Des dignitaires religieux prêchent la paix en RCA

L’archevêque et l’imam offrent un duo singulier ; ils se donnent la réplique et échangent leurs points de vue sur différents sujets. Originaires de République centrafricaine (RCA), ces deux éminents responsables religieux se sont rendus cette semaine à Londres pour sensibiliser l’opinion aux terribles évènements qui secouent leur pays. L’objectif est aussi de recueillir le soutien de la communauté internationale, afin qu’elle s’implique davantage dans la résolution de la crise centrafricaine.

Les deux hommes, l’archevêque Dieudonné Nzapalainga et l’imam Omar Kabine Layama sont de vieux amis. Depuis le début de la crise humanitaire en décembre 2012, ils travaillent ensemble à la création d’une « plateforme » interconfessionnelle, avec un pasteur protestant qui n’a pas pu les accompagner à l’occasion de ce voyage en Europe. 

Comme les hostilités en RCA sont caractérisées par un conflit entre musulmans et chrétiens, il peut paraître étrange de voir ces hommes travailler main dans la main. Mais les deux hommes balayent ce genre d’affirmation d’un revers de la main. Mgr Nzapalainga, catholique de son état, rejette même l’idée que la milice qui pousse aujourd’hui ses voisins musulmans à fuir Bangui soit réellement chrétienne.

Lors d’une réunion organisée par la Chatham House, il a déclaré : « ils ne se battent pas pour des raisons religieuses. », faisant allusion aux milices « anti-balaka », un terme qui peut se traduire par « à l’épreuve des machettes ».

« Ils ne combattent pas pour la croix, ni pour l’église ou la Bible. En fait, à bien y regarder, on peut voir qu’ils portent des amulettes – des talismans païens – car ils croient que cela les rend invulnérables aux balles. Malheureusement, les évènements du 5 décembre nous ont prouvé le contraire. La Séléka* a tué quatre à cinq cents personnes. Ces jeunes gens étaient juste de la chair à canon », a expliqué l’archevêque.

Les anti-balaka se battent contre les rebelles de la Séléka, officiellement dissoute, mais toujours active, un groupe majoritairement musulman qui a renversé le président François Bozizé en mars 2013. Les affrontements qui ont éclaté le 5 décembre à Bangui, la capitale, ont fait des dizaines de morts.

Comprendre les origines de la crise

Mgr Nzapalainga a affirmé qu’il comprenait ce qui avait conduit à l’émergence du mouvement anti-balaka, qui a vu le jour en réaction à ce qui se passait dans le pays, mais que comprendre ne signifiait pas approuver.

« Des villages entiers avaient été brûlés, des personnes ont été tuées et d’autres se sont enfuies. Et il y a eu un moment où les gens ont dit "trop, c’est trop"… Comme les autres avaient tué, ils ont voulu tuer aussi. S’il y avait eu un État digne de ce nom, cela aurait mis un terme aux massacres, cela aurait pu empêcher la violence, mais l’État a été incapable de réagir. Les gens ont donc décidé de se faire justice eux-mêmes. Mais nous savons ce que donne la vindicte populaire et ce n’est pas un chemin à suivre », a-t-il déclaré.

Pour expliquer pourquoi les anti-balaka en sont venus à prendre pour cible leurs voisins musulmans, l’archevêque a déclaré que lorsque les soldats de la Séléka ont commencé à se révolter dans le nord-est fin 2012, ils ont recruté des mercenaires originaires du Soudan et du Tchad. Ces hommes ne parlaient ni le français, ni le sango - les langues nationales de RCA - seulement l’arabe. Ils s’appuyaient donc sur la communauté musulmane arabophone et partageaient leur butin avec elle. Ces musulmans locaux ont donc été perçus comme complices des rebelles de la Séléka. 

L’imam Layama a confirmé ces propos et précisé que l’origine du conflit était la convoitise des ressources naturelles de la RCA. « Nos richesses suscitent la convoitise. Les hommes politiques se servent de ces richesses pour accéder au pouvoir, il y a donc beaucoup de mercenaires dans le pays pour contrôler les zones minières. Et comme il n’y a pas d’État, la contrebande se poursuit en toute impunité. Sans un retour à la sécurité, le pays risque d’être entièrement délesté de ses richesses. »

La politique, a-t-il ajouté, fait aussi partie de ce mélange toxique. « Si les anti-balaka étaient au départ des groupes d’autodéfense, ils comptent désormais dans leurs rangs des membres de la garde présidentielle de l’ancien régime [de François Bozizé] qui tente de revenir au pouvoir. Avant l’élection de la nouvelle présidente [Catherine Samba-Panza, élue la semaine dernière par le Conseil national de transition], nous les avons vus brandir de grandes pancartes où il était inscrit "Non au conseil de transition". Ils voulaient revenir à l’ancienne constitution. De son côté, la Séléka refuse également d’accepter la défaite, ses milices perdent du terrain et se regroupent dans le nord. La politique joue donc un rôle important dans la crise. »

Un passé douloureux

La politique remonte au début du 20e siècle, du temps où les autorités coloniales françaises concentraient leurs efforts administratifs sur Bangui, au détriment du nord-est qui se voyait relégué au rang de « district autonome », a expliqué Louisa Lombard, assistante de recherche post-doctorante à Berkeley, l’Université de Californie.

« Par conséquent, tout ce qui concerne "l’État" et "la nation" en RCA échappe au contrôle de l’entreprise chrétienne française centrée sur la capitale », a publié Mme Lombard sur le site African Arguments

« Les membres des groupes rebelles, qui ont émergé dans le nord-est de la RCA de 2006 à 2009 pour venir ensuite grossir les rangs de la Séléka, ont pris les armes, non pas tant pour remplacer le gouvernement que pour le forcer à leur octroyer plus de richesses. Ils se plaignent, entre autres, que Sikkikede, la plus grande ville du nord-est, dans la préfecture de Vakaga, n’a pas de gouvernement officiel depuis près d’une décennie. Les habitants du nord-est se trouvent dans une impasse : ils ne sont pas suffisamment centrafricains pour la RCA, mais pas non plus assez étrangers pour être considérés comme des citoyens d’autres pays », a écrit Mme Lombard.

Oeuvrer pour la paix

Aujourd’hui, l’archevêque et l’imam essayent de ramener l’unité dans les communautés divisées. Ils veulent collecter des fonds pour créer des écoles interconfessionnelles où les jeunes pourront grandir ensemble ; des hôpitaux interconfessionnels où chacun serait soigné quelles que soient ses origines ; et une station de radio diffusant des messages de paix capable d’émettre dans tout le pays et pas seulement à Bangui et dans ses environs.

Ils réclament également des aides agricoles pour enrayer une crise alimentaire majeure

« Il y a aussi le problème des fermiers qui n’ont pas pu semer ces deux dernières années », a déclaré l’imam Layama. « Il n’y a donc plus de semences dans le pays. Tout a été brûlé. On ne peut pas se contenter de distribuer de l’aide alimentaire aux gens, cela ne sera jamais suffisant de toute façon. Nous voulons que les ONG [organisations non gouvernementales] et les autres partenaires distribuent des semences à la population, afin qu’elle puisse subvenir à ses besoins. »

Mais tous ces projets dépendent du rétablissement de la paix et d’une administration effective. Les Casques bleus africains en RCA sont actuellement débordés et mal équipés

Selon Mgr Nzapalainga, la seule solution satisfaisante serait l’envoi d’une force armée des Nations Unies. « Nous ne voulons pas que cela soit perçu comme étant seulement un problème africain », a-t-il dit. « Vu l’ampleur des ravages, nous voulons que chaque pays nous aide. Nous faisons partie d’un concert de nations, donc si un fait grave se produit dans notre pays, d’autres personnes doivent aussi agir et s’élever contre ce type de barbarie. »

« D’autre part, nous ne demandons pas seulement un envoi de troupes aux Nations Unies, nous réclamons également une aide administrative et politique. Cela doit faire partie de tout mandat des Nations Unies », a-t-il ajouté.

« La République centrafricaine est immense, a renchéri l’imam Layama, et nos frontières avec le Tchad, le Soudan et [la République démocratique du] Congo sont complètement poreuses. La RCA est une poudrière et seules les Nations Unies peuvent faire face à l’ampleur du conflit. Il faudra combattre le trafic de drogues et la contrebande d’armes qui sévissent. C’est le seul moyen de trouver une solution durable ».

*Depuis la dissolution officielle des milices de la Séléka en septembre 2013, ces combattants sont plus communément appelés les « ex-Séléka », même si les forces constituantes du groupe continuent de jouer un rôle déterminant.

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