Briser le cycle du chômage et de la pauvreté chez les jeunes

D’après les experts, le chômage et le sous-emploi des jeunes font partie des principaux obstacles au développement en Afrique de l’Ouest. L’exclusion des jeunes du marché du travail perpétue non seulement le cycle générationnel de la pauvreté, mais elle mine également la cohésion sociale et peut être associée à la hausse de la criminalité et la violence chez les jeunes désoeuvrés.

« Un emploi décent et productif contribue [non seulement] à atteindre un bien-être individuel et familial fondamental, mais va bien au-delà et contribue également aux objectifs plus généraux de la société tels que la réduction de la pauvreté, la croissance de la productivité de l’ensemble de l’économie et la cohésion sociale », a dit Diego Rei, conseillé régional de l’Organisation internationale du Travail (OIT) pour l’emploi des jeunes en Afrique.

Dans le monde, selon l’OIT, on estime à 73 millions le nombre de jeunes – définis comme appartenant à la tranche d’âge des 15-24 ans – qui n’ont pas réussi à décrocher d’emploi en 2013. Le taux de sous-emploi est quant à lui difficile à mesurer, mais selon les experts, des millions de jeunes travaillaient probablement à des postes pour lesquels ils étaient surqualifiés ou recevaient un salaire inférieur à la moyenne.

En Afrique subsaharienne, le taux de chômage des jeunes tourne autour de 12 pour cent. Ce chiffre est légèrement inférieur au taux de chômage mondial de 12,4 pour cent, mais l’Afrique présente par ailleurs le taux de pauvreté des travailleurs – c’est-à-dire la proportion de personnes qui travaillent, mais gagnent moins de deux dollars par jour – le plus élevé du monde. Les jeunes ont beau être la génération la plus instruite d’Afrique à leur sortie de l’école ou de l’université, ils ont, selon l’OIT, deux fois plus de risques de ne pas trouver d’emploi lorsqu’ils atteignent l’âge adulte.

« Ici, en Afrique, nous avons cette idée que si j’apprends, j’aurais un travail à l’avenir », a dit Mamadou Diene, un étudiant en anglais à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar âgé de 22 ans qui veut devenir traducteur. « Mais, au contraire, seul un petit nombre [de personnes instruites] ont trouvé un emploi. C’est un réel problème. »

Une forme d’exclusion sociale

Dans un rapport de fin 2013 sur l’inclusion sociale, la Banque mondiale considère le chômage des jeunes comme une forme d’exclusion sociale, notamment dans les pays en développement. Cela freine et dégrade le rôle des jeunes dans la société et le développement de leur pays et limite leur bien-être et leurs perspectives personnels.

Selon la Banque mondiale et l’OIT, il est stressant et décourageant pour les jeunes de ne pas trouver, tôt dans sa vie, un emploi de qualité et avec de bonnes conditions. D’après un rapport de la Banque mondiale de 2014 sur l’emploi des jeunes, lorsque ces derniers ne trouvent pas d’emploi, le risque d’être au chômage à l’âge adulte augmente, tout comme leurs chances d’être mal rémunérés plus tard.

Il n’y a pas de lien concret entre le chômage et la violence ou la criminalité, ont noté les chercheurs de la Banque mondiale, mais les jeunes sans emploi sont bien plus susceptibles de commettre des crimes lorsque d’autres facteurs, tels que le manque de soutien, sont également présents.

Les jeunes femmes d’Afrique subsaharienne sont particulièrement désavantagées lorsqu’il s’agit de trouver un emploi, car elles ont généralement moins accès à une éducation et des soins de santé de qualité que les hommes.

Des millions d’emplois devront être créés pour intégrer les 11 millions de jeunes Africains qui devraient rejoindre chaque année le marché du travail pendant les dix prochaines années, a annoncé la Banque mondiale dans son rapport.

Une forte croissance, mais pas d’emploi

De nombreux pays africains ont enregistré des taux de croissance économique élevés ces dernières années, mais cela ne s’est pas traduit par une hausse de l’emploi.

Selon Deon Filmer, économiste en chef du groupe de recherche de la Banque mondiale et coauteur du rapport de l’organisation, cela s’explique en partie par le fait qu’une bonne part de la croissance affichée par les pays d’Afrique subsaharienne au cours des dix dernières années est due aux industries extractives – de pétrole, gaz et minerais. « Ces industries génèrent des résultats et des recettes qui se retrouvent dans la croissance du PIB, mais elles ne créent pas particulièrement beaucoup d’emploi. »

Proportionnellement aux résultats et aux recettes, ces secteurs créent bien moins d’emplois que les activités manufacturières destinées à l’exportation, a-t-il ajouté.

En outre, la création d’emplois salariés ne peut pas suivre le rythme de la croissance de la population. L’Afrique connaît le plus grand « boom des jeunes » du monde et, d’après la Banque mondiale, le nombre de jeunes devrait augmenter de 42,5 millions entre 2010 et 2020. Même dans des pays comme le Ghana et la Tanzanie, où le nombre d’emplois salariés a connu une hausse d’environ dix pour cent, cette augmentation ne suffit pas à absorber tous les nouveaux venus sur le marché du travail.

Or, près de la moitié de la population africaine actuelle ayant moins de 14 ans, le problème ne peut que s’aggraver.

Étudier l’agriculture plutôt que les relations internationales

Le directeur du Groupe de l’analyse des politiques économiques de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Felix Fofana N’Zue, a dit à IRIN que si de nombreux jeunes étaient exclus du marché du travail, cela s’expliquait par le fait que leurs compétences ne correspondent pas aux demandes du marché.

« L’Afrique n’a pas réussi à former sa population pour répondre à ses besoins », a-t-il dit. « Elle a au contraire formé les jeunes Africains pour satisfaire et répondre aux besoins d’autres personnes. »

Au Sénégal, par exemple, a expliqué M. N’Zue, le secteur agricole emploie près de 80 pour cent de la population active, mais la majorité des diplômés de l’université ont étudié dans des domaines comme l’économie, les lettres, les sciences sociales et les relations internationales.

Selon M. N’Zue, bien que ces domaines soient importants, ils conduisent les jeunes au chômage ou au sous-emploi s’ils restent en Afrique ou les poussent à migrer aux États-Unis ou en Europe.

« Lorsque nous commencerons à former les gens à des compétences dont ils ont besoin pour occuper les postes que nous devons créer et pourvoir, les jeunes deviendront un atout précieux pour le marché du travail », a-t-il dit.

Flaubert Mbiekop, responsable du programme de politique économique et sociale du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), est du même avis.

« En ce qui concerne le chômage des jeunes, l’un des problèmes que nous avons étudiés est l’incompatibilité apparente entre les qualifications des jeunes et les attentes des employeurs sur le marché du travail », a-t-il dit.

Il est cependant difficile de convaincre la minorité de jeunes ayant accès à l’université de renoncer à des études dans des domaines qui conduisent, selon eux, à des professions plus lucratives – comme la finance, la gestion, le droit et la médecine – pour étudier l’élevage et l’agriculture.

« Nous voyons de nombreux jeunes venir de zones rurales avec l’espoir qu’en ville, ils bénéficieront d’une vie meilleure, d’un meilleur emploi, mais ce n’est pas nécessairement le cas », a dit M. Mbiekop. « La question est donc de savoir comment rendre le secteur agricole plus attractif pour les jeunes. Comment peut-on susciter leur intérêt dans un secteur qui n’est pas encore bien développé dans de nombreux pays africains, mais qui offre tant de possibilités ? » a-t-il demandé.

Les étudiants ont besoin de crédits

« Le chômage des jeunes n’est pas un problème unidimensionnel. Nous devons prendre en compte l’aspect du capital humain – ce que les jeunes apportent à leur travail, leurs capacités, etc., et l’environnement commercial qui favorise un travail productif ou non, la création d’entreprises compétitives ou non », a dit M. Filmer.

Mais il ne suffit pas que les gouvernements et le secteur privé créent plus d’emplois pour les jeunes – que ce soit dans l’agriculture, la production manufacturière ou l’exploitation des ressources naturelles. L’accès à une éducation de qualité doit également être amélioré, tout comme le développement de compétences par le biais de programmes d’apprentissages et de stages.

Les jeunes ont également besoin d’avoir davantage accès au crédit, a-t-il dit.

« Si l’on s’intéresse à la question de l’intégration financière, on peut observer que de nombreux [jeunes] travailleurs ont leur propre entreprise, mais ils manquent d’accès au crédit pour pouvoir acheter des intrants », a dit M. Filmer. « Des réformes sont donc nécessaires pour permettre aux jeunes d’avoir accès aux marchés financiers. »

Plusieurs formes de soutien sont possibles : cela va de la mise en place de groupes d’épargne à l’échelle du village à l’utilisation de nouvelles technologies financières, telles que les transferts d’argent par téléphone mobile. Ces deux approches ont retenu l’attention des jeunes, leur ont ouvert la porte des marchés financiers et leur ont permis de monter leurs propres entreprises.

L’accès à des espaces de travail et des terres est également important, notamment pour les femmes, qui sont souvent privées de leur droit à la propriété foncière.

« Nous observons que l’accès à la terre pour les jeunes des milieux ruraux, par exemple, et à des lieux leur permettant de monter une entreprise en milieu urbain est une réelle contrainte et que les jeunes sont vraiment exclus de ces marchés », a dit M. Filmer.

Selon M. Rei, de l’OIT, les interventions sur le marché du travail, telles que la création d’incitatifs poussant le secteur privé à engager des jeunes, les informations apportées aux jeunes concernant les postes vacants et les perspectives de carrière et les mesures garantissant la transparence et l’absence de discrimination dans les processus de recrutement joueront également une part importante dans l’intégration des jeunes au marché du travail.

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