Les autres réfugiés se sentent oubliés en Jordanie

À l’image de milliers de réfugiés qui arrivent en Jordanie, Jacob Khamees a connu la violence, la faim et la peur dans son pays d’origine. « Je n’ai pas oublié quand ils nous ont attaqués, quand ils ont tué les animaux et brûlé les champs », a-t-il déclaré à IRIN.

Des centaines de milliers de réfugiés qui ont fui les violences et l’instabilité en Irak ou en Syrie, pays voisins de la Jordanie, ont souvent pu être logés, nourris et même soignés. Contrairement à eux, M. Khamees ne possède que deux choses qui trahissent son statut de réfugié ; un dossier du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et une mince couverture polaire.

En octobre 2013, M. Khamees, sa femme et leurs deux enfants ont fui la région du Darfour au Soudan pour se réfugier en Jordanie, mais le pays hôte concentre ses efforts sur les arrivants syriens et irakiens. En plus du froid et de la faim, M. Khamees affirme qu’il se sent invisible et oublié.

En dehors des Syriens et des Irakiens, le HCR a enregistré au cours des dernières années près de 1 700 réfugiés ou demandeurs d’asile, dont beaucoup de Soudanais et de Somaliens. 

Ce nombre n’est certes pas élevé en comparaison du 1,25 million de Syriens et des 24 730 réfugiés irakiens en Jordanie, mais il est en augmentation.

Le HCR a constaté une augmentation de 140 pour cent des réfugiés qui ne sont ni syriens, ni irakiens en 2013 par rapport à l’année précédente, en Jordanie. Ces réfugiés sont pour la plupart des Soudanais qui ne sont pas arabes et qui ont fui le Darfour.

Les réfugiés de cette région évoquent les violences et l’aggravation de la situation humanitaire comme les raisons principales qui les ont poussés à fuir l’ouest du Soudan. Au total, plus de 400 000 personnes ont été déplacées par la guerre au Darfour en 2013, d’après les estimations des Nations Unies. 

« Nous voulons une bonne éducation pour nos enfants. C’est pour cela que nous avons fui », a déclaré Macca Omar Adam qui est arrivée en Jordanie en décembre 2013 avec quatre de ses enfants, après que son mari ait été tué par des membres des milices janjawid, a-t-elle dit.

Des conditions « déplorables »

Pour se rendre chez M. Khamees à Amman, il faut emprunter une ruelle étroite où une canalisation qui fuit rejette régulièrement des eaux usées. Derrière une porte en métal rouillé, un couloir conduit à une cuisine vide.

« Il n’y a pas de nourriture à cuisiner », a déclaré M. Khamees en montrant les étagères tordues qui restent vides.

Cette cuisine contraste vivement avec de nombreux appartements loués aux réfugiés syriens dans tout le pays, où les familles ont des placards remplis de l’aide alimentaire provenant d’organisations humanitaires locales et internationales.

« C’est horrible ici. J’ai l’impression d’être en prison », a déclaré à IRIN M. Khamees, assis dans l’unique pièce en béton vide qu’il loue 100 dinars (140 dollars) pour lui et sa famille. Des rafales de vent hivernal s’engouffrent dans l’encadrement de la porte et des fenêtres.

La famille de M. Khamees ne possède pas de chauffage et n’a pas les moyens d’acheter une bonbonne de gaz qui coûte 14 dollars et dont la durée est de seulement quelques jours. Ils sont arrivés dans leur nouvelle maison avant que la ville d’Amman ne connaisse des températures négatives et de fortes chutes de neige.

« Nous avons dû fouiller les poubelles pour trouver du bois et allumer un feu à l’intérieur de la maison », a-t-il affirmé. « Nous étions gelés ».

Mazen, le fils de M. Khamees, qui souffrait depuis longtemps d’une maladie des poumons a vu son état empirer. « Nous ne savions pas où l’emmener, ni qui pouvait payer son traitement ou quoi que ce soit d’autre », a déclaré M. Khamees.

Il a parcouru toute la ville pour trouver du secours, mais quand il est rentré chez lui, il était trop tard ; Mazen était mort.

La femme de M. Khamees, âgée de 19 ans, est enceinte de six mois. Elle est affaiblie et malade. La perte de son fils, ainsi qu’une mauvaise alimentation et la vague de froid, l’a clouée au lit.

Des services et une aide humanitaire limités

Les travailleurs humanitaires affirment qu’avant, les organisations d’aide disposaient de fonds pour les réfugiés soudanais et somaliens en Jordanie grâce aux promesses de dons faites lors de la crise des réfugiés irakiens.

Aujourd’hui, la crise syrienne a aggravé la situation et les prix ont augmenté avec les flux de réfugiés. Par conséquent, ce sont désormais les familles jordaniennes qui reçoivent 30 à 40 pour cent de l’aide envoyée dans le pays, car la communauté d’accueil a de plus en plus besoin d’assistance, d’après les organisations humanitaires.

C’est horrible ici. J’ai l’impression d’être en prison

À l’hôpital italien d’Amman, Caritas fournit des services de santé aux réfugiés et aux migrants grâce à un fonds limité provenant directement du HCR. Le plafond prévu pour le traitement est de 500 dinars (704 dollars) par personne.

L’organisation non gouvernementale (ONG) CARE International a apporté de l’aide avant d’être débordée par la crise des réfugiés syriens.

« Les réfugiés syriens et somaliens sont vulnérables, marginalisés et laissés de côté », a déclaré Salam Kanaan, directeur national de CARE. « Il faudrait envisager un financement horizontal pour les réfugiés et aider toutes les personnes vulnérables au lieu de réserver les fonds pour une seule crise à la fois. »

Discrimination

Beaucoup de Soudanais affirment être victimes de harcèlement racial de la part des Jordaniens, à cause de leur couleur de peau.

« Comment pouvons-nous avoir des échanges avec eux alors qu’ils nous surnomment ‘chocolat’ », a dit un Soudanais qui a demandé à rester anonyme. « Mais ça, nous nous sommes habitués. C’est la discrimination de la part des organisations humanitaires que nous ne comprenons pas », a-t-il ajouté. Il fait allusion à ce qu’il a ressenti comme une « différence dans le traitement et l’aide » reçus par rapport aux réfugiés syriens.

Des problèmes juridiques

« Les besoins humanitaires qui ne sont pas couverts comme la nourriture ou le logement peuvent avoir, par effet boule de neige, des conséquences juridiques [procédures pénales à l’encontre des réfugiés] », a déclaré Souzan Mohareb, directrice de programme auprès de l’organisation locale Arab Renaissance for Democracy and Development-Legal Aid (ARDD).

Son organisation traite quotidiennement en moyenne cinq affaires impliquant des réfugiés soudanais ou somaliens arrêtés pour avoir travaillé sans permis légal.

Faute d’obtenir un permis de travail, la plupart des Soudanais sont employés au noir pour des travaux ménagers, agricoles ou comme conducteurs et sont payés seulement cinq dinars (7,50 dollars) par jour. Pour nourrir leurs enfants, beaucoup achètent de la nourriture à crédit dans les supermarchés et s’endettent même auprès de Jordaniens.

« Beaucoup signent des garanties de paiement pour obtenir un emprunt, mais quand ils ne peuvent pas payer, ils se retrouvent pris dans des problèmes juridiques », a ajouté Mme Mohareb.

Un avenir incertain

Une valise vert olive est posée dans un coin de la chambre de M. Khamees. Les seules affaires qu’il possède sont éparpillées : quelques vêtements et un exemplaire du Coran qu’il a pu emporter dans sa fuite, au Darfour.

Comme beaucoup de Soudanais, M. Khamees espère qu’Amman ne sera qu’une escale de plus avant de s’installer définitivement dans une vraie maison.

Il dit vouloir s’installer dans « un pays occidental, où l’on est en sécurité et où mes enfants peuvent suivre de bonnes études ».

« Nous aspirons à un avenir meilleur pour nos enfants », a-t-il ajouté.

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