En Afghanistan, des besoins énormes compliquent l’acheminement de l’aide aux personnes déplacées

En Afghanistan, les autorités et les organisations humanitaires luttent depuis des décennies contre le déplacement des populations, l'insécurité et les catastrophes naturelles. En ce qui concerne l’acheminement de l'aide, les responsables doivent établir des distinctions difficiles entre les personnes. Ils distinguent les personnes déplacées à long terme de celles qui le sont à court terme et des communautés d'accueil vivant dans une pauvreté abjecte. Ces divisions alimentent les tensions et le ressentiment, et exigent de redoubler d’efforts pour que le système d'aide puisse fonctionner.

Dans le camp improvisé de Karizak, à l’extérieur de la ville de Herat à l’ouest du pays, les conditions de vie des personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays (PDIP) sont très rudes. Les collines sont arides et les températures glaciales. Tandis que Kimia fait la lessive pour sa famille, elle tire du tas de linge quatre chaussettes épaisses appartenant à son fils. Il les porte toutes à la fois pour ne pas avoir froid.

« Cela ne suffit pas pour avoir chaud », a-t-elle déclaré. « Ces tentes sont de mauvaise qualité, et ici, les vents les détruisent facilement. »

Près de 140 familles récemment arrivées vivent à Karizak. Quelque 180 autres familles de PDIP vivent un peu plus loin, sur le site de Pashdan. Elles aussi sont logées dans des tentes. Au cours des dernières semaines, 1 436 familles déplacées ont été relogées sur le site de Sa'adat, un camp pour les personnes déplacées à 35 km à l'ouest de Herat.

Elles sont nombreuses à se plaindre des tentes, qui ne sont pas conçues pour des températures hivernales, et de l’appui limité. De leur côté, les organisations humanitaires ont du mal à distinguer les personnes qui ont été déplacées de la population locale vivant en situation de pauvreté chronique.

« Les gens savent comment faire avec les organisations », a déclaré Qader Rahimi, directeur régional du programme de la Commission indépendante des droits de l'homme en Afghanistan. Il a expliqué comment les familles se divisent en unités plus petites afin de maximiser l'aide qu'elles reçoivent. « Parfois, nous les encourageons [involontairement]. Si cinq familles viennent, et si nous leur offrons tout ce dont elles ont besoin, alors 200 familles viendront. Si nous leur donnons la moitié correspondant à leurs besoins, 2 000 viendront et n’obtiendront de l’aide qu’en petite quantité. »

Stratégies négatives d'adaptation

Quelque 620 000 Afghans sont déplacés à l'intérieur de leur pays en raison du conflit. Parmi eux, 113 000 ont été déplacés au cours des 10 premiers mois de l’année 2013.

Au cours des quatre derniers mois, une insécurité croissante et une sécheresse intense ont forcé les familles à quitter leurs maisons dans les provinces montagneuses de Ghôr et Bâdghîs. Bon nombre d'entre elles se sont réfugiées à Herat.

Sur le site de Karizak, Fatima fait du pain sur un feu alimenté par des déchets de polystyrène. Il n’y a pas grand-chose d’autre à brûler, puisque les cabinets de toilette en bois récemment construits par une organisation humanitaire occidentale ont déjà été utilisés comme bois de chauffage.

Non loin de là, Bibi Gull tente de tenir son bébé de 10 mois au chaud. « Il était très potelé », a-t-elle confié. Il est tombé malade et a passé trois jours à l'hôpital. Pour pouvoir payer les frais médicaux, sa famille a dû vendre une couverture.

Ces stratégies d'adaptation sont négatives, mais les personnes déplacées sont obligées de faire ces choix pour survivre.

« Nous savons que lorsque les gens prennent la décision de se déplacer, ils se rendent dans la ville la plus sûre et la plus prospère des environs, tout simplement pour les moyens de subsistance qu’elle offre et, évidemment, pour la sécurité, » a déclaré Andrea Recchia, chef du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) à Herat. « Il s’agissait donc d’un choix très rationnel. Nous ne nous attendions pas à ce que le groupe ciblé devienne si important. »

Établir des distinctions

À cause de la sécheresse, un premier groupe de 420 familles déplacées est arrivé à Herat au mois d’octobre. Quand de nouvelles vagues de PDIP sont arrivées, elles ont fait part de l’insécurité qui les avait contraintes à se déplacer aux travailleurs humanitaires.

« Des gens qui ont du pouvoir viennent chercher nos fils et nos frères pour rejoindre le conflit », a déclaré Mohammed Khan, du district de Chaghcharan (Ghôr), qui vit désormais dans le camp de Karizak. « Si nous refusons, ils nous attaquent. Les personnes les plus faibles n'ont pas d'autre choix que de laisser partir leurs enfants. »

Son récit reflète celui d'autres PDIP. Certaines présentaient des cicatrices causées par des balles et d'autres blessures.

« Il n'y avait pas de récolte, mais c’est bien l'insécurité, pas la sécheresse, qui nous a amenés ici. Nous voulons rester ici ; nous ne repartirons pas. Notre village et nos fermes de montagne, qui ont été détruits, ne nous manquent pas », a déclaré M. Khan.

Les causes changeantes des déplacements ont posé un certain nombre de défis pour la communauté humanitaire.

Des organisations humanitaires distinctes traitent les PDIP par les catastrophes naturelles et celles qui le sont par le conflit : l'Organisation internationale des migrations (OIM) et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), respectivement. En outre, les catastrophes naturelles sont considérées comme des problèmes de déplacement à court terme, alors que le conflit et l'insécurité ont tendance à engendrer des déplacements plus longs. Les PDID par les catastrophes naturelles ont besoin d’aide pour rentrer chez elles et recommencer une nouvelle vie, tandis que les PDIP par le conflit et l’insécurité ont généralement besoin de solutions à long terme.

Certains travailleurs humanitaires sont devenus méfiants. « Les gens cherchent comment obtenir le plus d'avantages possible. Ils ont vu que les personnes déplacées par le conflit avaient obtenu des tentes du HCR, et ont rapidement changé de [discours]. Les gens sont très malins », a déclaré Abdul Hamid Hamid Mubariz, responsable local de l'Autorité afghane de gestion des catastrophes naturelles (ANDMA).

Vers la fin de l’année 2013, le nombre de personnes déplacées a augmenté. Les travailleurs humanitaires se sont inquiétés de voir que de nouveaux camps de PDIP commençaient à accueillir les membres de la grande communauté de PDIP déjà installés à Herat depuis longtemps, ainsi que les résidents de Herat en situation de pauvreté cherchant de l'aide.

« Il peut être difficile d'identifier quelles personnes ont vraiment été déplacées, et il faut coordonner les efforts avec les communautés locales », a déclaré Ivan Ceko, chargé du programme d’assistance humanitaire de l'OIM à Kaboul. D’après lui, les résultats des évaluations correspondent souvent à un nombre de personnes déplacées 10 fois supérieur au nombre réel.

Un travailleur humanitaire a confié à IRIN que toutes sortes de personnes apparaissaient « comme par miracle » lorsque les évaluations des besoins sont effectuées parmi les personnes nouvellement déplacées.

« De nombreuses personnes ne sont pas de véritables PDIP. Il se peut qu’elles n’aient pas véritablement été déplacées, mais elles sont quand même pauvres et dans le besoin. Le problème, c’est que si l’on assouplit les conditions d’attribution de l’aide et que l’on évalue les besoins qui existent, tout le monde viendra demander de l’aide », a-t-il dit.

L’importance des délais

En août 2013, les travailleurs humanitaires avaient déjà prévu l’effondrement des fermes de l’agriculture pluviale. Selon les estimations, près de 80 000 familles ont été touchées. Il aura fallu des mois pour que soient distribuées les 6 000 tonnes de blé des réserves stratégiques de Kaboul promises à la mi-septembre par le gouvernement. Certains responsables pensent qu’une aide alimentaire livrée rapidement dans les villages touchés par la sécheresse aurait permis d’endiguer le flot de déplacements.

« Il y a certainement un facteur d’attraction qui incite les habitants des zones rurales à demander de l’aide […] Il vaut mieux distribuer l’aide sur le lieu de déplacement plutôt qu’ici. Nous devrions fournir de l’aide partout où les gens en ont besoin », a déclaré Saïd Hamed Gailani, actuellement chargé du ministère afghan des Réfugiés et du Rapatriement (DoRR) dans la province de Herat.

Le 21 novembre 2013, sur proposition du gouverneur adjoint de la province et de manière peu coordonnée avec les organisations humanitaires, certaines PDIP récemment arrivées à Herat ont été déplacées vers un nouveau site à la périphérie de la ville, avant de recevoir de l’aide. L’objectif était d’installer les personnes déplacées à l’extérieur de Herat.

« De nombreuses personnes ne sont pas de véritables PDIP. Il se peut qu’elles n’aient pas véritablement été déplacées, mais elles sont quand même pauvres et dans le besoin. Le problème, c’est que si l’on assouplit les conditions d’attribution de l’aide et que l’on évalue les besoins qui existent, tout le monde viendra demander de l’aide »

À la mi-janvier, quand IRIN s’est rendu dans les camps autour de Herat, 20 véhicules du ministère des Transports étaient en train de charger des PDIP pour un convoi vers le camp de Sa’adat.

Les PDIP n’avaient reçu que peu d'informations sur le nouveau camp. Bon nombre d’entre elles ont déclaré avoir été informées du fait que l'aide aux PDIP ne serait fournie que sur le site de Sa’adat.

Bien que la plupart aient choisi de s’installer sur le nouveau site, les PDIP étaient inquiètes à l’idée de vivre loin de la ville et des marchés. « [Sa’adat] est loin du marché. Ça nous coûtera 20 afghanis pour aller au bazar », a dit à IRIN Abdul Salaam, une PDIP. « On nous emmène ici et on nous abandonne. »

Une autre PDIP s’est demandé pourquoi les personnes déplacées ne pouvaient pas recevoir de l’aide à l’endroit où elles se trouvaient. « Nous ne sommes pas des [animaux] que [l’on peut] déplacer à tout bout de champ. Nous ne voulons pas bouger d'ici. Nous ne voulons pas aller là-bas. Nous leur avons dit, mais ils ne nous écoutent pas », a déclaré Bibi Schom.

Mais d'autres se sont accrochées aux promesses concernant la disponibilité d’une aide sur le nouveau site.

« Ils nous ont promis des kits d'hiver, de la nourriture et un abri. L’endroit devrait être mieux que celui-ci », a déclaré Abdullah Asef.

Nouveau camp

Le camp de Sa'adat est un projet d’accès à la terre et au logement mis en place il y a dix ans pour les réfugiés revenus d’Iran. On y trouve plusieurs centaines de maisons, parmi lesquelles bon nombre sont inoccupées, car les propriétaires préfèrent vivre à Herat.

« C'est une propriété privée », a déclaré M. Gailani du DoRR. Mais, à court terme, « l'objectif des abris fortifiés était de proposer des logements aux personnes déplacées qui ne disposaient pas de tentes équipées pour l’hiver. »

Quand bien même, le site offre peu de protection contre les éléments naturels. Les températures descendent bien en dessous de zéro pendant la nuit et de nombreuses PDIP ont installé des tentes entre les bâtiments afin de se protéger du vent. Pour les autorités locales, le site est un bon moyen d’éloigner les PDIP de Herat. Leur présence est très visible et certains résidents locaux ne l'apprécient guère. De plus, le site facilite également l’acheminement de l’aide pour les organisations.

Quelques jours après l’arrivée des premières familles, le Croissant-Rouge afghan a installé une tente médicale mobile et a commencé à distribuer des médicaments. La communauté locale s'est également engagée. La Chambre de Commerce de la ville et des entreprises locales ont notamment envoyé de la nourriture.

M. Hamidy, de l’organisation ANDMA, craignait que les populations locales ne se fassent passer pour des personnes nouvellement déplacées et restent dans le camp de Sa’adat jusqu'à ce que la nourriture soit distribuée.

« Les gens risquent de se rendre à Sa’adat uniquement pour obtenir de la nourriture gratuite, l’idée étant qu’il suffit de résider pendant quelques jours dans les conditions difficiles du camp pour obtenir l’équivalent de trois mois de nourriture », a-t-il dit.

Les premiers arrivants ont pu s’installer dans les maisons disponibles. « Il y a deux chambres ici et nous sommes 16 depuis 10 jours », a déclaré le chef d’une famille installée dans une maison. « Nous avons choisi de venir. C'est mieux que rien. »

Ceux qui sont arrivés plus tard n’ont pas eu tant de chance.

« Je ne sais pas où je vais dormir ce soir ; nous attendons encore la distribution de tentes », a déclaré Mohammed Hassan. « On nous a promis des tentes à notre arrivée, mais nous avons seulement reçu des couvertures. »

Pourtant, M. Hassan a dit qu'il était quand même content d’avoir quitté Ghôr.
« Nous n'avions rien là-bas. C'est beaucoup mieux ici. Je n’y retournerai pas. Peut-être dans deux ou trois ans seulement, si la sécurité et les cultures se sont améliorées. »

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