Analyse : Le dilemme de l’évacuation en République centrafricaine

Zannah Bassar, une musulmane qui vit à Bangui, capitale de la République centrafricaine (RCA), a un message simple pour la communauté internationale – elle souhaite être évacuée.

« Je suis née dans ce quartier », a-t-elle dit à IRIN cette semaine, « mais ma maison a été détruite. Cela fait un mois que je dors dans la rue et je veux lancer un SOS. Je veux aller ailleurs ».

Mme Bassar et quelque 3 200 autres musulmans sont pris au piège dans le PK12, un quartier d’un kilomètre de long à Bangui. Une demi-douzaine de musulmans du quartier interrogés par les journalistes d’IRIN cette semaine ont dit qu’ils souhaitaient partir.

« Les habitants du PK12 manifestent un profond désir de partir », a dit Jacques Seurt, coordinateur de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le pays. L’OIM a suspendu ses vols d’évacuation depuis la RCA faute de fonds.

« Comme les musulmans de l’ouest du pays, ils vivent sous la menace continuelle des anti-balaka. »

Les musulmans de RCA sont la cible de représailles, car l’alliance rebelle de la Seleka qui a renversé le gouvernement en mars 2013 et perpétré des atrocités dans bon nombre de régions du pays était majoritairement composée de musulmans.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a rapporté le 25 février que « plus de 15 000 personnes dans 18 localités sont actuellement encerclées par des groupes armés à l’ouest de la RCA… et encourent un risque très élevé d’attaques », ajoutant que la plupart de ces personnes sont musulmanes.

« Parmi les zones particulièrement préoccupantes, il y a le quartier PK12 à Bangui ainsi que les villes de Boda, Bouar et Bossangoa », a indiqué un porte-parole.

Des anti-balaka ont lancé des grenades sur le PK12 depuis les collines environnantes et infiltré le quartier, blessant plusieurs personnes, a dit Peter Neussl du Bureau de la Coordination des Affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

Le 19 février, les anti-balaka ont attaqué un convoi transportant des personnes qui tentaient de fuir le PK12, a rapporté le HCR. Les 21 hommes transportés dans ce convoi ont été tués, laissant 119 enfants et 19 femmes qui ont fui vers un village voisin.

La sécurité s’est améliorée à Bangui depuis décembre, lorsqu’environ 1 000 personnes ont été tuées en seulement quelques jours, mais les attaques sont presque quotidiennes. Le 22 février, trois musulmans ont été sortis de force d’un taxi et abattus à un barrage tenu par des anti-balaka ; deux jours plus tard, cinq hommes ont été tués dans le quartier PK5. Le 26 février, quatre enfants musulmans ont été enlevés (un travailleur d’OCHA a participé aux négociations pour leur libération deux jours plus tard).

Solutions de relocalisation

Jusqu’à récemment, une grande partie des musulmans de RCA étaient Tchadiens ou d’origine tchadienne. Au cours de ces deux derniers mois, le gouvernement tchadien a mis en place de grands convois escortés par son armée pour évacuer ses ressortissants de RCA, mais suite à l’attaque du convoi du PK12, N’djamena a annoncé la fin de ces opérations le 20 février et a déclaré que 99 pour cent de ses ressortissants qui souhaitaient quitter la RCA étaient partis.

De nombreux musulmans interrogés par les journalistes d’IRIN dans le PK12, à Bouar et à Bossangoa au cours de ces deux dernières semaines ont dit qu’ils souhaitaient rejoindre le Tchad, car ils y ont de la famille, mais cette solution est de plus en plus difficile à mettre en œuvre, et les agences d’aide humanitaire font face à des pressions croissantes pour trouver d’autres réponses.

Jusqu’ici, la participation des agences d’aide humanitaire à l’évacuation des populations de RCA s’est surtout limitée aux interventions de l’OIM, qui a affrété des vols pour évacuer environ 5 000 ressortissants de pays tiers, et du HCR, qui a aidé des réfugiés à préparer leur déplacement.

OCHA étudie des plans de déplacement des populations à l’intérieur du pays.

Faciliter une partition du pays pour des motifs religieux (et essentiellement ethniques) sera un sujet de controverse pour les travailleurs humanitaires. Le mois dernier, Amnesty International a dit que personne ne souhaitait débattre de la question.

Cependant, certains responsables pensent qu’elle ne peut plus être ignorée.

« Nous serons jugés sur l’efficacité de nos opérations, pas sur l’élégance de nos principes », a confié un travailleur humanitaire. « Nous ne voulons pas être complices d’un nettoyage ethnique et nous ne voulons pas porter une partie de la responsabilité d’une extermination ethnique. »

Peter Neussl précise la pensée actuelle : « Nous voulons offrir des solutions de relocalisation aux populations. Nous explorons les possibilités de transfert des populations vers des sites plus faciles à protéger à Bangui ».

D’un point de vue logistique, il serait plus facile de déplacer les personnes à l’intérieur de Bangui, a-t-il dit, car il est difficile de trouver des camions et des chauffeurs prêts à prendre le risque de transporter des musulmans sur de longues distances à travers des territoires hostiles, même avec une escorte armée.

Outre le convoi malheureux du PK12, d’autres camions ont été la cible de tirs ou de grenades en RCA au cours de ces dernières semaines. Cinq personnes ont trouvé la mort lors de l’un de ces incidents et plus de 20 autres ont été tuées au cours d’un incident similaire. Le 16 février, des anti-balaka ont attaqué un convoi de 89 véhicules escorté par des membres des forces de maintien de la paix : ceux-ci ont repoussé l’attaque, mais 12 civils ont été blessés.

« À long terme, les gens souhaitent vivre dans leur région d’origine en sécurité », a dit M. Neussl, « mais, à moyen terme, nous envisageons de déplacer les musulmans du PK12 vers des villes plus sûres à l’extérieur de Bangui. Il nous faudrait être très prudents quant à l’impact éventuel de ces déplacements sur les populations hôtes ».

M. Neussl a souligné que la relocalisation devait être une solution de dernier recours.

Boubacar Gaye, représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en RCA, a dit à IRIN : « Le secrétaire général a clairement indiqué au Conseil [de sécurité] cette semaine que nous devons faire tout notre possible pour mettre fin à l’exode de la population musulmane, et Madame la Présidente Samba-Panza [de la RCA] partage ce point de vue ».

« La sécurité est la priorité. Le déplacement des populations sous la protection de la communauté internationale est une possibilité, l’une des possibilités envisagées. »

Il a souligné que toute opération doit être menée en coordination totale avec les autorités nationales et expliquée en détails, et qu’il serait « très dangereux, pour l’avenir du pays, d’avoir tous les musulmans dans une partie du pays et une partition de facto », car cela reviendrait à « semer les graines d’une confrontation future ».

Le départ de la plupart des commerçants musulmans et des éleveurs de bétail de l’ouest de la RCA a déjà de graves répercussions économiques : la viande et les autres produits se font rares sur les marchés et certains craignent une nouvelle détérioration des approvisionnements.

L’opinion des populations du nord-ouest de la RCA

Valerie Amos, secrétaire générale adjointe des Nations Unies pour les affaires humanitaires, a demandé l’opinion des populations sur la relocalisation lors de sa visite à Bossangoa la semaine dernière. Cette ville située à environ 350 km au nord de Bangui compte quelque 1 200 musulmans installés dans et autour de l’école Liberté.

L’imam de la ville, Ismail Nahi, a dit à Mme Amos :

« S’il y avait la paix et la sécurité, tous les musulmans reviendraient… mais les chrétiens ont clairement dit qu’ils ne veulent pas vivre avec les musulmans dans ce pays. Partout où ils trouveront des musulmans, ils les tueront et les couperont en petits morceaux. »

Kadjidja Hassan, qui dirige un groupe de femmes, a dit que les populations ne souhaitaient pas rejoindre le Tchad, parce qu’elles vivent en RCA depuis longtemps. Mais elles sont installées dans le camp depuis cinq mois maintenant, a-t-elle ajouté. « Les musulmans des villages des environs de Bossangoa ont subi des attaques. Un musulman ne peut pas s’éloigner de plus d’un kilomètre de cet endroit. Nous sommes entassés les uns sur les autres ici et nos maris ne peuvent rien faire. Comment pouvons-nous vivre à Bossangoa ? »

Les troupes tchadiennes de l’Union africaine assurant la sécurité à Bossoanga, la ville a recensé très peu de meurtres de musulmans au cours des deux derniers mois, mais la quasi-totalité des résidents des camps interrogés par les journalistes d’IRIN ont dit qu’ils avaient besoin de plus de sécurité. Cependant, tous n’étaient pas favorables au départ.

Un groupe d’hommes a accusé l’administratrice du district (la préfète) - qui a accompagné la délégation pendant la visite - d’avoir distribué des armes aux anti-balaka et a dit que, si elle était démise de ses fonctions, ils pourraient rester à Bossangoa. La préfète a rejeté ces accusations.

La majorité des personnes étaient d’avis qu’à moins d’avoir la sécurité – ce qui, pour elles, signifiait la liberté de se déplacer à l’extérieur de leur petit ghetto – elles préféreraient quitter Bossangoa.

Si les agences d’aide humanitaire fournissent de l’eau et des rations alimentaires de base, les conditions de vie se détériorent, car les provisions apportées par les habitants du camp lorsqu’ils ont abandonné leurs magasins sont épuisées.

Des journalistes d’IRIN se sont entretenus avec des musulmans installés sur un site proche d’une mosquée de la ville de Bouar, non loin du Cameroun, le 14 février. Le « président du camp » a dit que bon nombre de résidents du site souhaitaient rester dans la région, mais la plupart des personnes interrogées ont dit qu’elles voulaient partir, tout comme une grande partie des déplacés musulmans interviewés à Baoro, à 50 km de là.

Les musulmans installés sur les deux sites ont dit qu’ils ne pouvaient pas se déplacer à pied dans la ville, car les anti-balaka les tueraient.

Les musulmans de Bouar ont peut-être changé d’attitude depuis le déploiement de quelque 300 hommes de la mission militaire française (opération Sangaris) dans la région le 15 février.

La situation à Bossangoa, Bouar et PK12 n’est pas la même que dans le reste de l’ouest de la RCA. Le HCR a indiqué le 25 février que « dans certaines villes comme Paoua (près de la frontière tchadienne) et dans certains quartiers de Bangui, les communautés continuent à vivre et à travailler ensemble, même si des atrocités sont fréquemment commises ».

Jusqu’à présent, il y a eu moins de violences intercommunautaires dans le centre et dans l’est du pays, où la population musulmane est plus importante. Selon les estimations, les musulmans constituaient environ 15 pour cent de la population centrafricaine, mais ils sont moins nombreux aujourd’hui.

Renforcement des effectifs de police

Les forces de sécurité internationale vont être renforcées en RCA avec le déploiement prochain, par l’Union européenne, de 1 000 soldats des forces de maintien de la paix. Selon Thierry Vircoulon, analyste de l’International Crisis Group, la priorité doit être donnée au renforcement des forces de police plutôt qu’au renforcement des troupes militaires.

Le gouvernement procède au déploiement d’environ 150 gendarmes seulement (avec l’aide des bailleurs de fonds) et même ces gendarmes tiennent les postes de contrôle avec les anti-balaka, alors que les forces de police internationale sont moins nombreuses que prévu.

Gagner le soutien de la population dans la lutte contre les anti-balaka pourrait être un processus long, car bon nombre de personnes les considèrent comme des libérateurs après leur combat contre les rebelles majoritairement musulmans de la Seleka.

En général, les forces de sécurité internationale essayent d’éviter la confrontation avec les anti-balaka qui sont capables de provoquer des troubles majeurs et qui ont fermé l’aéroport à plusieurs reprises.

Le 25 février, les journalistes d’IRIN sont passés à côté du cadavre d’un musulman gisant à un carrefour de Bangui depuis plusieurs heures. Des jeunes se trouvant à proximité ont dit qu’ils avaient tué le musulman à coups de pierres et de machettes, parce qu’il avait franchi une « ligne rouge ».

Des patrouilles des forces de maintien de la paix étaient passées à cet endroit à plusieurs reprises ce matin-là, mais les jeunes étaient toujours présents à leur poste de contrôle.