Inquiétudes à l’approche des élections en Côte d’Ivoire

À l’approche des premières élections depuis le scrutin violemment contesté de 2010, les efforts pour rendre justice, promouvoir la réconciliation et désarmer les combattants font l’objet de critiques en Côte d’Ivoire. On leur reproche de ne pas suffire à protéger le pays d’une nouvelle instabilité.

Depuis son accès au pouvoir, le gouvernement du président Alassane Ouattara n’a cessé d’être accusé de mener une justice partiale en réponse aux affrontements, qui ont fait plus de 3 000 morts après le deuxième tour des élections présidentielles de novembre 2010. La grande majorité des personnes détenues pour des crimes liés aux violences sont des sympathisants du président déchu Laurent Gbagbo.

Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour octobre 2015.

Des efforts insuffisants

La Commission dialogue vérité et réconciliation (CDVR), établie en 2011, a remis à M. Ouattara un rapport détaillant les violences qui auraient été commises. Certains observateurs ont cependant reproché à la commission son incapacité à promouvoir la réconciliation.

Jusqu’à présent, seule une des 86 affaires liées au conflit a été menée à terme. Ces derniers mois, la liberté temporaire a été accordée à plusieurs suspects attendant d’être jugés, dans l’espoir que cela favorise la réconciliation.

L’Unité spéciale d’investigation, chargée d’enquêter sur les crimes liés à la crise de 2010-2011, a demandé que les auteurs de violences soient jugés, indépendamment de leur statut politique. L’unité a également appelé à des réformes judiciaires et foncières et à la mise en place d’un soutien psychologique pour les victimes, entre autres mesures. Mais la libération de suspects et la tendance apparente à ne pas poursuivre certaines personnes visées par des mandats d’arrêt font craindre que les considérations politiques prennent le pas sur la justice.

L’Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réinsertion (ADDR) a dit avoir réussi à réinsérer 27 000 des 30 000 anciens combattants ciblés. Cependant, les chasseurs traditionnels, connus sous le nom de « dozo », qui ont combattu aux côtés des forces de M. Ouattara, demeurent une menace contre la sécurité, tout comme les attaques armées. Quatre personnes ont récemment été tuées lors d’un récent raid dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, où les différends fonciers, politiques et ethniques non résolus ont mis le feu aux poudres à plusieurs reprises.

Croissance économique

La Côte d’Ivoire progresse néanmoins sur le plan économique. La croissance du PIB a atteint 9,8 pour cent en 2012, contre une croissance négative de -4.7 pour cent en 2011, selon la Banque mondiale, qui attribue ces performances à la stabilité politique ainsi qu’au soutien financier apporté par les partenaires internationaux. Le gouvernement vise une croissance de 10 pour cent cette année, contre 8,7 pour cent en 2013, et mise sur le développement agricole pour soutenir l’économie.

« Le gouvernement croit que le financement de l’agriculture est une composante essentielle pour la transformation économique et sociale du monde rural. Nous avons fait appel à nos partenaires pour promouvoir des programmes de financement agricole plus audacieux et ambitieux afin de stimuler l’économie ivoirienne, qui a été affaiblie par une série de crises politiques et militaires », a dit le ministre de l’Agriculture, Mamadou Coulibaly Sangafowa, à un groupe d’investisseurs français en visite en Côte d’Ivoire plus tôt ce mois-ci.

Le gouvernement a également mis sur pied un Plan national de développement de 24 milliards de dollars pour 2012-2015. Selon le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI), le volume des investissements a augmenté de 131 pour cent entre 2012 et 2013.

« Nous aspirons à devenir une économie émergente d’ici 2020 et nous faisons le maximum pour y parvenir », a dit Emmanuel Essis, directeur du CEPICI.

Tout en faisant l’éloge de la stratégie économique adoptée par l’Administration Ouattara, Mafoumgbé Bamba, analyste économique à Abidjan, a averti que les craintes relatives aux prochaines élections risquaient de ralentir l’essor économique du pays.

« Nous pouvons actuellement observer un ralentissement et, avec les incertitudes relatives à la prochaine élection présidentielle, une baisse sensible des investissements est probable cette année », a-t-il dit.

Inquiétudes à l’approche des élections

« Des problèmes majeurs commencent à faire surface et cela suscite des inquiétudes à l’approche des élections », a dit à IRIN Geoffroy-Julien Kouao, avocat et analyste politique à Abidjan, citant les faiblesses du processus de désarmement et les réformes de la commission électorale qui n’ont pas encore été effectuées. « Ce sont de sérieuses lacunes pour le gouvernement de M. Ouattara. Nous ne pouvons pas être complètement pessimistes, mais je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet à l’approche du scrutin de 2015. »

La commission électorale a été instituée en 2007 après un accord de paix entre le gouvernement de M. Gbagbo et les rebelles des Forces nouvelles. Elle est composée de représentants des partis politiques et de membres des Forces nouvelles. En janvier 2014, le gouvernement a ouvert un processus de consultation sur la composition de la commission électorale, mais n’est parvenu à aucun accord avec l’opposition.

« Des problèmes majeurs commencent à faire surface et cela suscite des inquiétudes à l’approche des élections [...] Nous ne pouvons pas être complètement pessimistes, mais je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet à l’approche du scrutin de 2015 »

« Le processus est lent et n’inspire pas confiance », a dit Julien Gauze Fernand, porte-parole d’une coalition de la société civile promouvant des réformes électorales. « À ce rythme, nous nous demandons quand la lourde tâche de mise à jour des listes électorales va commencer afin de permettre la tenue d’élections crédibles et incontestées. »

La coalition de la société civile avait demandé la dissolution de la commission électorale après les élections législatives de 2011. Elle appelle maintenant à une réduction du nombre de membres de la commission de 31 à sept et l’intégration de membres de la société civile, de partis politiques et d’experts.

« La Côte d’Ivoire n’est pas encore prête pour les élections de 2015. Nous avons perdu beaucoup de temps et nous avons peu d’espoir que la date prévue pour les élections soit respectée », a dit Pascal Affi N’guessan, chef du Front patriotique ivoirien, le parti de M. Gbagbo. M. N’guessan a été libéré en novembre 2013, après avoir été arrêté en avril 2011 lors de l’arrivée au pouvoir de M. Ouattara.

Le porte-parole du gouvernement, Bruno Koné, maintient cependant que des réformes de la commission électorale et la mise à jour des listes électorales auront lieu.

Vieilles blessures

Selon certains observateurs, l’administration de la justice et le désarmement des anciens combattants et des dozo ne sont pas satisfaisants.

« C’est pourtant ce qui garantirait le succès des prochaines élections », a dit Pierre Adjoumani, directeur de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme. « Mais si les blessures causées par la crise post-électorale sont toujours ouvertes, les vieux démons risquent de revenir. »

« La crédibilité du président [M.] Ouattara dépend de ce [rétablissement post-électoral]. Il libère maintenant les prisonniers pro-Gbagbo simplement parce qu’il ne veut plus entendre parler de juger ses alliés, mais ce n’est pas non plus la bonne approche. Cela revient à tolérer l’impunité. »

Aichatou Mindaoudou, chef de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire, a dit dans un compte-rendu adressé le 27 janvier au Conseil de sécurité des Nations Unies que des réformes urgentes du secteur de la sécurité et un processus de réconciliation étaient nécessaires à l’approche des élections.

L’Index Ibrahim de la gouvernance africaine 2013 a classé la Côte d’Ivoire à la 44e place sur 52 pays africains et à la 15e place sur 16 pays d’Afrique de l’Ouest. Cette évaluation se base sur des éléments tels que l’état de droit, la sécurité nationale et les droits de l’homme.

Motivée en partie par la pauvreté généralisée, selon certains observateurs, la corruption reste également un problème majeur dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. « Les bas salaires de nombreux travailleurs et le chômage affectent fortement la population qui vit avec moins d’un dollar par jour. Cela ne peut qu’accélérer la corruption, » a dit M. Bamba, l’analyste économique.

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