Identifier les causes de la pauvreté des zones rurales montagneuses au Népal

Malgré six décennies d’activités de développement et près d’un milliard de dollars d’aide étrangère chaque année, le Népal peine toujours à combattre la pauvreté rurale. Certains experts et dirigeants locaux estiment qu’améliorer le quotidien des populations rurales requiert des initiatives communautaires persévérantes et une gestion adéquate des ressources dont les communautés disposent déjà, plutôt que des stratégies à grande échelle.

Selon les chiffres du Fonds international de développement agricole (FIDA) – une agence spécialisée des Nations Unies - pour l’année 2010, le Népal compte environ 8,5 millions de pauvres ruraux. Le pays occupe la 157e position de l’Indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Deux tiers de la population népalaise dépendent de l’agriculture pour leur bien-être économique, et la Banque mondiale rapporte que ce secteur contribue au PIB du pays à hauteur de 40 pour cent.

Le problème est en partie géographique. Atteindre les communautés rurales de ce territoire enclavé de 30 millions d’habitants, d’une superficie équivalente à plus de la moitié du Royaume-Uni, s’avère complexe en raison de la rareté et du piètre état des routes. Selon les experts, le manque de cohérence des approches de développement vis-à-vis des besoins des bénéficiaires serait l’autre pendant du problème.

« À l’heure actuelle, bon nombre des interventions de développement menées au Népal ne comblent pas ce que l’on appelle le "last mile gap" [le dernier kilomètre], si bien que de nombreux services n’atteignent jamais le dernier village en bout de chemin – le plus éloigné de la route – notamment les informations de base sur les types d’amélioration disponibles dans la région », a dit Dhrupad Choudhury, responsable régional de programme auprès du Centre international de mise en valeur intégrée des montagnes (ICIMOD), à Katmandou, la capitale.

« Les communautés rurales des zones montagneuses, par exemple, ont du mal à profiter des interventions de développement pensées pour le reste du pays. Il est important d’ajuster les programmes en fonction des spécificités locales, du climat, des contraintes d’accès, et de la manière dont les communautés réagissent au changement », a dit M. Choudhury, en citant le rapport 2011 de l’ICIMOD, Understanding Mountain Poverty in the Hindu Kush-Himalayas (Comprendre la pauvreté des zones montagneuses de l’Hindu Kush-Himalaya).

Pour que cela change, il est nécessaire de s’orienter vers une valorisation des contributions locales, un allongement des délais d’engagement, et une reconnaissance du potentiel des transferts de fonds pour contribuer au développement.


Valoriser les contributions locales

« Si une organisation est attachée à une proposition que nous finançons, elle ne verra certainement pas d’inconvénient à contribuer financièrement, en fournissant de la main-d’œuvre ou en prêtant son matériel, ses véhicules ou ses bureaux, etc. pour atteindre l’objectif de cette proposition », a dit Stuti Basnyet, spécialiste de la communication et de la sensibilisation au développement auprès de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) au Népal, qui demande habituellement une contribution de 10 pour cent au titre d’un « partage des coûts » aux communautés pour ses projets.

Certains sont d’avis que ce n’est pas qu’une question de financement. « Tout le monde parle de ce que le développement pourrait nous apporter, et nous perdons de vue ce que nous avons sous le nez. Nous devons être ouverts à de nouvelles choses, tout en réfléchissant à ce dont nous sommes capables ici et maintenant », a dit à IRIN Gom Bahadur Kulung, un membre de la New Era Development Society, une ONG de Cheskam, dans le district de Solukhumbu.

Don Bahadur Basnet, qui collabore avec la Solukhumbu Development Society - une ONG intervenant également dans le village reculé de Sotang, à une journée de marche de Cheskam - a observé : « Quand vous arrivez dans une communauté pour travailler sur des sujets de développement, même s’il s’agit du village voisin du vôtre, il vous faut dormir comme eux, même si c’est sur le sol, et manger comme eux, même si ce n’est pas bon. C’est la seule façon d’engager un véritable dialogue avec eux ».

M. Basnet, qui a travaillé comme agent de police pendant 10 ans, estime que la sensibilisation au développement devrait être moins hiérarchisée. « Si une communauté creuse dans la boue, vous devez creuser avec eux. S’ils construisent un mur et s’y prennent mal, vous ne pouvez pas simplement le leur faire remarquer et dire "c’est mal", il faut revoir tout le processus avec eux – leur montrer comment bien s’y prendre », a-t-il dit.

Ben Ayers, le directeur pays de la dZi Foundation – une organisation de développement intervenant dans les régions montagneuses de l’est du Népal – est du même avis. « Pour nous, il est évident que les membres d’une communauté sont les véritables experts en pauvreté, et qu’ils détiennent la clé pour en sortir », a-t-il dit. « L’une des choses les plus importantes que nous puissions faire est de commencer par reconnaître, au côté des communautés avec lesquelles nous travaillons, ce qui se trouve juste sous notre nez. Évidemment, si les agents de développement se concentrent uniquement sur les défauts et les déficits d’une communauté donnée, cela encouragera les gens à partir. »

De l’importance de ralentir

Dans la plupart des grandes agences de développement, un cycle de projet dure habituellement cinq ans, ce que certains experts jugent insuffisant pour obtenir de bons résultats, et contraint parfois les communautés à se débrouiller seules. « La relation avec une communauté ne peut s’engager de façon trop rapide ou trop intense, car cela peut être oppressant et, dans certains cas, en décalage avec ce que la communauté attend réellement », a dit M. Ayers. « Ce doit être une approche sur le long terme, basée sur ce dont les communautés ont réellement besoin. Le meilleur moyen d’y parvenir est de commencer par voir petit et de rester dans les parages. »

La politique de la dZi Foundation prévoit que les partenariats s’ouvrent sur une initiative portée par des bénévoles locaux – consistant souvent en la construction de chemins ou autres infrastructures basiques conçues et déterminées par la communauté – suivie de petits prêts plafonnés à 500 dollars US. Les experts basés à Katmandou ne se déplacent qu’une fois cette première étape terminée.

« Avec un créneau de trois à cinq ans seulement pour les projets, les communautés restent vulnérables aux conséquences à long terme des erreurs commises durant cette période, qui sont [souvent] inévitables », a dit M. Ayers. Une école que la fondation a construite à Sotang en 2008 a été endommagée par un tremblement de terre en 2011 et doit être entièrement reconstruite. « Notre cycle d’engagement dure neuf ans, si bien que nous restons impliqués dans les communautés longtemps après l’achèvement des projets individuels. Nous avons le devoir moral d’aider à reconstruire l’école qui n’a pas été conçue correctement la première fois ».

« La stratégie de sortie, sensible et réaliste, doit faire partie intégrante du processus de conception de toute intervention de développement. En fin de compte, les acteurs du développement doivent se rappeler qu’il ne s’agit pas tant de la façon dont on opère, mais du changement qui survit au cycle de projet d’une intervention individuelle », a fait remarquer M. Choudhury de l’ICIMOD.

M. Ayers a indiqué que les phases de conception et de mise en œuvre devraient être perçues comme une opportunité d’améliorer les interventions au fur et à mesure de leur déroulement. « Le secret du développement, c’est l’apprentissage. Nous déployons de gros efforts pour garantir que notre travail de suivi et d’évaluation soit avant tout un outil d’apprentissage pour la communauté. Cela nous permet d’appréhender le véritable impact de nos stratégies, mais permet également aux membres de la communauté de nous demander de rendre compte de nos erreurs. »

Récolter les bénéfices des transferts de fonds

La Direction suisse du développement et de la coopération a publié un rapport intitulé Everyone is Leaving – who will sow our fields ? (Tout le monde part – qui ensemencera nos champs ?) en 2011, basé sur des recherches menées à Khotang, le district bordant Solukhumbu à l’est. Ce dernier révèle que les transferts de fonds émis par la population émigrée de cette région représentent environ 135 dollars US par an et par personne – un niveau équivalent aux moyennes nationales – tout en dévoilant les conséquences négatives de la migration sur les communautés locales, et son manque de contribution au développement.

« Le travail qui s’est développé dans les pays du Golfe ou en Malaisie, c’est autant de travail perdu pour le Népal et pour le développement de sa propre économie », souligne le rapport. Des chercheurs ont découvert que les transferts de fonds servaient souvent à rembourser des prêts qui avaient financé l’émigration d’un membre de la famille ou d’autres achats, et que le départ des hommes se traduisait par une pénurie de main-d’œuvre agricole au Népal, mettant en péril la production agricole.

« Les transferts de fonds ne reviennent pas nécessairement là d’où les gens sont partis, aux villages », a dit M. Choudhury. « Il arrive que l’argent reste sur un compte bancaire à Katmandou. Les communautés doivent trouver un moyen de s’assurer que l’argent revienne et contribue au développement local », a-t-il dit.

« On parle beaucoup des transferts de fonds, sans tenir compte de ce que ce flux signifie de façon plus générale – des compétences et des contacts reviennent également de l’étranger », a dit M. Choudhury. « Les membres de la communauté qui partent et qui reviennent rapportent de l’argent, mais également des connaissances et des contacts, cela [aussi] doit commencer à profiter aux communautés rurales pauvres qui restent sur place. »

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