Déplacés par Boko Haram, les Nigérians risquent d’être invisibles au Niger

Près de 37 000 personnes, de nationalité nigériane et nigérienne, ont fui les violences de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria depuis début 2012. La plupart se sont réfugiées chez des proches au Niger voisin, mais l’aide humanitaire reste fragmentaire. Les efforts du gouvernement pour enregistrer les déplacés sont lents et le statut de réfugié n’a pas encore été accordé à ceux qui peuvent y prétendre.

Lors des dernières attaques, le 26 janvier, des terroristes présumés de Boko Haram ont tué une centaine de personnes dans les villages de Kawuri et de Waga Chakawa, dans les États de Borno et d’Adamawa, respectivement.

Le 18 janvier, plus de 500 personnes ont fui le village de Ghashakar, dans l’État de Borno, au nord-est du Nigeria, et traversé la rivière Komadougou pour se réfugier à Gasseré, au Niger, 2 km plus loin. IRIN a interviewé ces déplacés.

Trois enfants sont morts en traversant la rivière, car ils ne savaient pas nager, a dit Kelli Moustaph, responsable des opérations sur le terrain du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Des dizaines de villageois ont donné la même version des faits : leurs maisons ont été incendiées pendant qu’ils dormaient. Des habitants ont dit à IRIN que dix personnes étaient mortes, 40 magasins avaient brûlé et sept véhicules avaient été incendiés. « Nous sommes partis pieds nus, sans rien. Nous avons juste emmené nos enfants », a dit Fatimata Boura, qui s’est réfugiée à Gasseré avec les 12 autres membres de sa famille.

Des hommes de Ghashakar ont dit à IRIN que leur village avait été pris pour cible parce que des jeunes avaient mis sur pied une milice d’autodéfense pour tenter de se protéger des violences. Les membres de cette milice ont fui vers d’autres localités du Nigéria et du Niger, a dit Oumar Moustapha, chauffeur de taxi-brousse dont le véhicule a été incendié lors de l’attaque.

Chaque foyer de Gasseré a accueilli une famille. Certaines maisons ont dû faire de la place pour plusieurs dizaines de personnes. Yakaka Kiari, la femme du chef du village, a dit qu’elle et son mari avaient accueilli 30 personnes, principalement des enfants. La plupart des familles manquent sérieusement de place et, surtout, de nourriture. « Avec l’aide humanitaire, nous pourrons les aider davantage. Même si le village est surpeuplé, nous essayerons de nous en sortir », a-t-elle dit à IRIN.

Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la plupart des déplacés installés à Gasseré appartiennent à l’ethnie Kanuri, tout comme leurs hôtes, tandis que 120 foyers hausa et peul se sont réfugiés à Garindogo, à 1,5 km de Gasseré. La majorité des Kanuri vivent dans le nord-est du Nigeria, dans le sud-est du Niger, dans l’ouest du Tchad et dans le nord du Cameroun. Ils disent avoir été accueillis très chaleureusement. « Nous nous sentons chez nous. Nous voulons rester ici », a dit Falmatta Modou.

« Nous sommes dépassés », a cependant dit à IRIN Ousseini Boukar, le maire de la commune, lors d’une distribution par le HCR de kits de cuisine, de couvertures, de jerrycans et de nattes pour 60 familles. « La vie est déjà très difficile pour la population ici, alors il est très dur pour les familles de nourrir dix personnes de plus. »

Manque de nourriture

Le Niger est en dernière place sur les 186 pays de l’indice de développement humain des Nations Unies pour 2013. La récolte de millet, de blé et de maïs a été maigre pour la plupart des habitants de Gasseré. Les pluies sont arrivées tard et ont terminé tôt. Les plantes n’ont donc pas pu mûrir. Les paysans qui pratiquent l’agriculture de décrue sur les rives du Komadougou, auxquels le gouvernement a fourni des semences, ont perdu presque toutes leurs cultures lorsque la rivière est sortie de son lit à deux reprises. 

C’est maintenant la saison du poivron rouge, mais des insectes connus au Niger sous le nom de « sautereaux » ont ravagé des dizaines d’hectares de cultures. Selon Chiarami Sanda, un agriculteur local, de nombreuses familles du village n’ont des réserves que pour deux semaines environ.

L’attaque a eu lieu à 2 km de la rivière Komadougou, qui sépare le Niger du Nigéria.

« Le gouvernement ne dispose pas de réserves d’urgence », a dit M. Boukar, le maire. « Nous avons besoin de l’aide internationale. »

Une évaluation de la sécurité alimentaire achevée récemment par le Programme alimentaire mondial (PAM) et le HCR révèle que les centres de nutrition dans les principaux sites d’accueil de populations déplacées présentent des taux plus élevés de malnutrition aiguë sévère et modérée qu’en mai 2012, lorsque les déplacés ont commencé à arriver.

Gasseré comptait auparavant 72 écoliers, mais ce nombre a doublé, a dit le directeur de l’école, Malam Mahmoudou Ousman.

L’insécurité a également des conséquences sur l’économie. Les Nigériens et les Nigérians traversaient régulièrement la rivière pour vendre des produits ou accéder à des services dans le pays voisin. Ces échanges sont maintenant interrompus. Des femmes de Gasseré ont dit à IRIN qu’elles avaient l’habitude de se rendre chaque semaine au Nigeria pour faire de la farine, car elles n’ont pas de moulin au Niger. Maintenant, elles ont trop peur de traverser la frontière.

Les 25 janvier, le CICR a distribué de la nourriture aux 200 familles déplacées enregistrées. L’organisation cherche à répondre aux besoins d’environ 1 400 foyers répartis sur plusieurs communes.

Le PAM a également apporté de l’aide et est actuellement en train d’évaluer la sécurité alimentaire des déplacés et de leurs hôtes afin d’intensifier son action.

Depuis mai 2012, le HCR a distribué des produits non alimentaires à près de la moitié des familles déplacées dans neuf villages, estime Adamou Maina, responsable du bureau du HCR à Diffa. L’organisme est en train de mettre au point une stratégie d’hébergement avec le CICR, principalement axée sur des abris transitionnels faits de bois et de bâches en plastique. Les abris seront attribués aux familles déplacées et hôtes au cas par cas, en fonction des besoins, a dit M. Maina.

Invisibles

Les organisations d’aide humanitaire et le gouvernement ont des difficultés à atteindre tous les déplacés. Ceux-ci sont moins visibles, car ils sont hébergés dans des familles d’accueil dans une vingtaine de villages. « Ils sont tellement dispersés qu’il est très difficile d’intervenir ou de les atteindre », a dit Daniel Hadji Abdou, directeur de la Direction régionale de l’état civil (DREC) de Diffa, qui est chargée d’enregistrer les déplacés.

Il faut deux heures de 4x4 sur des routes sablonneuses pour atteindre Bosso, un village à 100 km de Diffa où les déplacés représentent environ 29 pour cent de la population totale.

La plupart des déplacés réfugiés à Diffa qui ont parlé à IRIN ont dit qu’ils n’avaient reçu aucune aide. Afnori Hawanna Mamouni, chef du quartier d’Afnori, à Diffa, a dit que nombre de déplacés étaient arrivés sans nourriture et sans argent. Ils sont hébergés par des familles ou louent de petits logements. « Nous leur avons donné à manger, un hébergement, nous les aidons s’ils sont malades, mais il y a beaucoup de problèmes que nous ne pouvons pas régler nous-mêmes », a-t-il dit à IRIN.

Le gouvernement a enregistré 37 000 déplacés en septembre 2013, mais n’a pas encore mis ses chiffres à jour. D’autres organismes, dont le CICR, l’Organisation internationale pour les migrations et l’organisation non gouvernementales (ONG) ACTED, disposent de chiffres plus récents, mais seulement dans les communes où ils interviennent.

Selon les chiffres de 2013 de la DREC, la majorité des déplacés sont des Nigériens qui reviennent après avoir quitté le Niger pour le Nigeria il y a 30 ou 40 ans et seulement 22 pour cent sont originaires du Nigeria.

Le gouvernement est réticent à l’idée d’enregistrer officiellement les deux groupes, car il craint que des Nigériens de retour dans leur pays d’origine, ou même des membres de Boko Haram, essayent de se faire passer pour des réfugiés, a dit M. Abdou.

Le gouvernement a accordé un statut de réfugié temporaire à ceux qui en ont fait la demande, mais ce statut n’a pas été appliqué de prime abord, a dit Ibrahima Abdou, représentant du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) à Diffa.

Ce qui complique encore plus la situation, a-t-il dit, c’est que des enfants de couples mixtes d’origine nigérienne et nigériane et qui ont choisi la nationalité nigériane peuvent également prétendre au statut de réfugié.

La situation est très instable, a dit M. Abdou, de la DREC. Des personnes traversent la frontière chaque semaine et de nouvelles vagues de déplacés arrivent. « La situation n’est pas stable. Les déplacés pourraient rentrer bientôt », a-t-il dit. Le gouvernement lancera bientôt un processus d’enregistrement officiel et ceux qui y ont droit obtiendront le statut de réfugié, a-t-il ajouté.

« Il y a davantage de possibilités d’emploi au Nigeria. Ici, ils ne pourront qu’attendre l’aide humanitaire », a dit M. Abdou, d’OCHA.

Danny Bouga, un vétérinaire de Baga qui s’est enfui à Diffa il y a deux mois, est du même avis. « Je ne trouve pas de travail ici, a-t-il dit à IRIN. Je veux rentrer. Je ne peux pas rester ici sans emploi. »

Certaines personnes sont déplacées depuis 18 mois. Elles ont fui les affrontements de Maiduguri ou les attaques à Baga et dans les alentours. Selon elles, l’aide humanitaire est irrégulière et certains disent n’avoir rien reçu du tout.

OCHA a tenté d’aider le gouvernement à esquisser un plan d’action, mais ce dernier attend d’être signé par le gouverneur depuis des semaines. Selon M. Abdou, d’OCHA, ce n’est que quand un appel à l’aide officiel sera lancé que les organisations d’aide humanitaire pourront redoubler d’efforts.

Sécurité

Des soldats et des membres de la police militaire nigériens ont été postés à l’entrée de Gasseré, au bord de la rivière, à 30 m du Nigeria. Malgré leur présence, de nombreux villageois ne se sentent pas en sécurité avec des violences aussi proches. « Ils [les déplacés] sont venus parce qu’ils voulaient se sentir en sécurité, mais maintenant nous aussi nous le voulons », a dit le chef du village, Kaselma Bouma, à IRIN.

M. Abdou, de la DREC, a dit à IRIN que la frontière était militarisée et « la sécurité [...] garantie ».

« Il n’y a simplement pas assez de soldats pour surveiller toute la frontière à la fois », a cependant dit à IRIN le maire de Bosso, Elh Bako Mamadou.

À Diffa, OCHA tente de mobiliser davantage d’aide et pousse le gouvernement à prendre les rênes de la situation et à défendre les droits des réfugiés. Mais selon M. Abdou, d’OCHA, il est difficile d’obtenir des informations fiables. « Ces déplacées sont invisibles. Ils ont besoin de plus de monde pour défendre leurs droits avec vigueur. »

Les autorités locales demandent elles aussi de l’aide. Les infrastructures de Bosso craquent sous la pression, a dit Mayor Mamadou, signalant que 100 enfants étaient désormais entassés dans une salle de classe construite pour 30 élèves. « Nous avons plaidé [leur cause auprès] du HCR, des autorités nationales [...] Nous devons donner des terres à ces personnes. Nous devons donner aux réfugiés leur statut de réfugié. Ils ont besoin de place. Il faut organiser cela du début à la fin », a-t-il dit à IRIN.

Pour ce qui est des déplacés, nombre d’entre eux ont exprimé le souhait de rentrer chez eux, d’autres ont dit qu’ils étaient trop fatigués des violences pour rentrer au Nigeria.

Un Nigérien déplacé de Ghashakar, Ousmane Katiala, a fait part à IRIN du peu de foi qu’il avait en la capacité du gouvernement ou de l’armée pour résoudre le conflit. « Seul Dieu peut trouver une solution à ce problème. Les hommes ne peuvent pas y arriver », a-t-il dit.

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