Le Soudan et l’Égypte impliqués dans le trafic d’êtres humains

Par Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Depuis 2009, des centaines et peut-être même des milliers de réfugiés, Érythréens pour la plupart, ont été enlevés dans l’est du Soudan et vendu à des trafiquants dans la péninsule égyptienne du Sinaï, où ils sont torturés jusqu’à ce que leurs proches parviennent à réunir les dizaines de milliers de dollars demandés en rançon. Selon un rapport publié le 11 février par Human Rights Watch (HRW), les forces de sécurité soudanaises et égyptiennes ferment les yeux sur ce violent trafic d’hommes, de femmes et d’enfants ou agissent parfois en connivence avec les trafiquants.

Le rapport de 79 pages fait état d’enlèvements et d’actes de torture et décrit comment les forces de sécurité soudanaises et égyptiennes ont facilité ces enlèvements ou se sont abstenues de prendre des mesures pour les empêcher. Selon HRW, les policiers et les agents chargés du contrôle de la frontière qui sépare l’est du Soudan de l’Érythrée, près de la ville de Kassala, interceptent régulièrement des réfugiés érythréens et les remettent aux trafiquants. L’organisation affirme également que les forces de sécurité laissent les trafiquants et leurs victimes passer les postes de contrôle entre le Soudan et le canal de Suez égyptien.

« Lorsque les autorités ne prennent aucune mesure contre les trafiquants ou les aident, il ne s’agit plus seulement d’une question d’application du droit pénal, cela devient une question de droits de l’homme », a dit à IRIN Gerry Simpson, chercheur principal sur les réfugiés à Human Rights Watch et auteur du rapport. « Au mieux, les États [soudanais et égyptien] ferment délibérément les yeux sur ces activités criminelles de masse et, au pire, ils soutiennent activement une partie de ces activités. »

Des passeurs qui deviennent trafiquants

Début 2013, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) comptait que 300 000 Érythréens avaient cherché asile hors de leur pays. La plupart avaient quitté l’Érythrée après 2004, pour échapper à des violations généralisées des droits de l’homme, incluant notamment un service militaire obligatoire et indéfini, des arrestations et détentions arbitraires et des restrictions strictes de la liberté d’expression et de circulation. La plupart quittent leur pays sans le permis de sortie du territoire exigé par la loi érythréenne et risquent d’être sévèrement punis s’ils se font prendre. Au cours des dix dernières années, des dizaines de milliers d’Érythréens se sont enregistrés comme réfugiés dans des camps dans l’est du Soudan et en Éthiopie, mais la plupart ont rapidement continué leur route à la recherche de meilleures conditions de vie et d’un travail.

Entre 2006 et 2012, nombre d’entre eux ont payé des passeurs pour qu’ils les aident à atteindre Israël via la péninsule égyptienne du Sinaï. Vers 2009, des rapports ont commencé à signaler que des passeurs s’en prenaient à leurs clients pendant le trajet à travers le Sinaï et les gardaient dans des camps de torture le temps d’extorquer des sommes d’argent de plus en plus grandes aux familles désespérées de leurs victimes. Fin 2010, des trafiquants soudanais enlevaient des Érythréens dans ou près des camps de réfugiés de l’est du Soudan et les vendaient aux trafiquants égyptiens opérant dans le Sinaï. La plupart des victimes affirmaient n’avoir jamais eu l’intention de se rendre en Égypte ou en Israël.

« Si vous entendez votre cousine être violée collectivement ou brulée – les cris, les supplications... la seule chose que vous souhaitez, c’est de mettre un terme à ces appels »

Trois chercheurs militants pour les droits de l’homme estiment dans un rapport publié en décembre 2013 qu’entre 2009 et 2013, 30 000 personnes ont été victimes du trafic d’êtres humains et de la torture dans la péninsule du Sinaï. Parmi eux, entre 5 000 et 10 000 n’auraient pas survécu à cette épreuve.

Yonathan Habte*, 28 ans, fait partie des survivants. Il a quitté l’Érythrée en mars 2012 et s’est fait enlever au camp de réfugiés de Shagarab, près de Kassala, quelques semaines plus tard. On l’avait averti des risques d’enlèvement dans l’est du Soudan, mais il pensait qu’il serait en sécurité dans le camp. En réalité, en 2012, le HCR enregistrait environ 30 enlèvements par semaine dans les camps de réfugiés de l’est du Soudan et aux alentours.

Le calvaire de la séquestration

M. Habte a dit à IRIN qu’il ramassait du bois un matin lorsque trois véhicules sont entrés dans le camp et l’ont enlevé avec deux autres hommes. Ses ravisseurs l’ont emmené en Égypte avec 30 autres Érythréens. Ils ont alors été répartis entre plusieurs trafiquants qui dirigeaient des camps de torture près de la frontière israélienne.

« Ils nous faisaient appeler nos familles deux ou trois fois par jour et à chaque fois ils nous frappaient pour que nos familles nous entendent crier », a-t-il dit.

Lorsque sa famille a payé une rançon de 3 500 dollars, M. Habte a été vendu à un autre trafiquant, qui a demandé 30 000 dollars pour sa libération. Dans le second camp, la torture s’est intensifiée. M. Habte et les 12 autres otages, dont trois femmes, l’une d’entre elles enceinte, étaient constamment frappés et pendus pendant des heures par les chevilles ou les poignets. Lorsqu’ils étaient au téléphone avec leurs amis ou des membres de leur famille, leurs bourreaux faisaient goutter du plastique fondu sur leur peau pour que leurs cris incitent leurs proches à payer la rançon le plus rapidement possible.

Meron Estefanos, journaliste et militante érythréenne vivant à Stockholm, en Suède, écoute depuis trois ans les cris de réfugiés érythréens tenus en otages au Soudan et en Égypte. Elle diffuse aux auditeurs d’une émission de radio hebdomadaire les appels de réfugiés et de leurs proches. En 2012, elle a reçu un appel de sa cousine, qui avait été enlevée près de Kassala et emmenée au Sinaï. Ses ravisseurs demandaient 37 000 dollars pour sa libération.

« Si vous entendez votre cousine être violée collectivement ou brulée – les cris, les supplications... la seule chose que vous souhaitez, c’est de mettre un terme à ces appels », a dit Mme Estefanos à IRIN. « Alors j’ai collecté de l’argent [auprès de mes amis et de ma famille] et emprunté le reste. »

Mais lorsque les trafiquants ont libéré sa cousine, celle-ci a été arrêtée par des soldats égyptiens et emprisonnée dans le Sinaï pendant sept mois. « Au début, nous ne savions pas où elle se trouvait », a dit Mme Estefanos. « Nous pensions que [les trafiquants] l’avaient tuée. Nous avons mis quatre mois à la trouver. »

Selon le rapport de Human Rights Watch, il n’est pas rare que les victimes de trafic d’êtres humains tout juste libérées soient arrêtées par des agents de la police des frontières égyptienne et détenues pendant de nombreux mois dans des postes de police du nord du Sinaï en attendant qu’elles puissent payer le billet d’avion pour l’Érythrée ou l’Éthiopie.

« Les autorités égyptiennes gardent en réalité les victimes de trafic en otage une deuxième fois et les soumettent à une détention arbitraire à durée indéterminée jusqu’à ce que leurs proches puissent verser l’argent nécessaire pour leur acheter un billet d’avion pour les libérer et leur permettre de quitter l’Égypte », remarque le rapport. Les détenus se voient refuser l’accès à des soins médicaux adaptés pour leurs blessures et ne sont pas autorisés à engager une procédure de demande d’asile.

Mme Estefanos a payé le billet d’avion de sa cousine pour l’Éthiopie, où ses brulures graves ont été finalement soignées et où elle vit désormais dans un camp de réfugiés.

Des survivants qui disparaissent dans le Sinaï

Lorsque M. Habte a été libéré, il était dans un état critique, mais il a réussi à ne pas se faire arrêter et a traversé la frontière israélienne avec l’aide d’autres réfugiés érythréens. En Israël, les médecins lui ont sauvé la vie, mais n’ont pas pu sauver ses mains, qui nécessitent une intervention chirurgicale reconstructive qu’il ne peut pas se payer.

Depuis, Israël a achevé la construction d’une clôture qui ferme pratiquement la frontière avec l’Égypte. En 2013, seulement 36 migrants clandestins ont été interceptés alors qu’ils tentaient d’entrer en Israël par l’Égypte. Ils étaient plus de 10 000 en 2012, avant la construction de la barrière. En 2013, l’armée égyptienne a par ailleurs lancé une offensive, qui se poursuit en 2014, contre les terroristes islamistes actifs dans le nord du Sinaï.

Le rapport des militants des droits de l’homme publié en décembre 2013 et coécrit par Mme Estefanos laisse entendre que la fermeture des voies de passage vers Israël et la campagne militaire dans le désert du Sinaï ont conduit à une hausse du nombre de disparitions de victimes du trafic d’êtres humains, qui sont probablement mortes après le paiement de leur rançon et leur libération.

La campagne militaire semble avoir causé la destruction de nombreuses maisons dans lesquels les trafiquants gardaient leurs otages captifs. M. Simpson de HRW et Mme Estefanos estiment cependant que ce n’était pas un objectif officiel de l’opération.

« À un moment donné, ils ont sauvé environ 150 otages, qui étaient enchaînés les uns aux autres, et les ont mis en prison et expulsés », a dit Mme Estefanos. « J’ai des photos des maisons où les otages étaient retenus captifs, des copies des paiements [de rançon], mais [les autorités égyptiennes] n’ont jamais pris contact avec moi pour me demander ces preuves [...] Elles n’ont jamais semblé intéressées. »

Changements d’itinéraire

Depuis le début de la répression militaire dans le Sinaï, Mme Estefanos a reçu plus d’appels concernant des Érythréens détenus à des fins de rançon au Soudan qu’en Égypte. « Certains sont toujours emmenés dans le Sinaï, mais l’intervention militaire rend cela plus difficile. »

Pendant ce temps, les Érythréens évitent de plus en plus l’Égypte et Israël et tentent plutôt de se rendre en Europe via la Libye, risquant leur vie dans une traversée traitresse du désert et de la Méditerranée. L’Italie a récemment publié des chiffres montrant que près de 10 000 Érythréens ont atteint ses côtes en 2013, soit une hausse de 400 pour cent par rapport à l’année précédente. Sur les plus de 350 migrants qui se sont noyés lorsque leur embarcation a coulé au large de l’île de Lampedusa en octobre 2013, la plupart étaient des Érythréens et, selon Mme Estefanos, 12 d’entre eux étaient des survivants des camps de torture du Sinaï.

Dans son rapport, Human Rights Watch accuse le Soudan et l’Égypte de ne pas prendre de mesures pour mettre fin au trafic d’êtres humains et aux mauvais traitements à l’égard des réfugiés érythréens. Chiara Cardoletti-Carroll, représentante adjointe du HCR au Soudan, a cependant déclaré qu’en 2013, le gouvernement soudanais avait pris un certain nombre de mesures importantes pour empêcher les enlèvements et poursuivre les trafiquants en justice. Le Soudan aurait entre autres soutenu une initiative conjointe du HCR et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour combattre le trafic d’êtres humains.

Mme Cardoletti-Carroll a remarqué que le déploiement rapide d’une force d’urgence à l’extérieur des camps de réfugiés proches de Kassala et le renforcement des effectifs policiers autour des camps ont dissuadé les trafiquants. « Nous n’avons observé aucun enlèvement dans les camps de l’est depuis février 2013 », a-t-elle dit à IRIN avant d’ajouter que le nombre d’affaires d’enlèvement signalées au HCR par le biais de ses services de conseil aux victimes a fortement diminué.

Mme Cardoletti-Carroll a confirmé que les itinéraires empruntés par les réfugiés érythréens avaient changé. Ils seraient plus nombreux à se diriger vers Khartoum, la capitale du Soudan, qui est devenu un point de départ pour passer en Libye. Khartoum est désormais l’un des centres d’activité privilégiés des passeurs et des trafiquants.

La coopération régionale à ce sujet, notamment entre le Soudan et l’Égypte, reste insuffisante. « Sur ce plan, je crains qu’il y ait encore beaucoup à faire », a dit Mme Cardoletti-Carroll.

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