Cinq obstacles à la reconstruction économique de la Somalie

L’économie de la Somalie a survécu à l’effondrement de l’État en maintenant un niveau de production raisonnable tout au long de la guerre civile qui a déchiré le pays pendant vingt ans. Maintenant que le redressement et la transition politiques ont lentement démarré, l’économie du pays fait face à de nouveaux obstacles.

Les investisseurs ont fait leur entrée en Somalie dans l’espoir de tirer profit du processus de reconstruction et des ressources naturelles abondantes dans des secteurs comme l’agriculture, l’élevage, la pêche, le pétrole et le gaz. D’autres domaines plus innovants, comme la technologie mobile, ont également décollé, même s’ils n’ont pour l’instant un impact que sur une petite partie de la population (22,5 pour cent des habitants ont un abonnement de téléphonie mobile en Somalie, soit une moyenne bien inférieure à celle de l’ensemble des pays en développement, qui est de 84,3 pour cent).

On peut espérer que cette dynamique jette les bases d’une croissance économique plus générale. La reconstruction économique constitue le deuxième volet de la stratégie en six piliers du président pour la stabilisation du pays. Conformément à ce programme, la Somalie vise à mettre sur pied une économie transparente, officialisée et compétitive à l’échelle mondiale, dont elle pourra tirer des recettes fiscales.

Le gouvernement est cependant confronté à un certain nombre de difficultés qui entravent l’accomplissement de ces objectifs. IRIN aborde dans le présent article les problèmes les plus criants.


Certification

Le gouvernement somalien n’a pas la capacité de participer à des systèmes de certification ni de fournir des certificats d’authenticité qui permettraient aux entreprises de vendre des produits à l’international. Les sociétés doivent donc trouver des manières non conventionnelles et souvent onéreuses de contourner ces procédures.

Les graines de sésame poussent par exemple à foison en Somalie. En 2012, le pays était le 12e plus grand producteur du monde. Mais leur exportation s’avère très difficile.

« Juste avant la famine, il y a eu une très bonne récolte de sésame et je me souviens avoir discuté avec un homme d’affaires qui m’a expliqué qu’il était obligé de se fournir en sésame en Somalie, puis de le nationaliser d’une manière ou d’une autre en Indonésie pour pouvoir le vendre en Allemagne », a dit Luca Alinovi, directeur régional de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) lors d’un récent évènement à Nairobi sur les perspectives d’investissements directs étrangers en Somalie. « C’est une façon de procéder très peu performante, mais c’est la seule solution en l’absence de système de certification digne de ce nom et de véritables APE [Accords de partenariat économique] entre la Somalie et l’Europe. »

M. Alinovi a remarqué que des mécanismes similaires étaient utilisés pour exporter de nombreux produits de la pêche.

« Cela représente une perte d’argent pour le gouvernement somalien », a-t-il ajouté. « Nous avons besoin de pouvoir soutenir davantage le pays et ses habitants pour mettre en place ces cadres réglementaires qui permettraient aux gens de mener des activités commerciales comme il se doit. »

Difficultés d’ordre commercial

La Somalie n’est membre d’aucun regroupement commercial régional et a passé très peu d’accords commerciaux officiels avec d’autres pays. Les États-Unis et l’Union européenne n’ont actuellement pas d’accord commercial avec la Somalie et le pays n’est pas membre de l’Organisation mondiale du Commerce. Ce qui accentue les difficultés rencontrées par les entreprises locales pour rivaliser avec les autres sociétés à l’échelle régionale et internationale.

En 2012, selon la Direction générale du Commerce de la Commission européenne, la Somalie a exporté 693 millions de dollars (509 millions d’euros) de marchandises. Si cela représente une hausse importante (en 2008, les exportations s’élevaient à moins de la moitié de ce montant), le pays connaît toujours un important déficit commercial. En 2012, ses importations étaient évaluées à 1 818 milliards de dollars (1 335 millions d’euros).

La Somalie exporte également moins que les autres pays. Selon le World Factbook de la CIA, elle est la 171e exportatrice mondiale et a le quatrième plus petit PIB par habitant du monde.

Les Émirats arabes unis, auxquels la Somalie destine plus de la moitié de ses exportations, représentent le plus grand marché d’exportation du pays. Trois pays seulement (les Émirats arabes unis, le Yémen et Oman) absorbent 82,5 pour cent des exportations somaliennes, principalement du bétail.

Les partenaires régionaux de la Somalie lui imposent souvent de sévères restrictions, généralement pour des raisons de sécurité. « Les frontières sont parfois fermées », a dit Hassan Noor, PDG d’Hanvard Africa, une société d’experts-conseils spécialisée dans l’Afrique de l’Est. « Les gens voyagent directement de Mogadiscio à Istamboul. Ils peuvent prendre un avion pour Dubaï. Mais ils ne peuvent pas se rendre chez leur voisin en avion. » (Il n’y a pas de vol direct entre Mogadiscio et l’Éthiopie, par exemple, mais il y en a pour Djibouti, Kampala et Nairobi.)

Les entreprises se donnent donc beaucoup de mal pour commercer avec d’autres pays. « Les entreprises s’immatriculent à Dubaï afin d’avoir accès à des financements et autres », a dit Nick Haslam de la société de conseil Adam Smith International.

Cela signifie aussi que les entreprises sont moins transparentes. « Qui se trouve derrière certains secteurs commerciaux ? C’est comme un oignon. Chaque fois que vous enlevez une couche, vous découvrez d’autres amis derrière, qui ne sont pas toujours présents officiellement », a ajouté M. Alinovi.

Réforme monétaire

Redonner une certaine crédibilité à la devise somalienne est également crucial pour le développement économique du pays. La banque centrale a identifié « l’introduction d’une nouvelle monnaie unique » pour la Somalie comme l’un de ses objectifs stratégiques pour les cinq prochaines années.

« Il existait (et il existe toujours) plusieurs versions de la même monnaie (shilling) en circulation simultanément, et la plupart d’entre elles sont des fausses », a remarqué la banque dans son plan stratégique pour 2013-2018.

Aucun billet de banque officiel n’a été imprimé depuis le début des années 1990. « L’effondrement de la banque centrale et du système bancaire a laissé un vide dans le contrôle monétaire et règlementaire et a totalement brisé le système de paiement du pays », est-il noté dans le rapport. Cela a conduit à « une substitution monétaire et à la croissance du marché des devises parallèle ». Les chefs de guerre et les milices émettent d’ailleurs leur propre monnaie.

Il existe donc un large marché noir pour les devises. Officiellement, un dollar vaut 1 200 shillings somaliens, mais le taux de change est environ 15 fois plus élevé sur le marché noir.

Mi-2013, le Fonds monétaire international a renoué ses relations avec la Somalie, interrompues depuis 22 ans. Pour l’instant, l’organisme ne compte pas prêter d’argent au pays, mais il a promis de lui apporter une assistance technique et a souligné que la réforme monétaire était une priorité.

La banque centrale est encore en difficulté. Sa gouverneure, Yussur Abrar, a démissionné en novembre après seulement sept semaines à son poste, alléguant des accusations de corruption et l’ingérence du gouvernement. Un gouverneur par intérim a été nommé, mais la banque n’a pas encore trouvé de remplaçant à temps plein.

« Il y a un manque de capacité et beaucoup de corruption », a dit Shirwa Jama, représentant de l’Organisation internationale de droit du développement en Somalie. Mais « tout cela peut être résolu si le gouvernement s’engage à améliorer l’État de droit, à renforcer les capacités et à travailler avec les partenaires internationaux », a-t-il remarqué.


Gérer les accords et revenus pétroliers

L’industrie du gaz et du pétrole est le meilleur exemple pour illustrer les problèmes et le potentiel de l’économie somalienne.

Les réserves sont immenses et, même avant l’effondrement du gouvernement, d’importantes sociétés étudiaient la possibilité d’exploiter les gisements pétroliers et gaziers du pays. L’absence de législation et les querelles politiques à l’échelle régionale et nationale entravent tout développement dans ce secteur.

« Les relations sont de plus en plus hostiles entre le gouvernement fédéral somalien et les administrations régionales qui ont signé des accords pétroliers indépendamment du gouvernement », a noté un groupe de contrôle des Nations Unies pour la Somalie et l’Érythrée dans une lettre adressée en juillet au Conseil de sécurité. Les divergences entre la loi de 2008 relative au pétrole – invoquée par les fonctionnaires du gouvernement fédéral chargés des questions pétrolières – et la Constitution somalienne exacerbent ces hostilités.

De grandes entreprises, dont BP, Chevron et ConocoPhillips détiennent toujours des droits d’exploration datant d’avant la guerre civile et se sont entretenues avec le gouvernement central. En août, Soma Oil and Gas, une société britannique fondée en 2013, a signé un accord avec Mogadiscio pour commencer à chercher du pétrole, au grand dam des gouvernements du Puntland et du Somaliland, qui ont passé des accords séparés avec d’autres sociétés.

Il demeure difficile de savoir comment la question des vieux contrats sera résolue et qui aura le droit, en dernier ressort, de négocier de nouveaux accords. « Le pétrole et le gaz ont un fort potentiel, mais tant que l’incertitude qui entoure actuellement les États fédéral et régionaux et l’absence d’accord sur le partage et la taxation des ressources n’est pas résolue, ce secteur aura beaucoup de mal à se développer », a remarqué M. Haslam.

Engagement social

Il faut aussi garantir que la croissance économique soit profitable à la population, d’autant plus maintenant que les investissements étrangers directs se multiplient.

À la suite de la chute du régime de Siyad Barre en 1991, le secteur privé est intervenu pour apporter les biens et services essentiels à la population et a obtenu des résultats relativement bons tout au long de cette période, malgré l’insécurité omniprésente et le manque d’infrastructure.

« Tout est fourni par le secteur privé – l’eau, l’électricité, les télécommunications, tout », a dit M. Noor, d’Hanvard Africa. « En l’absence de gouvernement, en l’absence de cadre réglementaire, personne d’autre n’offrant ces services, ils ont dû faire ce qu’ils pouvaient. »

« Les entreprises ont créé leur propre environnement informel et propice », a dit M. Haslam. « Les gens forment des réseaux solides pour combler [le manque d’]accès à des financements, par exemple, en ayant recours au droit coutumier ou à la Sharia pour résoudre les différends et la connaissance du contexte local est primordiale. »

Toutefois, si le système de droit coutumier et les solides liens claniques ont permis de venir en aide à la société (par le biais de mécanismes comme la zakat – qui consiste à donner une partie de sa richesse à des oeuvres de bienfaisance), certains de ces réseaux ce sont érodés, a averti M. Alinovi. “En raison d’un ensemble de changements de mécanisme dans les relations interclaniques au cours des 20 dernières années, un grand nombre d’obligations que les hommes d’affaires avaient envers la société, pour le tissu social qui [les] entourait, ont commencé à disparaître », a-t-il dit. « En Somalie, les entreprises comptent de moins en moins pour la société. »

L’injection d’argent étranger due aux investissements internationaux fait craindre une hausse du copinage et de la corruption. « C’est un risque pour les investisseurs, mais aussi pour la population locale », a dit M. Noor. « Nous ne voulons pas [qu’il se passe la même chose que dans] le delta du Niger. »

aps/rz-ld