Des centaines de personnes fuient la politique de la « terre brûlée » au Katanga

Là où les enfants jouaient autrefois avec des perles et des roues de vélo, ne subsistent plus aujourd’hui que les squelettes de leurs maisons : des poutres de bois noirci, des marmites fondues par les flammes, et des blocs de boue détachés des pans de murs ramollissant sous la pluie.

Les uns après les autres, tous les villages de cette région reculée de la République démocratique du Congo (RDC) ont été rasés depuis octobre 2013, par des groupes armés revendiquant la sécession et l’indépendance du Katanga, une province riche en ressources. Ces groupes, ainsi que leurs affiliés politiques, opèrent sous le nom collectif de Maï Maï Kata Katanga.

La politique de la « terre brûlée » menée par les rebelles et les affrontements avec les forces de sécurité ont causé le déplacement de quelque 400 000 personnes, fuyant la région surnommée « le triangle de la mort ». On ignore à combien s’élève le bilan des morts et des blessés, et des hauts fonctionnaires des Nations Unies pour la RDC ont qualifié la situation de « catastrophe humanitaire » cette semaine.

Les personnes déplacées sont nombreuses à avoir trouvé refuge chez des membres de leur famille ou dans des familles d’accueil à Manono, Mitwaba ou Pweto – les trois sommets du triangle – ou à s’être réinstallées ailleurs. Certaines ont pu retourner chez elles et reconstruire leur foyer. Les plus pauvres d’entre elles ont fui dans la brousse ou dans des villages menacés par de nouvelles attaques.

Les communautés affectées sont vulnérables, même selon les critères d’un pays aussi pauvre que la RDC, qui occupe la dernière position de l’indice de développement humain des Nations Unies. La province rurale du Katanga profite peu des richesses générées par les vastes exploitations minières installées dans le sud. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), des évaluations conduites à Mitwaba et Manono l’année dernière ont relevé des taux de malnutrition aiguë de 16 et 20 pour cent respectivement, et ces chiffres ont certainement empiré.

Les violences ont embrasé la région suite à l’évasion, en 2011, d’un chef maï-maï qui terrorisait le Katanga avant d’être arrêté en 2007. Des centaines de rebelles se sont rendus à l’armée l’année dernière, suscitant des espoirs de paix, mais les miliciens restants ont répondu par la politique de la terre brûlée sans montrer le moindre signe d’essoufflement.

Des rebelles armés de fusils d’assaut, de haches, d’arcs et de flèches avaient pris leurs villages d’assaut, et avaient incendié les toits de chaume des maisons en leur hurlant de fuir pour sauver leur peau

Des survivants ont raconté à IRIN que des petits groupes de rebelles armés de fusils d’assaut, de haches, d’arcs et de flèches avaient pris leurs villages d’assaut, et avaient incendié les toits de chaume des maisons en leur hurlant de fuir pour sauver leur peau. Les civils ont été globalement épargnés, mais les rebelles ont pourchassé les chefs de village et ont échangé des coups de feu avec les soldats envoyés pour les combattre.

En plein jour

Kabemba Mushini, 37 ans et mère de 10 enfants, attend avec la foule la distribution de rations de nourriture à Kilomo, à 40 km à l’est de Mitwaba. Fin janvier, elle a dit à IRIN que son village avait été attaqué en plein jour deux mois plus tôt.

« Nous avons été surpris d’entendre des coups de feu venant de l’autre côté du pont. Quand nous avons regardé dehors, de la fumée s’échappait déjà des maisons là-bas », a dit Mme Mushini en consolant sa fille de 11 ans, prise d’une quinte de toux. « J’ai à peine eu le temps de rassembler les enfants et de fuir. J’ai pensé que nous allions tous mourir. »

Avec ses enfants, elle s’est enfuie vers les champs où travaillait son mari. Après avoir dormi à l’air libre, la famille a rampé jusqu’au village, mais toutes leurs affaires avaient été brûlées ou avaient disparu.

Mme Mushini a dit qu’elle avait récupéré une marmite à moitié fondue, et que la famille avait dormi quatre nuits de plus dans les champs avant de rejoindre péniblement Kikomo à pied. Là, ils se sont installés dans la maison de membres de la famille qui avaient déjà fui plus loin.

Le couple a trouvé de quoi travailler un peu dans les champs pour environ 1,50 dollar US par jour, mais la famille manquait de tout, aussi bien de couvertures que d’ustensiles de cuisine. Mme Mushini a dit qu’elle n’avait même pas de savon pour se laver ou laver les seuls vêtements fanés qu’elle possédait.

Mme Mushini a dit que sa famille vivait dans la peur, et qu’ils n’avaient pas pris la peine d’inscrire les enfants à l’école devant la probabilité de devoir fuir à nouveau. « Le futur s’annonce sombre. On se sent paralysés, comme si nos vies avaient cessé. »

La semaine qui a suivi cet entretien, Kikomo fut rasé à son tour.

La vague de violence actuelle coïncide avec le début de la saison des pluies, ce qui ne fait qu’aggraver la situation des personnes déplacées. Après avoir perdu l’essentiel de leur bétail et de leur récolte, la plupart survivent avec des racines de manioc, et guère plus.

Le PAM a dit qu’il craignait que le nombre de femmes enceintes ou allaitantes et d’enfants atteints de malnutrition aiguë ait augmenté, laissant présager de nouveaux problèmes sanitaires. Une épidémie de choléra fait rage en plusieurs endroits du Katanga, y compris à Pweto où de nombreuses personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) ont trouvé refuge.

IRIN a rencontré Mulopa Mwambala, un fermier de 35 ans qui conduisait sa femme et leurs six enfants vers le sud, en dehors du triangle, après avoir passé près de trois mois dans la brousse. L’une de ses filles portait un petit panier tissé rempli d’insectes – un précieux complément protéique.

« Nous sommes fatigués d’être dans la brousse et, de toutes les façons, l’armée nous a dit de ficher le camp », a dit M. Mwambala, en poussant le vélo envoyé par son frère pour l’aider à évacuer sa famille. « Nous nous sommes fait chasser de tous les côtés et nous avons trop souffert. »

Comme beaucoup, les enfants de M. Mwambala ne vont plus à l’école depuis des mois.

Bilan meurtrier

Médecins sans frontières (MSF), la dernière organisation humanitaire à opérer à l’intérieur du triangle, a dit que les civils étaient de plus en plus nombreux à ne pas pouvoir ou à ne pas vouloir, pour des raisons de sécurité, aller se faire soigner dans les hôpitaux ou les cliniques que l’organisation gère dans la région. De plus, la malnutrition les rend plus vulnérables aux infections.

Thomas Mollet, chef de mission pour MSF Hollande au Katanga, a dit que les taux de mortalité avaient plus que triplé à l’hôpital de l’organisation à Shamwana. « Lorsque nous voyons des patients, ils arrivent très tard », a dit M. Mollet. « De nombreux enfants meurent de paludisme. »

Beaucoup de femmes et de nourrissons meurent également dans la brousse lors d’accouchements non assistés, a-t-il ajouté.

M. Mollet a cité un exemple sinistre, celui d’une femme qui était arrivée à l’hôpital seule, à pied, après avoir perdu son enfant à l’accouchement. Ses contractions avaient faibli alors que seule la tête du nourrisson était sortie, ce qui l’avait asphyxié.

La femme avait titubé dans la brousse cinq jours durant, parcourant 80 km à la recherche de secours. Elle avait perdu beaucoup de sang et souffrait d’un choc septique, et a dû être opérée d’urgence pour retirer l’enfant et stopper l’hémorragie.

« Elle ne pourra plus avoir d’enfants, mais elle a survécu », a dit M. Mollet.

En temps normal, la femme aurait alerté une clinique rurale voisine, qui aurait demandé à MSF de dépêcher une ambulance de brousse pour venir la chercher. Mais la clinique publique a fermé à cause du conflit.

Les familles d’accueil sont également mises à rude épreuve. D’après Mbowa Kalenga Wakumbo, un fonctionnaire de Mitwaba, de nombreuses PDIP ont trouvé refuge auprès d’étrangers comme le veut la tradition d’hospitalité africaine. « Mais parfois, ces familles accueillent plus de 20 personnes chez elles. Cela a des conséquences sur leur propre santé et sur de nombreux autres aspects. » Cette situation pèse notamment sur les écoles.

Nous sommes venus à Mitwaba parce qu’il y a l’armée, et que c’est un endroit sûr...Mais s’ils continuent d’abuser les gens, c’est parce qu’ils ne sont pas dirigés ou approvisionnés comme il faut

Les villageois et les travailleurs humanitaires ont également rapporté des histoires de passage à tabac et d’extorsion des mains de troupes gouvernementales – une pression qui a contribué au déplacement, a dit le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies.

« Nous sommes venus à Mitwaba parce qu’il y a l’armée, et que c’est un endroit sûr », a dit Étienne Kubunge, un fermier de 50 ans qui a été chassé dans la brousse à deux reprises par des attaques maï-maï. « Mais s’ils continuent d’abuser les gens, c’est parce qu’ils ne sont pas dirigés ou approvisionnés comme il faut. »

M. Wakumbo a dit qu’il était préoccupé par les familles des rebelles maï-maï qui les avaient suivis dans la brousse. En plus de souffrir de conditions difficiles, elles risquent de servir de boucliers humains en cas d’offensive de l’armée, a-t-il dit.

Dans l’attente d’un nouveau départ

La misère touche également ceux qui ont abandonné la lutte.

Bien que les autorités aient transféré l’essentiel des quelque 400 rebelles maï-maï qui se sont rendus l’année dernière vers la capitale provinciale de Lubumbashi ou ailleurs en RDC dans l’attente de leur démobilisation, un grand nombre d’entre eux se trouvent encore dans un centre d’entraînement de l’armée à l’abandon, aux abords de Manono.

Dans le bâtiment au sol de béton, où le toit fuit et les portes ne ferment pas, les rations sont maigres et l’ambiance est sinistre. Les femmes des rebelles et leurs enfants sont logés d’un côté, sous une grande tente.

Jean Muzela, 42 ans, est originaire du village de Mundela. C’est la pauvreté qui a poussé la plupart des combattants maï-maï à se rebeller, a-t-il dit. Quand ils se sont rendus, des fonctionnaires leur ont promis de l’argent pour les aider à rentrer chez eux et à prendre un nouveau départ dans la vie.

« On ne voit aucun changement », a dit M. Muzela. « On dort par terre. On mange mal. On n’a pas d’habits. On pensait qu’on verrait du changement, mais on se retrouve dans la même situation ».

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