Lumière sur la « crise alimentaire » au Zimbabwe

Peut-on parler de crise alimentaire au Zimbabwe ? Selon l'ONU, 2,2 millions de personnes nécessiteront une assistance alimentaire d'ici à fin mars, d’après une enquête de 2013 menée conjointement par le gouvernement et le Comité d'évaluation de la vulnérabilité au Zimbabwe (ZimVAC). Cependant, le gouvernement conteste maintenant ces résultats.

Les médias zimbabwéens ont beaucoup parlé des tensions apparentes. Or, une enquête d’IRIN a révélé que la situation était plus complexe et a mis en évidence une famine très répandue et peu de signes d'amélioration.

« La famine a atteint son plus haut niveau depuis cinq ans au Zimbabwe, les estimations indiquent qu'un quart de la population rurale […] devrait être touché par les pénuries alimentaires entre aujourd’hui et la fin mars », a déclaré le Programme alimentaire mondial (PAM).

« Pour l'année 2013-14, les projections indiquent que, au paroxysme de la crise, l'insécurité alimentaire devrait toucher 25 pour cent des ménages ruraux […] soit 2 206 924 personnes dans l'incapacité de répondre à leurs besoins alimentaires annuels », a révélé le rapport ZimVac, fondé sur une enquête conduite par le gouvernement et le PAM.

Cependant, Paddington Zhanda, ministre adjoint de l'Agriculture du Zimbabwe, a déclaré à IRIN que « ces chiffres [concernant les personnes dans le besoin] sont exagérés. Il n'y a pas de crise. S'il y avait une crise, nous aurions demandé de l'aide, comme nous l'avons déjà fait par le passé. Nous nous préparons à engranger l'une des meilleures récoltes de ces dernières années ».

Un travailleur humanitaire, qui souhaite garder l'anonymat, a expliqué que malgré des pluies relativement abondantes cette année, les plantations de maïs florissantes sont trompeuses. « Le fait est que des années de faibles pluies et la détérioration globale de l'économie ont provoqué l'envolée des prix et ont épuisé les ressources de la population. Celle-ci n'a jamais été aussi vulnérable. Il est vrai que si les récoltes sont bonnes cette année, la situation s'améliorera considérablement l'an prochain, mais pas tout de suite. »

Prosper Matondi, directeur exécutif de l'organisation agricole locale Ruzivo Trust, estime que le nombre avancé de 2,2 millions est « un chiffre correct ».

« Il faut bien comprendre que celui-ci est variable, et ce, à cause de différents facteurs en lien avec la disponibilité des ressources et une meilleure saison des pluies dans le cadre d'une meilleure disponibilité du matériel », a-t-il expliqué.

Il s'attend à ce que le nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire diminue considérablement dès que le maïs pourra être récolté dans certaines parties du pays au cours des mois à venir. De plus, il a précisé que les programmes gouvernementaux comme le Dispositif harmonisé de prestations sociales en espèces (Harmonized Social Cash Transfer, HSCT) permettront d'améliorer la situation alimentaire dans les districts souffrant traditionnellement de déficits alimentaires.

« Nous espérons que la récolte sera bien meilleure que celles de ces dernières années », a-t-il ajouté. « Les chiffres fournis par le gouvernement indiquent que les récoltes s'élevaient à environ 800 000 tonnes l'année passée. Cette année, ces chiffres pourraient être bien plus élevés et atteindre au moins 1,2 million de tonnes. »

Le Zimbabwe nécessite plus de deux millions de tonnes de maïs chaque année et en a produit 1,4 million de tonnes en 2012.

Pour la période en cours, le PAM avait prévu d'aider 1,8 million de personnes, mais, à cause des difficultés de financement, il n'a pu porter assistance qu'à 1,2 million de personnes. L’an dernier, le gouvernement a participé en fournissant du maïs acheté aux pays voisins. Cette année, il a été rapporté que le gouvernement a passé commande de 150 000 tonnes de maïs en Afrique du Sud, mais les travailleurs humanitaires indiquent que la livraison de ce maïs n’a pas eu lieu.

M. Zhanda a éludé la question de cette commande. « Le Zimbabwe dispose de beaucoup de maïs », a-t-il déclaré.

« Certains marchés ne disposaient pas de nourriture », a indiqué un autre travailleur humanitaire anonyme il y a quelques semaines. « La disponibilité alimentaire s'est améliorée, mais les gens n'ont pas d'argent pour acheter ces aliments. »

Le PAM et ses partenaires ont dû revoir leur assistance à la baisse et distribuer des demi-rations. Début février, le gouvernement des États-Unis est intervenu en faisant un don de 4 millions de dollars au PAM pour l'aider à poursuivre son assistance alimentaire dans les zones les plus touchées. « Cela signifie que les personnes les plus nécessiteuses continueront de recevoir une assistance jusqu'à ce qu'elles puissent à nouveau subvenir à leurs propres besoins, après la récolte d'avril », a expliqué Sory Ouane, directeur national du PAM.

Sur le terrain

Dorothy Nxumalo* est chargée de percevoir les frais de scolarité pour le gouvernement dans la municipalité de Mazvihwa (district de Zvishavane) où il apparaît que la moitié des ménages nécessite une assistance alimentaire. Mme Nxumalo dispose d'une liste de 200 parents ayant des retards de paiement des frais de scolarité de plusieurs mois, voire plusieurs années, pour des montants atteignant jusqu'à 400 dollars.

Elle sait que ces parents ne pourront jamais payer. « Ces personnes ne peuvent plus s'acheter de quoi manger depuis des années. Comment pourraient-ils payer des frais de scolarité ? », a-t-elle expliqué. Pour les écoles publiques, les droits d'inscription peuvent atteindre 25 dollars par trimestre.

Hove Euphas, président et directeur de l'école primaire de Mototi, où la plupart des parents sont dans l'incapacité de payer ces droits, renchérit : « C'est la meilleure saison des pluies que nous ayons eue depuis des années, mais tout le monde ne peut pas se procurer les engrais et les graines, donc tout le monde n'aura pas une très bonne récolte. Dans notre village, cette génération n'a jamais connu le luxe de manger du maïs vert directement sur l'épi, comme nous l'avons fait pendant notre enfance ».

Ratidzo Chirumwana, sa tante de 88 ans, a connu une mauvaise récolte. Elle fait elle-même de la liqueur de marula chez elle. Elle en vend et en distribue gratuitement. « Il me reste aussi six chèvres pour le moment. Quand les choses iront vraiment mal, j'en vendrai une pour acheter des plats à base de maïs. »

Cependant, le ministre adjoint M. Zhanda, estime que quand les habitants ont du bétail, leur situation n'est pas si grave. « Ils peuvent facilement vendre un animal pour s'acheter à manger », a-t-il dit. Pourtant, les experts en développement et en aide humanitaire considèrent que la vente de bétail ou d'équipements est un signe de vulnérabilité croissante.

Il n'en reste pas moins que la situation de Mme Chirumwana est meilleure que celle de bien des gens. Des fermiers comme Mike Chivanga, du secteur de Tshongokwe, dans la province du Matabeleland septentrional, ont perdu tout leur bétail au cours de ces dernières années. Il explique que ces trois dernières années ont été aussi mauvaises que pendant la grave sécheresse des années 1980. Cette année, il n'avait pas d'engrais pour son maïs.

Appui gouvernemental

Le gouvernement a mis en place un régime de transfert en espèces dans six districts vulnérables, y compris le Matabeleland septentrional, qui cible 11 000 ménages, a expliqué M. Matondi, l'expert agricole qui évaluera le programme pour le compte du gouvernement. Ce régime permet de verser à chaque ménage entre 10 et 25 dollars par mois, en fonction du nombre de membres de chaque ménage.

Bien que l'argent soit censé être investi dans des biens tels que le bétail, l'étude de référence menée par M. Matondi l'année passée a mis en évidence que les bénéficiaires utilisaient cet argent pour acheter de la nourriture, payer les frais de scolarité et les soins de santé. « On leur avait dit de ne pas utiliser l'argent dans ce but », a-t-il dit.

Le gouvernement est censé offrir une couverture d'assurance santé et une aide aux frais de scolarité à la plupart des personnes vulnérables. M. Matondi conclut que ces programmes devraient probablement être améliorés et mieux ciblés.

À partir de cette évaluation, dit-il, le programme de transfert en espèces devrait être élargi pour cibler 55 000 ménages. Cependant, le gouvernement zimbabwéen connait d'importantes difficultés et un très grand déficit, c'est pourquoi il a besoin de l'appui des partenaires au développement.

*Le nom a été modifié.

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