Les partenariats humanitaires en Haïti

En général, les agences d’aide humanitaire insistent sur la nécessité d’améliorer les partenariats avec les organisations non gouvernementales (ONG) locales, le secteur privé et les administrations publiques lors des interventions. Après le tremblement de terre de 2010 en Haïti, il a été reproché aux agences d’aide humanitaire de ne pas avoir suffisamment impliqué les autorités locales ou de ne pas avoir suffisamment renforcé leur autonomie en matière de réponse d’urgence et d’efforts de relèvement. Quatre ans plus tard, les journalistes d’IRIN se sont entretenus avec des Haïtiens, des fonctionnaires d’État et des agences d’aide humanitaire afin de savoir si la situation avait évolué.

Après le tremblement de terre, plusieurs ministères ou départements ont été paralysés par la perte de personnel et d’infrastructures. En conséquence, la plupart des efforts ont été fournis par des travailleurs humanitaires étrangers, expérimentés en matière de gestion des catastrophes, mais qui ne connaissaient pas forcément le pays. Les fonctionnaires d’État n’étaient pas conviés à toutes les discussions. Et les réunions des 12 clusters – groupes formés d’organisations d’aide humanitaire dirigeant les interventions – se déroulaient souvent en anglais, empêchant la participation des Haïtiens de langue créole ou française.

Depuis, huit des 12 clusters initiaux ont été dissous et leurs responsabilités ont été transférées au gouvernement. Quatre clusters sont encore actifs – gestion des camps, assainissement, protection et santé – ce qui veut dire que la phase des secours d’urgence n’est pas terminée dans ces secteurs.

Aujourd’hui, l’un de ces clusters – Eau, assainissement et santé – est dirigé par le gouvernement qui a, en outre, pris davantage de responsabilités dans les autres clusters. Mais le soutien et, dans certains cas, le leadership des agences d’aide humanitaire seront nécessaires pendant un temps, ont dit des travailleurs humanitaires et des fonctionnaires d’État à Port-au-Prince.

« La capacité des autorités haïtiennes a évolué, mais elle reste faible », a dit Fools-Gen Sanon. Coordinateur municipal de la commune de Pétion-Ville à Port-au-Prince, il travaille en étroite collaboration avec les acteurs internationaux.

« Nous savons comment approcher la population [haïtienne], mais nous n’avons pas les moyens nécessaires pour répondre à ses besoins. Notre capacité a évolué, mais cela ne veut pas dire que nous n’avons plus besoin de l’aide et des financements des ONG », a-t-il dit à IRIN.

Le renforcement de l’autonomie des autorités responsables de l’eau

Dans certains cas, le partenariat fonctionne relativement bien. Le cluster eau, assainissement et hygiène (WASH) a été salué comme un succès, principalement parce que son équivalent public, la Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement (DINEPA), a été impliqué dans la réponse dès le premier jour. Le personnel et les locaux de la DINEPA, dont le siège se trouve sur les contreforts rocheux de Port-au-Prince, ont été en grande partie épargnés par la catastrophe.

Le gouvernement des États-Unis a versé 30,2 millions de dollars au cluster WASH d’Haïti, cogéré par l’UNICEF et la DINEPA. Le cluster a coordonné les agences chargées de la fourniture des services d’eau potable et d’assainissement dans les camps et dans les quartiers où les personnes déplacées se sont réinstallées.

Dès le début, le cluster a impliqué les membres des communautés pour qu’ils expriment leurs préoccupations directement, a dit l’USAID [Agence des États-Unis pour le développement international].

La catastrophe a également donné l’occasion à la DINEPA d’améliorer l’assainissement à Haïti, a indiqué Paul Christian Namphy, son coordinateur municipal. « L’assainissement était tellement médiocre avant le tremblement de terre qu’il s’est amélioré pendant l’intervention », a-t-il dit.

Il reste cependant des défis importants à relever. Si 64 pour cent des Haïtiens avaient accès à des sources d’eau potable améliorées en 2011 (dernières statistiques disponibles), seulement 26 pour cent avaient accès à des installations sanitaires améliorées, d’après l’UNICEF.

Le cluster a concentré l’essentiel de son attention sur la persistance de l’épidémie de choléra, une maladie qui n’avait plus été observée à Haïti depuis au moins un siècle. La maladie a fait 8 000 victimes et infecté près de 700 000 personnes depuis 2010.

L’amélioration de l’assainissement des camps a au moins permis au cluster WASH et au cluster de gestion des camps de contenir la propagation de la maladie à l’intérieur des camps, a dit M. Namphy. « Ce sont des petites victoires à opposer à une plus grande défaite. Mais la propagation du choléra témoigne de l’échec de la totalité de l’effort de réponse d’urgence », a-t-il dit.

Le relogement devient une responsabilité gouvernementale

L’une des principales priorités est le relogement des 147 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) qui vivent encore dans environ 270 camps.

Le cluster chargé de la gestion des camps aura besoin d’un budget minimum de 78 millions de dollars cette année, d’après le plan d’action humanitaire 2014 des Nations Unies, mais des détracteurs indiquent que ces chiffres sont trop élevés quatre ans après le tremblement de terre.

L’Organisation internationale des migrations (OIM), le chef de file du cluster, dit que les efforts et les fonds investis produisent des résultats. Le nombre de PDIP, qui s’élevait à 1,5 million en 2010, a baissé de plus de 90 pour cent, a-t-il dit.

« Après le tremblement de terre, compte tenu des niveaux de financement disponibles, nous aurions pu espérer que cela ne prenne pas autant de temps », a dit Bradley Mellicker, spécialiste de la réduction des risques de catastrophes de l’OIM. « Mais il y avait des difficultés que nous n’avions pas observées dans d’autres régions, particulièrement de cette ampleur ».

Ces difficultés comprennent notamment les catastrophes naturelles ultérieures, comme les inondations et les ouragans ; un régime foncier précaire avec de faux titres de propriété ; les expulsions violentes menées par des personnes qui disent être propriétaires fonciers à Port-au-Prince ; l’instabilité politique ; l’épidémie de choléra ; les tâches héritées de clusters dissous ; et une baisse des fonds alloués récemment.

De plus, « Les cycles de financement [de l’action humanitaire] sont courts et tendent vers des résultats quantitatifs plutôt que qualitatifs », a dit M. Mellicker au cours d’un entretien réalisé par Skype depuis les Philippines, où il a été détaché temporairement pour faciliter les efforts de secours.

Le partenaire gouvernemental du cluster chargé de la gestion des camps, l’Unité de Construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP), relaye aujourd’hui les efforts entrepris, alors que l’argent commence à manquer et que les partenaires internationaux se retirent du pays. Dans ces circonstances, les efforts déployés pour vider les camps de PDIP pourraient être ralentis, indiquent des analystes, mais la transition est nécessaire.

Et la situation évolue.

Le 5 janvier, Charles Ivalien, un enseignant déplacé, et sa famille se sont installés dans leur nouveau logement, situé non loin du camp Acra 2 de Pétion-Ville où ils s’étaient installés.

« La transition s’est faite en douceur », a dit à IRIN M. Ivalien, en faisant le tour de son nouveau quartier. « L’OIM a donné son approbation pour la maison et, peu de temps après, nous avons emménagé ».

Ce logement est loin de ressembler à celui qu’il occupait avant le tremblement de terre, mais il est mieux que la tente dans laquelle il vivait – et il pourra l’occuper gratuitement pendant un an grâce à l’allocation de logement offerte par l’OIM.

Le cluster a décidé d’abandonner les abris provisoires en 2011, avec l’encouragement du gouvernement haïtien. Mais cette décision a mis un frein aux efforts de relogement, car bon nombre de familles reviennent dans les camps, où elles sont hébergées gratuitement, une fois leurs allocations épuisées.

Comme bon nombre d’Haïtiens, M. Ivalien tient le gouvernement responsable de la lenteur des progrès.

« Il suffit de regarder nos vies pour voir le travail accompli par le gouvernement », avait-il dit avant de déménager, désignant d’un geste de la main les tentes du camp Acra 2. « Le pays souffre à cause de ceux qui sont au pouvoir ». Il a cependant ajouté : « Le gouvernement n’est pas mauvais. Ils veulent changer les choses, mais en Haïti, c’est très difficile. Presque un rêve ».

La méfiance des bailleurs de fonds

Si la communauté humanitaire souhaite que les activités de relèvement soient transférées au gouvernement haïtien le plus tôt possible, les bailleurs de fonds hésitent à verser l’aide directement dans les coffres de l’État.

Sur les 2,43 milliards de dollars d’aide d’urgence débloqués afin d’appuyer les efforts de secours au cours des deux premières années, seulement un pour cent de la somme est allé au gouvernement haïtien, selon les statistiques fournies par les Nations Unies.

Sur les 13 milliards de dollars promis par les bailleurs de fonds entre la catastrophe et décembre 2012 pour appuyer le relèvement du pays, seulement 9 pour cent des fonds sont allés au gouvernement, selon le Bureau de l’Envoyé spécial pour Haïti.

Le président haïtien, Michel Martelly, a évoqué ce problème dans un entretien récemment accordé à Voice of America, en expliquant que la corruption a engendré « un manque de confiance dans le système haïtien ». Il a cependant indiqué que les choses sont différentes aujourd’hui.

« Je pense qu’ils devraient nous donner une chance de diriger Haïti, de dépenser cet argent comme nous l’entendons ou comme il nous semble bon de le faire », a dit M. Martelly.

Cependant, les manifestations de grande ampleur appelant à la démission du président sont de plus en plus fréquentes. Les manifestants accusent le gouvernement de corruption et lui reprochent de ne pas avoir réussi à organiser des élections législatives au cours de ces trois dernières années. Ces élections devraient avoir lieu en octobre 2014.

Le plan d’action humanitaire 2014 des Nations Unies cite l’« insécurité politique potentielle » comme explication possible de la « détérioration de l’environnement opérationnel des acteurs humanitaires ».

Le plan prévoit que les structures inhérentes à la coordination humanitaire existantes seront transférées aux autorités nationales d’ici la fin 2014, « si aucune autre crise ne frappe Haïti ».

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