Le Cameroun et le Nigeria fixent leur frontière

Douze ans après la décision de la Cour internationale de justice (ICJ) concernant la démarcation de la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, les Nations Unies et les gouvernements des pays concernés effectuent des progrès dans la démarcation physique de cette frontière et contribuent au développement de Bakassi, une zone riche en pétrole et longtemps marginalisée. Cependant, si l’on peut tirer de nombreux enseignements du processus de démarcation de la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, il y a encore beaucoup de travail à faire en matière de développement, indiquent les habitants de Bakassi.

Les gouvernements camerounais et nigérians ont surmonté les tensions apparues au cours des négociations pour le contrôle de Bakassi (golfe de Guinée) et de la région du lac Tchad au Nord qui, conformément à la décision, relèvent de la souveraineté du Cameroun. Grâce à l’aide des médiateurs, la confiance s’est rétablie entre les deux pays, ce qui a ouvert la voie à la mise en œuvre de projets conjoints dans les domaines de la sécurité et de l’économie pour soutenir l’industrie de la pêche et l’industrie du pétrole de Bakassi.

Depuis 2011, des équipes techniques et logistiques font le voyage depuis Dakar, la capitale du Sénégal, pour assurer la pose des bornes en béton qui marquent la frontière entre le Cameroun et le Nigeria. L’équipe de soutien des Nations Unies à la Commission mixte Cameroun-Nigeria (CMCN) - qui a pour mandat d’appuyer la démarcation physique des frontières terrestres et maritimes - est basée à Dakar. La tâche pose des défis physiques, logistiques et juridiques très importants. La frontière d’une longueur de 2 100 km traverse des montagnes et un désert au Nord et une forêt dense au Sud ; elle compte 21 points frontaliers maritimes.

La topographie et « les conditions climatiques posent des défis sans précédent au processus de démarcation », a dit un membre de l’équipe des Nations Unies. Le projet « est le plus long tracé de frontière jamais arbitré par les Nations Unies, plus long que les frontières Éthiopie -Érythrée, Indonésie-Timor-Oriental et Irak-Koweït réunies », a-t-il dit à IRIN.

Les bornes en béton – les bornes principales sont placées tous les 5 km et les bornes secondaires tous les 500 mètres – sont construites sur place, mais l’acheminement des matériaux dans des zones inaccessibles par la route représente un défi, ont dit les membres de l’équipe.

Avant la pose des bornes, il faut démarquer leurs coordonnées ; préparer le site et creuser le sol ; construire les bornes ; curer et vérifier le béton, a indiqué le chef de projet de l’équipe de soutien des Nations Unies à la CMCN à Dakar.

Certaines zones montagneuses, comme les monts Alantika, sont inaccessibles et il est impossible d’y poser des bornes frontières ; les emplacements ont été cartographiés numériquement par des cartographes qui ont utilisé les coordonnées obtenues à partir d’un système de localisation GPS et d’un « modèle d’élévation numérique », un programme qui offre une précision à un centimètre.

Insécurité

L’insécurité qui règne dans plusieurs des zones concernées complique le processus : Bakassi se situe dans le golfe de Guinée, où la piraterie est très répandue, tandis que Boko Haram et ses groupes affiliés commettent des enlèvements et d’autres actes de violence du côté nigérian de la frontière, et on relève des « actes de banditisme dans tout le pays », a dit Najat Rochdi, la représentante des Nations Unies au Cameroun.

Cependant, la résolution pacifique du différend frontalier – qui a abouti à un conflit ouvert à un moment donné – devrait servir de modèle pour les négociations en cours sur la délimitation des frontières d’autres pays d’Afrique, a dit un responsable de l’Union africaine.

Seulement 30 pour cent des frontières africaines sont précisément démarquées, a-t-il dit, et des négociations sont en cours sur tout le continent, du Burkina Faso au Soudan.

Si la sécurité reste précaire à la frontière, de nombreuses patrouilles sont organisées, avec des troupes des deux pays positionnées de chaque côté de la frontière. Des observateurs des Nations Unies sont également présents sur place pour veiller à la protection des populations et de leurs droits fondamentaux.

Contexte
La délimitation de la frontière fait suite à une décision judiciaire prise en 2002 par la CIJ et qui se fondait notamment sur les textes des accords passés par les puissances coloniales – l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (en 1913, 1939 et 1946). Cette décision a été suivie par des négociations judiciaires pendant dix ans.

La CMCN a été mise en place en novembre 2011 afin de mettre en œuvre le jugement de la CIJ, avec le soutien politique, juridique et logistique des Nations Unies. La commission a été chargée de la démarcation physique des frontières, du transfert d’autorité dans les zones, de la démilitarisation de Bakassi et de la réactivation de la Commission du bassin du lac Tchad. Elle est présidée par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, Saïd Djinnit, et se compose du Vice-Premier ministre du Cameroun Amadou Ali et du ministre de la Justice du Nigeria, Mohammed Bello Adoke.

Après d’intenses négociations, les troupes nigérianes ont accepté leur retrait de Bakassi en 2008 – il s’est effectué sur une période transition de cinq ans - lorsque la pleine souveraineté a été accordée au Cameroun. Le transfert d’autorité ne s’est pas fait sans difficultés : en 2012, alors que le processus s’achevait, certains au Nigeria ont pris position en faveur d’un appel de la décision de la CIJ, a dit M. Djinnit, avant d’y renoncer.

Le fond fiduciaire qui finance le processus de démarcation – géré par les Nations Unies – a reçu 10 millions de dollars depuis 2003, le Cameroun et le Nigeria ayant versé trois millions de dollars chacun.

Mais des suspicions planent encore, a dit un officier du Bataillon d’intervention rapide du Cameroun stationné à Akwa, non loin de la frontière du Nigeria.

« Nous sommes là pour protéger le territoire et les populations, mais cela, beaucoup d’habitants ne le comprennent pas. Dès que nous, les militaires, nous passons, certains courent se cacher dans les buissons. Je pense qu’ils croient que nous sommes ici pour nous battre contre le Nigeria », a-t-il dit à IRIN.

Il a tenu ces propos en 2013, une année marquée par la mort de neuf soldats et d’un grand nombre de commerçants locaux dans des incidents survenus à la frontière.

Le défi du développement

Le principal défi pour les autorités camerounaises et nigérianes sera peut-être de développer la région de Bakassi - qui a longtemps été marginalisée – et plus particulièrement de soutenir l’industrie de la pêche, pilier économique de la région, tout en étant développant une industrie pétrolière lucrative, mais dangereuse pour l’environnement. Consolider l’industrie de la pêche est la clé de la croissance à long terme de la région, ont indiqué des responsables.

La région de Bakassi accuse un retard important. Les habitants n’ont pas de réseau de communication mobile, pas d’électricité, et rares sont ceux qui ont accès à l’eau potable. Paradoxalement, bon nombre d’habitants de Bakassy, une région riche en pétrole, achètent du carburant près de Limbe, où le pétrole raffiné est plus facilement accessible.

« Le manque de services de première nécessité, comme l’eau, l’électricité et les infrastructures de communication, rend la vie particulièrement difficile », a dit Hilary Ndip, un enseignant du secondaire qui a quitté Bakassi et s’est installé à Limbe pour des raisons de santé.
Les principaux partenaires économiques du Cameroun sont l’Union européenne et le Nigeria en Afrique subsaharienne. Le Cameroun et le Nigeria construisent des routes transfrontalières pour soutenir l’industrie de la pêche. Ils ont également conclu un accord pour une gestion conjointe des ressources pétrolières de la région de Bakassi.

« Le plus important maintenant, c’est de faire comprendre aux populations que la frontière ne constitue pas une barrière, mais un pont entre elles », a dit à IRIN un ancien observateur des Nations Unies basé à Yaoundé.

Services de base

En collaboration avec les équipes des Nations Unies, les gouvernements ont mis au point plusieurs projets pour soutenir les relations entre les communautés transfrontalières, cimenter la cohésion sociale, réduire la pauvreté et améliorer les services de base.

Plusieurs projets sont actuellement en cours, y compris une campagne de vaccination contre la rougeole, un projet de radio communautaire et un projet de construction d’une salle d’entreposage réfrigérée destinée aux commerçants. Mais tous les projets n’ont pas bénéficié de financement et les progrès sont lents.

Et si le gouvernement joue un rôle de plus en plus important, les populations auront besoin de temps pour s’adapter, a dit un commerçant de 37 ans, qui a dit s’appeler Oyang. « Les villageois de Bakassi … ne connaissent pas le rôle des pouvoirs publics … Nous n’avons connu que les chefs traditionnels, mais aujourd’hui cela change », a-t-il dit.

Le gouvernement camerounais a instauré l’enseignement gratuit ; à Ija-Bato 2, le siège de la municipalité, il a équipé les hôpitaux universitaires pour offrir des services gratuits, a dit M. Ndip, mais « très peu de personnes en profitent ».

Il a dit que si les taux de scolarisation dans l’enseignement primaire ont progressé, « Personne ne se soucie de l’éducation … Tous les matins, des enfants âgés d’à peine cinq ans partent en canoë pêcher avec leurs parents. Très peu de gens vont à l’hôpital … La plupart d’entre eux n’utilisent pas les moustiquaires qui leur sont données. Ils préfèrent les utiliser pour pêcher ».

Certains habitants de Bakassi n’ont pas accès aux services de base, car ils n’ont pas de papiers d’identité, a dit Martin Edang, un commerçant qui habite à Ija-Bato 1. Selon Mme. Rochdi des Nations Unies, des personnes originaires du nord du Nigeria qui vivent dans les zones rétrocédées au Cameroun n’ont pas encore reçu leurs papiers d’identité ou les documents qui leur permettraient d’y résider légalement.

Le Cameroun a informé les résidents qu’ils peuvent obtenir des papiers gratuitement, ont dit à IRIN des résidents de Bakassi. Il s’agit plutôt d’une question de choix, a dit M. Edang. « Bon nombre d’entre eux ne veulent toujours pas se rendre dans les administrations publiques … Beaucoup ne savent toujours pas à quel pays ils veulent appartenir ».

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