Obstacles à l’aide et aux évacuations en RCA*

Dewa Iliassa, un jeune musulman, vit dans une rue de Bozoum, une ville située dans le nord-ouest de la République centrafricaine (RCA). Il n’a avec lui qu’une petite partie de ses effets personnels et il a trop peur pour se déplacer à plus de 200 mètres, et ce, dans n’importe quelle direction.

Il fait partie des quelque 2 500 musulmans qui se sont réunis dans le centre de Bozoum, l’un des rares établissements de la région où les gens de sa communauté sont protégés par les forces internationales de maintien de la paix . La protection offerte à Bozoum ne couvre cependant qu’une toute petite zone.

« Si nous allons au-delà du coin de la rue, les [milices] anti-balaka nous feront payer quelque chose. Elles pourraient même nous tuer », a dit M. Iliassa.

Dans l’ouest du pays en particulier, les musulmans sont les cibles d’attaques menées par les anti-balaka, des milices formées pour s’opposer à la Séléka, le groupe rebelle largement musulman qui a renversé le président François Bozizé en mars 2013. (Les forces de la Séléka ont officiellement été dissoutes en septembre dernier, mais ses combattants demeurent actifs dans certaines régions du pays.)

« De nombreux musulmans ont été tués ici. Parmi les gens que je connais, il y en a eu peut-être une quinzaine », a dit M. Iliassa. « Je suis né ici, tout comme mes parents et mes grands-parents, mais nous voulons maintenant partir pour le Tchad parce que les chrétiens ne veulent pas de nous ici. »

Saleh Ibrahim, un chef de quartier, a dit à IRIN que tous les membres de la communauté souhaitaient quitter le pays, mais qu’ils ne pouvaient pas emprunter les routes pour le faire, car elles sont contrôlées par les anti-balaka.

« Nous ne pouvons pas partir et nous ne pouvons pas rester », a-t-il dit. « Nos maisons et nos magasins ont été pillés, il n’y a presque plus rien à manger et la plupart des gens dorment dehors. »

Il a reconnu que les travailleurs humanitaires offraient certains services dans ce ghetto en plein air. Médecins Sans Frontières (MSF) a mis sur pied une clinique de santé mobile ; un prêtre local, Aurelio Gazzera, fournit des sacs de riz ; et les agences des Nations Unies s’occupent de l’approvisionnement en eau.

La situation est semblable à Bouar, une plus grande ville située à une centaine de kilomètres de Bozoum.

Les travailleurs humanitaires qui œuvrent à Bouar ont dit à IRIN qu’il y avait entre 17 000 et 20 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) à Bouar – des chrétiens et des musulmans. Ils ont ajouté que le détachement camerounais des forces de maintien de la paix déployé à Bouar n’avait pas le plein contrôle de la situation.

« La ville est contrôlée par les anti-balaka. Les musulmans sont dans une sorte de prison, une zone qui se limite à quelques rues. Le commandant des anti-balaka a dit qu’il conseillait aux musulmans de ne pas quitter cette zone parce qu’il ne pourrait alors garantir leur sécurité », a dit Narcisse Wega, le coordonnateur local pour MSF-Suisse.

Évacuations dangereuses

Les musulmans comptaient pour environ 20 pour cent des quelque 47 000 habitants de Bouar et formaient environ 15 pour cent de l’ensemble de la population centrafricaine. Des dizaines de milliers de musulmans ont cependant quitté le pays depuis l’éclatement des violences intercommunautaires survenu au début du mois de décembre.

Après avoir repoussé l’ancienne Séléka de nombreuses villes au cours des dernières semaines, les anti-balaka ont pris le contrôle de nouvelles zones dans le nord-ouest et commencé à attaquer les convois de musulmans.

À la mi-janvier, une grenade lancée sur un poids lourd transportant des musulmans près de Bouar a fait 23 morts. À la suite de cet incident, des centaines de routiers ont refusé de traverser en RCA. Dernièrement, le Programme alimentaire mondial (PAM) a réussi à persuader une douzaine de chauffeurs sur les 38 embauchés d’acheminer des provisions avec une escorte armée, mais les autres – les musulmans, en particulier – se montrent toujours réticents à traverser la frontière.

Vu la force croissante des anti-balaka, il est aussi plus dangereux pour les musulmans de se regrouper pour les évacuations.

Dans la ville de Bossembele, plus de 50 musulmans attendant d’être évacués ont été tués le 16 janvier, selon Amnesty International, et des attaques contre des civils musulmans ont également été rapportées à Bozoum, Bossemptele, Yaloke, Boali et dans de plus petits établissements.

L’ex-Séléka et ses alliés musulmans ont commis de nombreuses atrocités l’an passé. Ils ont notamment tué des centaines de civils dans la capitale, Bangui, en décembre dernier. Dans certaines régions, les non-musulmans sont encore la cible de violences intercommunautaires.

Selon Amnesty International, l’ancienne Séléka et ses alliés ont tué une centaine de civils non musulmans dans la ville de Baoro le 16 janvier dernier. D’après Cassien Kamatari, un prêtre local, plus de 75 civils – des non-musulmans, pour la plupart – ont été tués dans des affrontements intercommunautaires à Boda au cours de la dernière semaine.

Des forces de maintien de la paix et des travailleurs humanitaires sont présents à Bouar et à Bozoum, mais la plupart des plus petits établissements ne bénéficient d’aucune aide ou protection.

Plus de forces de maintien de la paix

Depuis plus d’une semaine, Amnesty International appelle au déploiement de forces de maintien de la paix à Bossemptele, une autre ville située sur la route principale qui mène au Cameroun, a dit à IRIN Donatella Rovera, qui travaille pour l’organisation.

Elle a dit que les anti-balaka terrorisaient des centaines de PDIP musulmanes qui s’étaient réfugiées à la mission catholique de Bossemptele.

« Le 1er février, ils ont enlevé trois PDIP », a-t-elle dit. « Ils les ont finalement libérées, mais, le 3 février, ils ont battu une PDIP et menacé de tuer des PDIP blessées qui se trouvaient à l’hôpital de la mission. »

« Un convoi de la MISCA [Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine] est passé par Bossemptele et s’est arrêté à la mission le 3 février, mais il n’a amené avec lui aucune PDIP. Les prêtres et les sœurs de la mission sont de plus en plus préoccupés, car la situation se détériore et les menaces deviennent de plus en plus fréquentes et concrètes. »

« Là où les soldats de la MISCA ont été déployés, ils ont fait une différence », a-t-elle ajouté. « Les anti-balaka sont mal armés et ne sont pas à la hauteur, mais la MISCA doit être présente dans davantage d’endroits. »

Un porte-parole de la MISCA, Eloi Yao, a dit que l’intérieur du pays était une priorité pour la force [de maintien de la paix].

« Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir. Nous sommes déployés dans les églises et les mosquées, mais il est très difficile de couvrir le moindre coin », a-t-il dit. « Nous ne transportons pas les gens par camions – cela ne fait pas partie de notre mandat –, mais nous tentons de créer des corridors humanitaires. »

La MISCA a déployé davantage de ses 5 500 soldats à l’extérieur de la capitale au cours des dernières semaines. La majeure partie des 1 600 soldats français qui se trouvent dans le pays ont été déployés à Bangui. Les violences intercommunautaires se sont poursuivies à Bangui ; la semaine dernière, la Croix-Rouge a rapporté le meurtre de 30 personnes en l’espace de trois jours.

Sous les pressions des anti-balaka, de la force française et de la MISCA, la majeure partie des ex-Séléka qui étaient encore à Bangui ont quitté la capitale ou sont confinés dans un camp là-bas. Au cours des dernières semaines, les forces de maintien de la paix ont mis en œuvre des actions plus fermes contre les anti-balaka.

Selon un soldat de la MISCA déployé à Bouar qui a préféré garder l’anonymat, les forces de maintien de la paix ont beaucoup plus de chance de réussir à restaurer l’ordre s’ils n’ont à traiter qu’avec un seul groupe armé au lieu de deux.

Un débat dont personne ne veut

Jusqu’à récemment, les organisations d’aide humanitaire n’étaient pas impliquées dans l’évacuation des musulmans du pays. Au cours des dernières semaines, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a affrété des avions pour évacuer des ressortissants tchadiens ; en date du 20 janvier, elle avait évacué environ 2 200 personnes de Bangui. L’organisation a par ailleurs bénéficié de l’aide du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour l’évacuation d’environ 200 Tchadiens ayant un statut de réfugié en RCA.

À la question de savoir si les organisations d’aide humanitaire devraient aider à l’évacuation de davantage de personnes, Mme Rovera a répondu : « Personne ne s’y oppose officiellement. Les organisations ne veulent pas qu’on croie qu’elles facilitent le nettoyage ethnique. Nous sommes d’avis que les gens ne devraient pas être forcés de quitter leurs foyers et qu’il devrait y avoir davantage de protection. »

Personne ne sait combien de musulmans ou de chrétiens de l’ouest de la RCA souhaiteraient être évacués de leurs régions d’origine, une décision possiblement irréversible pour de nombreux musulmans.

Mme Rovera a noté que les musulmans plus démunis qui vivent plus loin des villes ou qui ne peuvent payer les tarifs que pratiquent les chauffeurs de camion ont été nombreux à ne pas pouvoir être évacués quand le transport était plus facile d’accès.

Des musulmans de Bozoum ont dit à IRIN que les Peuls qui, traditionnellement, gardent des troupeaux dans la région étaient nombreux à avoir fui vers les villes ou à l’étranger, mais que d’autres tentaient encore de garder leur bétail, et que les conflits intercommunautaires se poursuivaient dans les zones rurales.

« Nous ne pouvons pas partir et nous ne pouvons pas rester.  Nos maisons et nos magasins ont été pillés, il n’y a presque plus rien à manger et la plupart des gens dorment dehors »

Le père Gazzera, qui a organisé plusieurs réunions pour tenter de réconcilier les communautés, croit que la cohabitation entre chrétiens et Peuls sera difficile dans la région de Bozoum dans un avenir rapproché.

« Certains Peuls se sont alliés avec la Séléka et ont pris les armes contre leurs voisins », a-t-il dit. « Il se peut qu’ils puissent vivre ensemble à nouveau d’ici un an ou deux, mais, pour le moment, c’est compliqué. »

Le fait que la plupart des Peuls de la RCA ne sont plus nomades et se sont installés dans des villages pourrait aussi rendre la réinstallation plus difficile.

L’aide commence à arriver

Plus de deux millions de personnes ont besoin d’aide et la plupart d’entre elles ont peu ou pas d’accès aux soins médicaux. Par ailleurs, des centaines de milliers de personnes sont toujours déplacées. Les violences intercommunautaires qui ont balayé le nord-ouest du pays pourraient se propager à d’autres régions si les ex-Séléka perdent le contrôle d’autres régions au profit des anti-balaka.

Selon le PAM, il faut acheminer davantage de vivres à Bouar. Florence Lanyero, la gestionnaire du PAM sur le terrain, a dit que l’organisation avait distribué des vivres à 43 000 personnes dans la région de Bouar, incluant 4 000 musulmans et 5 000 enfants malnutris, mais qu’elle ne pouvait combler tous les besoins.

« L’acheminement de réserves de vivres à Bouar est un défi pour nous, car les routes sont bloquées », a dit Mme Lanyero. « Je reçois des demandes de nombreux endroits, mais... nous n’avons pas beaucoup de vivres disponibles sur le terrain. »

Un travailleur humanitaire a dit qu’une des demandes de vivres provenait du commandant des anti-balaka. Ce dernier a averti l’organisation que ses hommes pouvaient devenir dangereux s’ils n’étaient pas nourris. De nombreux jeunes se qualifiant d’anti-balaka se sont rassemblés à Bouar en réponse à des rumeurs de recrutement militaire, et les autorités locales ont organisé une collecte pour eux.

Des hauts responsables humanitaires en RCA ont dit qu’il était crucial de garantir la sécurité des convois en provenance du Cameroun, non seulement pour l’acheminement de l’aide alimentaire, mais aussi pour celui d’autres produits, incluant le carburant.

Mme Lanyero a dit que cinq agences des Nations Unies étaient présentes à Bouar, incluant l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Selon un travailleur humanitaire, les agriculteurs ont besoin de semences pour la saison des plantations. La fourniture d’intrants pourrait par ailleurs persuader certains anti-balaka de retourner dans leurs villages.

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*Cet article a été modifié le 12 février 2014 et remplace la version publiée le 10 février 2014