communautaires expliquer les difficultés auxquelles ils sont confrontés.

Un ancien du village, Isidore Ngaldi, a déclaré qu’ils avaient besoin d’hommes jeunes pour aider à la préparation des champs, mais il a ajouté que ces derniers avaient tous fui dans la brousse.

Les deux dernières campagnes à Bessan et dans beaucoup d’autres villages de RCA ont été fortement perturbées par les incursions des rebelles de la Séléka aidés par leurs alliés locaux. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), une troisième campagne infructueuse engendrerait « une crise alimentaire majeure qui nécessiterait une opération d’aide alimentaire longue et coûteuse ». 

Menacés de toutes parts

Les villageois ont déclaré que tous vivaient encore dans la brousse il y a peu. Un villageois a proposé d’emmener IRIN dans l’un des endroits où les habitants avaient trouvé refuge. Il s’agit d’une clairière à environ 5 km du village, où quelques femmes et enfants, ainsi qu’un homme étaient assis à l’extérieur, devant une demi-douzaine de huttes circulaires construites en briques de boue séchée.

Les huttes sont situées à côté des champs de plusieurs familles et servaient d’abri aux agriculteurs au plus fort des travaux agricoles de la saison.

L’homme, Éric Zouta, a déclaré que douze personnes vivaient ici, dont sa femme et ses enfants, et que les autres villageois possédaient des huttes semblables dispersées autour du village.

« À peine arrivés, les Séléka ont commencé à tuer des gens », a-t-il affirmé. « J’ai emmené mes enfants dormir ici. Il n’y a pas de lit, ni de moustiquaire, mais c’est pour leur sécurité. »

« Moi, je ne dors pas ici », a-t-il ajouté. « Je vais plus loin dans la brousse et je dors sur de la paille. »

Il a déclaré qu’il n’avait pas dormi avec ses enfants pour ne pas leur faire courir un plus grand danger.

« [Les Séléka] n’ont aucune pitié », a-t-il dit, « et je sais qu’ils veulent me tuer. »

Violences intercommunautaires

Il semblerait que les violences dans cette région aient commencé par des attaques de la Séléka, avant de laisser la place à des violences entre Peuls et Gbaya, l’ethnie régionale majoritaire.

« Les Peuls aiment trop leurs alliés de la Séléka », a déclaré M. Zouta, insinuant qu’il existe une alliance entre ces deux groupes du fait de leur appartenance ethnique (de nombreux membres de la Séléka sont Peuls ou de communautés proches).

« Lorsque les Séléka sont arrivés, les Peuls leur ont acheté des armes et se sont vengés des Gbaya qui les avaient poursuivis en justice pour des conflits fonciers liés aux pâturages. »

De nombreuses sources ont indiqué à IRIN que l’hostilité grandissait depuis des années entre les Peuls semi-nomades et d’autres communautés de RCA. Les Peuls étaient accusés de laisser paître leurs troupeaux sur les champs des cultivateurs et les Peuls accusaient les autres de voler leur bétail.

Selon un rapport de Human Rights Watch de septembre 2013, des rebelles de la Séléka alliés à des Mbarara (Peuls du Tchad) ont attaqué des civils dans plusieurs préfectures. Le rapport ne fait état que d’une petite partie des violations des droits de l’homme commises. De plus, il porte essentiellement sur les agissements de la Séléka et non sur la « criminalité ordinaire ».

D’après M. Zouta, c’est« grâce aux anti-Balaka que la plupart des Séléka et des Peuls ont été chassés de la région » et qu’il va peut-être pouvoir retourner dans son village. Mais il n’est pas sûr que les Séléka et les Peuls soient tous partis et il craint que certains membres toujours dans la région cherchent à se venger. 

À en juger par les abords de Bouar, une ville de l’ouest de la RCA, les villages peuls ont été systématiquement détruits et une bonne partie des troupeaux aurait été volée ou abattue.

« Quand les Séléka étaient là, il était impossible de travailler dans les champs », a déclaré M. Zouta.

« Les Séléka peuvent aussi parcourir de longues distances dans la brousse. Une fois, ils sont arrivés à pied jusqu’ici après avoir parcouru 50 km. »

Si les habitants ont pu récemment faire quelques récoltes dans certains champs près de Bessan, l’insécurité qui persiste depuis début 2013, l’année où les Séléka ont déferlé dans l’ouest du pays en pillant et tuant, aura gravement perturbé l’activité agricole.

Les villageois auront un rendement très faible des deux dernières campagnes, car ils n’ont pas pu semer ou désherber leurs terres convenablement. M. Zouta a déclaré que sa famille et lui avaient mangé toutes leurs semences à cause du manque de nourriture.

En janvier, une évaluation rapide interagence a rapporté que 94 pour cent des agriculteurs de RCA disaient manquer de semences et qu’ils étaient 78 pour cent à avoir l’intention de semer pendant cette campagne.

No man’s land

Dans la préfecture de Nana-Mambéré, la région autour de Bessan n’a probablement pas autant souffert des violences intercommunautaires que les régions situées plus au nord, près de la frontière avec le Tchad.

Selon le chef de mission d’une organisation non gouvernementale (ONG) en RCA, qui a demandé à garder l’anonymat, les éleveurs de bétail tchadiens profitent du vide sécuritaire pour emmener de grands troupeaux paître de l’autre côté de la frontière.

« Ils peuvent faire ce qu’ils veulent et, depuis un an, ils font paître leurs troupeaux dans les champs des cultivateurs. »

« À l’ouest de Batangafo et au nord de Bossangoa, de nombreux villageois vivent toujours dans la brousse et, étant donné l’insécurité actuelle, il leur sera très difficile de semer. »

Olivier David, chef de mission du Conseil danois pour les réfugiés en RCA, a déclaré que les Mbarara retournaient dans cette région frontalière.

« Normalement, nous pouvons acheter des semences à Kaga-Bandoro, mais pas cette année », a déclaré le chef de mission de l’ONG, qui a souhaité rester anonyme, « ce qui montre à quel point l’activité agricole a été touchée, puisqu’il s’agit du marché de semences de qualité pour tout le reste du pays ».

Il n’y a pas non plus de semences de qualité disponibles à Nana-Mambéré, a déclaré Nicholas Kumaluta, directeur du bureau de Mercy Corps de la préfecture. « C’est inquiétant, car la campagne de semis doit commencer ce mois-ci », a-t-il signalé.

Réponse d’urgence

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) possède un programme d’urgence pour aider les villageois de RCA à semer en quantité suffisante pendant cette campagne.

L’organisation lance un appel de 45 millions de dollars pour 2014, dont près de 16 millions sont déjà réservés pour des programmes d’urgence et de résilience, a déclaré à IRIN Justine Texier, responsable de l’information de la FAO.

Il est prévu de distribuer 1 800 tonnes de riz, de maïs et de semences d’arachide, ainsi que des houes, des pelles et des arrosoirs pour 76 000 familles, a-t-elle affirmé.

« Une partie des semences se trouve à la frontière avec le Cameroun et nous sommes en train de commander le reste. Plus nous attendons, plus les semences seront chères, car il sera extrêmement coûteux de les faire venir par transport aérien. »

L’insécurité a fait augmenter les coûts de façon brusque et a entraîné plusieurs changements dans le plan d’action. Le gouvernement devait organiser une table ronde sur l’agriculture avec les donateurs le 5 décembre, le jour où les anti-Balaka ont lancé leur première offensive à Bangui.

« Selon le plan initial, les ONG devaient acheter les semences dans le pays », a déclaré Pierre Vauthier, responsable de l’action d’urgence, « mais maintenant, elles demandent toutes à la FAO d’acheter des semences à leur place ».

« Nous avons décidé d’importer la plupart des semences de l’étranger, car il manque des semences de qualité dans toute la RCA et nous ne voulons pas vider certaines régions. »

« Nous aiderons les ONG en leur procurant des semences, de la logistique et des évaluations. »

Si quelques ONG ont obtenu des semences par leurs propres moyens (la RDC a par exemple 13 tonnes de réserves à Nana-Mambéré), la majeure partie de ce qui est nécessaire n’est toujours pas achetée.

Le nombre relativement limité d’ONG dans les régions visées et le manque de dons pour les financer sont autant de contraintes, a déclaré M. Vauthier.

Problèmes de sécurité

La sécurité est un enjeu crucial. En décembre, un véhicule de la FAO a été détourné par la Séléka sur la route principale reliant Bangui au Cameroun. Le personnel n’a été libéré qu’après plusieurs heures.

Au moins sept membres d’ONG internationales ont été tués en RCA au cours de l’année écoulée, dont un collaborateur de la Croix-Rouge, abattu à Ndélé la semaine dernière. L’association Médecins sans frontières a récemment suspendu l’envoi de cliniques mobiles dans les zones rurales du nord de la RCA.

« Le 10 mars, nous avons envoyé un camion de Bangui à Bossangoa [350 km] escorté par Sangaris [les soldats français déployés dans le cadre de la mission de maintien de la paix] », a expliqué M. Vauthier. « Nous étions ravis de leur aide, car ils ont rendu ce convoi possible ».

Depuis un mois, les soldats de l’Union africaine escortent chaque semaine un convoi de véhicules utilitaires en provenance du Cameroun.

Selon Alexis Kamanzi, conseiller en matière de sécurité auprès des Nations Unies, les organisations humanitaires ne devraient se déplacer avec une escorte militaire qu’en « dernier ressort ».

Depuis quelques mois, les camions du Programme alimentaire mondial vont de Bangui à Bossangoa sans escorte militaire, mais la sécurité n’est toujours pas garantie sur de nombreux axes routiers.

« Il est vraiment indispensable d’assurer la sécurité dans les zones rurales », a déclaré M. Vauthier.

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