Aider les citadins pauvres d’Afrique à bénéficier de la modernisation

Selon des recherches récentes, les plans de réorganisation et de modernisation des villes africaines, en partie motivés par les investisseurs, les cabinets d’architecte et les entreprises de construction cherchant de nouveaux marchés, pourraient renforcer les inégalités sociales. Certains analystes estiment cependant que les plus démunis pourraient également bénéficier de ces plans d’aménagement si les gouvernements se montrent attentifs aux besoins de leurs citoyens.

Selon l’article « African urban fantasies: dreams or nightmares? » (Fantaisies urbanistiques en Afrique : rêves ou cauchemars ?), la réalisation de ces plans d’aménagement dans des villes qui existent déjà exclut les populations à faible revenu les plus vulnérables, qui sont expulsées et relogées ailleurs. En effet, certaines zones d’habitation informelles – dans lesquelles vivent la plupart des citadins pauvres d’Afrique – se trouvent sur des terrains intéressants pour les promoteurs immobiliers.

« Dans la course aux terrains urbains bien situés, les pauvres vont inévitablement sortir perdants et être repoussés à la périphérie des villes, loin des emplois et des équipements collectifs. Les gouvernements vont investir les deniers publics en priorité dans ces nouveaux projets, ce qui réduira les ressources disponibles pour améliorer les services dans les quartiers défavorisés », a dit à IRIN Vanessa Watson, auteure de l’article.

« La majorité de la population urbaine vivant dans une profonde pauvreté, avec un accès extrêmement limité aux services urbains, ces projets fantaisistes risquent probablement de renforcer la marginalisation et les inégalités qui affectent déjà ces villes », a ajouté Mme Watson, qui travaille avec le programme African Centre for Cities (ACC) de l’université du Cap.

En effet, « les politiques et projets d’aménagement et l’accaparement des terres font partie des principaux facteurs de déplacement urbain », a écrit le Humanitarian Policy Group dans un récent rapport.

Des bénéfices pour les pauvres

Des pays comme l’Angola, la République démocratique du Congo, le Ghana, le Kenya, le Nigeria, le Rwanda et la Tanzanie ont établi des partenariats avec le secteur privé pour mettre au point des plans d’urbanisme pour leurs villes.

Le Kenya prévoit la construction de deux villes, Konza et Tatu, qui compteront environ 100 000 habitants et comprendront des zones d’affaires et des centres commerciaux. Le gouvernement, qui cherche à faire de Nairobi le centre régional des technologies de l’information, voit bien Konza devenir la Silicon Valley africaine.

Les promoteurs du projet de Kigamboni, près de Dar es-Salaam, la capitale commerciale tanzanienne, ont dit qu’il s’agirait d’un centre urbain ultramoderne, doté d’équipements dignes de Dubaï, Hong Kong et Kuala Lumpur.

Plutôt que de renforcer les inégalités, la création de nouvelles villes pourrait bénéficier aux plus démunis, a avancé Albert Nyange, maître de conférence en urbanisme à l’université de Nairobi. M. Nyange a en effet remarqué qu’au Kenya, ce genre d’aménagements a incité le gouvernement à développer les infrastructures de transport.

« Investir dans un système de transport efficace est en soi favorable aux pauvres, car cela signifie que le transport devient abordable. Un système ferré efficace réduit le coût des produits et la construction de nouveaux logements entraîne bien d’autres bénéfices, tels que de nouveaux emplois », a dit M. Nyange.

« Il ne faut pas dénigrer ces projets, mais plutôt pousser les autorités municipales à offrir des incitatifs aux fournisseurs qui peuvent par exemple construire des logements bon marché, mais décents, pour les populations à faible revenu. »

Optimiser la densité de population

M. Nyange a ajouté que ces nouvelles villes pouvaient constituer une « solution pour alléger la pression exercée sur les villes plus anciennes » et pouvaient, à condition d’être aménagées correctement, « offrir une solution durable à l’urbanisation rapide ».

« Les nouvelles initiatives d’aménagement offrent une occasion de réaménager et redessiner les villes africaines pour, d’une certaine manière, faire face à l’urbanisation et créer l’ordre qui fait actuellement défaut », a-t-il dit. Selon lui, la nature chaotique des villes africaines telles que Nairobi s’explique par l’urbanisation rapide et un aménagement urbain inadéquat.

La plupart des habitants de Nairobi vivent dans des bidonvilles. Selon UN-HABITAT, le bidonville de Kibera, situé à seulement quelques kilomètres du centre, compte entre 500 000 et 700 000 habitants, soit une densité de plus de 2 000 personnes par hectare.

Si la réorganisation des villes améliore l’offre de services comme l’eau courante et l’électricité, il ne faut pas oublier de prendre en compte les habitants des bidonvilles et les personnes handicapées, a dit Tom Odongo, responsable du territoire, du logement et de l’aménagement physique du gouvernement du comté de Nairobi.

« Les villes qui sont aménagées pour la majorité de la population contribuent directement à améliorer la qualité de vie des pauvres. »

En effet, si une attention suffisante est portée pour éviter d’accentuer les inégalités, « des formes d’aménagement urbain durables peuvent favoriser la croissance économique, la protection de l’environnement et l’intégration sociale », a dit Rafael Tuts, coordinateur du Service de la planification et de l’aménagement du milieu urbain d’UN-HABITAT.

« Les villes qui sont aménagées pour la majorité de la population contribuent directement à améliorer la qualité de vie des pauvres. »

Selon M. Tuts, l’essentiel dans l’aménagement de ces villes est « d’optimiser la densité – pas nécessairement de la maximiser » pour garantir que les pays qui s’urbanisent rapidement puissent répondre aux besoins de leur population urbaine de plus en plus nombreuse. « Mais la densité n’est pas la seule réponse. Nous devons également minimiser le zonage, profiter de la mixité des fonctions urbaines et investir dans les espaces publics. »

De nouvelles approches urbanistiques

Mme Watson, de l’ACC, recommande différentes approches urbanistiques favorisant la majorité de pauvres des villes africaines.

« Les pauvres nécessitent une approche différente concernant les prestations de services, qui n’impose pas de coûts majeurs. Cela peut notamment comprendre des approches basées sur des services communautaires et décentralisés, différents niveaux de services et des subventionnements », a-t-elle dit.

Selon Mme Watson, si les grandes villes africaines ont été étiquetées comme derniers terrains à conquérir par les promoteurs immobiliers et sont actuellement « transformées à l’image de villes telles que Dubaï, Shanghaï et Singapour, la réalité dans toutes ces villes contraste radicalement avec les gratte-ciel en verre, les pelouses impeccables et les jeux d’eau des sites Internet des promoteurs et des architectes ».

« Les plans [dont parle Mme Watson] monopolisent l’attention des gouvernements et les financements pour des initiatives de pointe extrêmement onéreuses qui, si elles sont construites, serviront principalement une petite élite », a remarqué David Satterthwaite, agrégé supérieur de recherches du groupe sur les établissements urbains de l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED).

Certaines villes se sont cependant appuyées sur les processus politiques locaux pour étendre la portée des services essentiels pour les populations à faible revenu. « Celles-ci comprennent de nombreuses municipalités qui ont appris à travailler avec les organisations locales et les fédérations d’habitants de bidonvilles ou de taudis à Jinja (Ouganda), Harare (Zimbabwe) et dans de nombreux centres urbains de Namibie et d’Afrique du Sud. »

Ce dont les villes africaines ont besoin, a dit M. Satterthwaite, ce sont « des gouvernements locaux compétents et responsables qui répondent aux besoins et aux priorités de leurs citoyens. »

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