En Argentine, l’anthropologie médico-légale permet de retrouver des personnes disparues

Des milliers de personnes ont disparu au cours de la violente répression militaire de la fin des années 1970 en Argentine. Depuis, les militants ont fait pression pour que le pays devienne le chef de file mondial en anthropologie médico-légale, un domaine qui consiste à tenter d’identifier les personnes disparues et qui, selon les experts, pourrait servir dans d’autres pays qui ont été touchés par un conflit.

« Le traumatisme de la disparition est universel – ne pas savoir si un proche est vivant ou mort, ne pas avoir de tombe – cette douleur est universelle pour les familles du monde entier », a dit Luis Fondebrinder, anthropologue judiciaire de l’équipe argentine d’anthropologie médico-légale (Equipo Argentino de Antropología Forense, EAAF), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Buenos Aires, la capitale de l’Argentine, qui enquête sur les disparitions de masse.

L’anthropologie médico-légale associe l’archéologie et la biologie humaine pour identifier des restes humains dans le cadre d’enquêtes criminelles. Cette science a été utilisée en Argentine pour localiser des fosses communes dans les provinces de Buenos Aires, Tucumán, et Córdoba.

L’Argentine est le premier pays à avoir employé cette technique à grande échelle, à l’insistance des groupes de défense des droits de l’homme, pour enquêter sur les violations des droits de l’homme pendant la « guerre sale » de la dictature militaire de 1976 à 1983. Les scientifiques ont jusqu’à présent exhumé et identifié environ 600 squelettes parmi les milliers qui ont été localisés, grâce à des échantillons d’ADN fourni par les familles de disparus.

« Les disparitions forcées sont une manière de nier l’existence des personnes disparues [...], c’est une violation des droits de l’homme qui concerne non seulement les droits de la personne disparue, mais également les droits de ses proches », a dit à IRIN Ariel Dulitzky, président du Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires (GTDFI) du Haut Commissariat aux droits de l’homme (HCDH).

Selon la Coalition internationale contre les disparitions forcées (ICAED), un réseau mondial de 50 ONG qui effectue des recherches sur ce genre d’évènements et sensibilise le public à ce crime, près de 54 000 affaires non résolues ont été soumises au GTDFI dans le monde entier, depuis sa création en 1980.

Les groupes de défense des droits de l’homme affirment que de nombreux cas ne sont pas signalés, car les familles craignent que « si une enquête est ouverte [...] les informations puissent être retournées contre elles et que le même genre de disparition puisse arriver à n’importe quel [autre] membre de la famille », a dit Candy Diez, agente de recherche et de documentation pour la Fédération asiatique contre les disparitions involontaires (AFAD), un réseau de plus de dix groupes de défense des droits de l’homme basé à Manille, la capitale des Philippines. L’organisation estime qu’il y a au moins 7 400 cas de disparitions forcées non résolus au Sri Lanka, aux Philippines, au Népal, au Timor-Leste, en Indonésie, en Thaïlande et au Bangladesh.

« Les disparitions forcées sont occultées par un voile de silence et de crainte. Dans plusieurs cas, des individus qui ont signalé une disparition ont eux-mêmes été placés en détention », a dit le HCDH dans un article sur la Syrie publié en 2013. Selon cet article, parmi les disparus se trouvent des médecins soupçonnés d’avoir soigné des opposants au gouvernement.


Une histoire que seuls les os peuvent raconter

Selon le GTDFI et l’EAAF, l’exhumation et l’identification des cadavres peuvent prendre entre plusieurs semaines et plusieurs années, en fonction de la volonté du gouvernement à collaborer, du type de registres conservés par les auteurs présumés, de la situation géographique des corps et de l’obtention ou non d’échantillons d’ADN – ainsi que de la capacité des laboratoires à les analyser.

Les organisations utilisent les archives du gouvernement pour identifier les fosses communes les plus proches de l’endroit où une personne disparue a été vue pour la dernière fois. Elles ont ensuite recours à des techniques archéologiques pour analyser le sol afin de détecter des activités passées sur les lieux où des corps auraient été enterrés, avant de localiser les restes et de les exhumer.

Les informations fournies par les membres de la famille du disparu sont essentielles. « On a besoin d’informations concernant les circonstances de la disparition et de données physiques et biologiques, telles que d’éventuelles fractures, l’état des dents, etc. » a dit M. Fondebrinder, avant d’ajouter que de nombreuses maladies pouvaient altérer les os. Les scientifiques établissent alors un profil biologique basé sur les restes, qui sont souvent des squelettes. Ils peuvent ainsi, grâce à la taille et la forme des os, estimer l’âge, le sexe et la taille de la personne.

L’histoire de la vie d’une personne permet de la retrouver lorsqu’elle est morte, disent les anthropologues judiciaires. « Ce n’est pas une science exacte à cent pour cent, nous pouvons généralement dire qu’il s’agit de telle ou telle personne “hors de tout doute raisonnable” », a dit M. Fondebrinder. « Ce n’est qu’avec l’ADN [que nous pouvons connaître le pourcentage d’exactitude de nos efforts d’identification]. Généralement, on dit “oui, il est identifié, ou non [il ne l’est pas]”. »

Selon l’EAAF, les os peuvent également révéler comment la personne est morte. Le musée d’archéologie et d’ethnologie de l’université Simon Fraser (SFU), à Vancouver, au Canada, explique que si une personne a été frappée par un objet contondant, le crâne peut être brisé ou les os fracturés. Les objets tranchants entraînent des perforations et une blessure par balle ou par arme blanche peut causer un traumatisme profond sur une petite partie du corps.


Trouver les restes : tout un défi

Il n’est pas toujours aisé de trouver des ossements, notamment lorsque les auteurs présumés ont détruit les corps ou les ont enterrés dans des fosses communes pour occulter des violations des droits de l’homme, a dit l’EAAF. L’ONG recherche les personnes mentionnées dans la liste officielle du gouvernement argentin qui recense environ 10 000 personnes disparues. Elle n’en a à ce jour identifié que 600.

Le GTDFI a annoncé avoir résolu environ 10 000 cas de disparition dans le monde depuis sa création en 1980 et 45 000 cas resteraient à élucider. « Parfois, on peut seulement trouver de petits bouts d’ossements, parfois ce sont des centaines, voire des milliers de restes qui sont mélangés », a dit M. Dulitzky.

Les progrès du groupe de travail dans l’élucidation d’affaires de disparition dépendent souvent de la coopération du gouvernement concerné. L’anthropologie médico-légale constitue en effet une enquête judiciaire qui nécessite une autorisation officielle. Sans la collaboration de l’État, il peut être pratiquement impossible de retrouver une personne disparue.

« Même lorsque les tribunaux font preuve de bonne volonté et formulent des conclusions à l’encontre de la police, [de l’]armée ou autres, il n’existe pas de solution efficace quand les autorités refusent de collaborer », a dit Brad Adams, de l’antenne asiatique de Human Rights Watch.

Si 93 des 193 pays membres des Nations Unies ont signé la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, seuls 42 ont adopté une loi nationale visant à la mettre en application.


Achever le processus de deuil

Savoir ce qui s’est passé est fondamental pour que les familles puissent clore le processus de deuil, ont dit de nombreux anthropologues judiciaires qu’IRIN a interviewés en Argentine et dont beaucoup avaient choisi ce métier parce que leurs parents avaient perdu des êtres chers sous le régime militaire

« De nombreux proches veulent savoir comment, quand et par qui la personne a été tuée, même s’ils savent qu’ils ne pourront pas retrouver le corps », a dit M. Dulitzky.

En Argentine, les procès des auteurs présumés ont été diffusés à la
télévision. Le gouvernement a également présenté des excuses publiques
aux familles de disparus et versé un dédommagement de 200 000 dollars
par famille. « [C’est] l’un des pays du monde à avoir fait d’importants
progrès pour trouver la vérité, rendre justice et [conserver] le
souvenir [de ce traumatisme collectif] », a dit M. Fondebrinder.

Seulement 0,6 pour cent des disparitions enregistrées officiellement ont
cependant été résolues en Argentine. La plupart des familles attendent
donc toujours que les scientifiques examinent et identifient les
milliers d’ossements conservés dans le laboratoire de l’EAAF.

dm/pt/he-ld/amz

Aperçu des cas de disparitions dans le monde
Sri Lanka - Les Nations Unies ont recensé 5 676 personnes disparues lors de la guerre civile de 1984 à 2009
Nepal - On estime à 5 000 le nombre de disparus pendant les dix années de conflit qui ont opposé les maoïstes au gouvernement jusqu’en 2006.
Colombie - Selon la Commission internationale des personnes disparues, un programme d’identification financé par le gouvernement américain, les défenseurs des droits de l’homme estiment qu’entre 3 000 et 15 000 personnes ont disparu dans le conflit armé interne depuis le milieu des années 1960.
Syria - Depuis mars 2011, selon les Nations Unies, selon les Nations Unies, de plus en plus de personnes ont signalé la disparition de membres de leur famille, enlevés par des milices progouvernementales dans les hôpitaux, chez eux ou à des postes de contrôle routiers. .