Vivre sans l’État dans les bidonvilles du Caire

Pour les habitants du Caire, la plus grande ville d’Afrique et du Moyen-Orient, l’année 2013 s’est terminée avec la promesse souvent renouvelée du gouvernement de fournir enfin des services essentiels et améliorer le développement dans les bidonvilles, où vivent la moitié des habitants de la ville.

Mais plutôt que d’attendre que le projet de rénovation des bidonvilles, annoncé en novembre par le premier ministre Hazem Al-Beblawi, porte ses fruits, beaucoup font simplement du mieux qu’ils peuvent sans l’aide de l’État.

Lorsque les services essentiels font défaut, les habitants des bidonvilles doivent souvent prendre eux-mêmes des initiatives. Ils creusent le sol, construisent des fosses septiques et des canalisations, installent des citernes et collectent des fonds auprès des membres de la communauté pour payer des ingénieurs privés pour construire des conduits d’égouts et les connecter au réseau de la ville.

« Ces communautés sont particulièrement autonomes lorsqu’il s’agit de trouver des manières de s’en sortir », a dit Thomas Culhane, cofondateur de Solar CITIES, une organisation non gouvernementale (ONG) qui investit dans les énergies renouvelables, notamment solaires, dans les communautés défavorisées. 

Rares sont ceux qui restent sans rien faire en attendant que le gouvernement tienne ses promesses.

« Les habitants des bidonvilles se méfient beaucoup des intentions du gouvernement. On leur a tant promis et rien n’a été accompli », a dit Khalil Shaat, conseiller technique de l’Agence allemande pour la coopération internationale (GIZ)

Selon les chiffres officiels du gouvernement, Le Caire compte 112 établissements informels. Vingt-quatre d’entre eux sont classés dans la « catégorie I », c’est-à-dire dangereux pour la vie de leurs habitants ; 28 sont de « catégorie II », ce qui signifie que les logements sont inadéquats ; 11 sont de « catégorie III », c’est-à-dire insalubres ; et 49 sont « planifiés ».

Ezzat Naem Guindy est le fondateur de la Spirit of Youth Association (SOY), une association à dimension environnementale oeuvrant à Manshiet Nasser, l’un des plus grands bidonvilles du Caire. Selon lui, cet établissement informel est un « modèle » en terme d’autonomie. Le gouvernement n’y est pas totalement absent, mais le manque d’infrastructures et l’irrégularité des services publics posent de sérieux problèmes.

IRIN s’est intéressé aux modes de survie des habitants du bidonville de Manshiet Nasser et à la manière dont ils compensent l’absence de soutien de l’État grâce à leurs propres réseaux de services.

Eau et tout-à-l’égout

La plupart des établissements informels du Caire trouvent moyen d’accéder à l’eau et à l’électricité. M. Shaat estime cependant que seulement 20 à 30 pour cent des foyers sont connectés au réseau d’eau de la Ville. Près de 60 pour cent sont connectés à un réseau informel et 10 pour cent n’ont pas d’eau du tout. Pas plus de cinq à dix pour cent de ces établissements ont un réseau d’égouts officiel. Le reste rejette ses eaux usées dans des fosses septiques, souvent sujettes à des fuites.

Dans les années 1980, la Banque mondiale a accordé des fonds au gouvernorat du Caire pour installer un réseau d’eau, d’égouts et d’électricité à Manshiet Nasser. « Seulement la moitié des fonds ont été dépensés à cause de la corruption et de nombreuses parties du bidonville ne sont donc pas connectées », a dit M. Guindy à IRIN. Deux grandes canalisations d’eau et de tout-à-l’égout ont été construites, ce qui, selon M. Guindy, est insuffisant pour les 65 000 habitants de Moqattam, un quartier de Manshiet Nasser. 

Moins de la moitié des habitants, dont la plupart vivent dans la partie basse du bidonville, ont régulièrement accès à l’eau et ceux qui en bénéficient sont confrontés à de fréquentes coupures. Dans la partie haute, la situation est bien pire, a dit M. Guindy. Jusque récemment, l’eau ne coulait des robinets que le dimanche, lorsque les ateliers de recyclage – qui utilisent des machines gourmandes en eau – étaient fermés. Ils profitaient donc de ce jour-là pour remplir leurs citernes personnelles pour le reste de la semaine.

« Il y a quatre mois, nous avons collecté 300 livres égyptiennes [43 dollars] auprès de chaque famille pour acheter un gros moteur et nous l’avons placé en haut de la canalisation de la zone basse pour pomper l’eau vers le haut », a dit M. Guindy. L’eau coule désormais pendant trois à quatre heures par jour en dehors du dimanche.

Ceux qui vivent dans d’autres rues ont installé leur propre raccordement au réseau d’eau ou de tout-à-l’égout principal. « L’eau arrive la nuit », a dit à IRIN un habitant du bidonville prénommé Saïd. « Je la conserve dans des réservoirs pour l’utiliser pendant la journée. »

Sous la pression de la communauté locale, le ministre de Logement et du Développement urbain et le gouverneur du Caire ont visité Manshiet Nasser il y a environ trois mois. Un projet d’installation de nouveaux réseaux d’eau et d’égout a été annoncé par la suite. Selon les promesses des autorités, tout le secteur devrait être raccordé d’ici septembre 2014.

Gestion des déchets

Les habitants des bidonvilles ont également dû mettre au point des solutions pour la gestion de leurs déchets. Les ramasseurs de déchets, appelés Zabaleen, collectent 9 000 tonnes de détritus par jour – soit près des deux tiers des 15 000 tonnes produites quotidiennement par la ville, selon les estimations. Ils collectent et gèrent les ordures et en recyclent 85 pour cent. 

« Nous pouvons trier et réutiliser tous les matériaux. C’est un système très intéressant », a dit M. Guindy.

Pour ce qui est des déchets organiques, la plupart des habitants les jettent dans des décharges informelles ou payent des ramasseurs de poubelles pour les collecter au pas de leur porte.

Le ministère de l’Environnement est en train de mettre au point un nouveau programme officiel visant à engager 12 entreprises pour le nettoyage de Moqattam et de trois autres districts du Caire. Les habitants attendent cependant d’en voir le résultat.

Éducation et santé

Les bidonvilles dans lesquels vivent des milliers d’Égyptiens n’ont souvent qu’une ou deux écoles publiques. Manshiet Nasser n’en compte qu’une seule, où sont inscrits environ 2 000 élèves, répartis dans des classes de plus de 70 enfants.

« Une formation professionnelle en plomberie, électricité, mécanique ou construction devrait être intégrée à l’éducation formelle pour permettre aux enfants d’étudier, d’obtenir un diplôme et d’entrer sur le marché du travail », a dit à IRIN M. Shaat, de la GIZ.

Selon lui, les programmes relatifs à l’éducation devraient également lutter contre le décrochage scolaire, qui est très élevé, car la grande pauvreté pousse de nombreux enfants à quitter l’école pour aider leur famille.

Ces communautés sont particulièrement autonomes lorsqu’il s’agit de trouver des manières de s’en sortir

Mashiet Nasser compte seulement deux dispensaires, dont les services sont insuffisants. Les habitants dépendent donc en grande partie des centres de santé privés, eux aussi mal équipés, et des organisations caritatives.

« Comme dans n’importe quel bidonville, le gouvernement n’est pas présent pour fournir des services à l’ensemble de la population. Nous n’avons pas de poste de police, ni de pompiers », a dit M. Guindy à IRIN.

« Nous n’avons que l’hôpital chrétien St Simon. L’hôpital [public] le plus proche se trouve à une demi-heure d’ici en voiture », a dit Antonis, propriétaire d’un atelier de recyclage à Moqattam. Antonis reproche au gouvernement de ne pas apporter son aide dans le bidonville. Les habitants doivent compter sur les membres influents de la communauté pour faire pression sur les autorités pour obtenir ce dont ils ont besoin.

Implication de la société civile

Les principales interventions sont réalisées par des organisations de la société civile. Au moins quatre associations et deux églises oeuvrent à Manshiet Nasser.

SOY offre des programmes d’enseignement informel favorisant l’alphabétisation et l’apprentissage de compétences par le biais d’un enseignement professionnel dans une « école de recyclage ». Jusqu’à présent, l’organisation a aidé 250 garçons à achever le cursus primaire. Vingt-cinq d’entre eux se sont inscrits dans une école préparatoire et dix de ces derniers sont maintenant dans le secondaire.

L’école de recyclage de SOY offre par ailleurs des vaccins contre l’hépatite et le tétanos, les enseignants font des visites à domicile pour sensibiliser les familles aux questions de santé, d’hygiène et de santé reproductive et des médecins sont invités à participer à des rencontres mensuelles.

Depuis 1984, une autre ONG, l’Association pour la protection de l’environnement (APE), travaille avec les Zabaleen et d’autres habitants des bidonvilles pour améliorer la santé, les revenus et l’éducation, notamment des femmes et des enfants. Parmi ses nombreux programmes, l’APE dirige des cours d’alphabétisation et des classes préparatoires pour les filles et leur enseigne des compétences professionnelles telles que le tissage de tapis et le patchwork. 

« Nous avons de nombreux programmes de santé, dont des campagnes de prévention contre les hépatites B et C, des sensibilisations à la santé et, chaque mois, des dépistages et des distributions de médicaments et d’aliments sains pour les familles les plus pauvres », a dit Bakhit Mettry, qui dirige le projet de recyclage de l’APE.

M. Mettry s’est néanmoins lamenté du mauvais état des rues de Moqattam. Selon lui, il revient au gouvernement de paver les rues.

Les habitants de bidonvilles veulent croire que les années à venir seront différentes et que le prochain gouvernement s’investira sérieusement sur le terrain. En attendant, ils continueront à combler les lacunes.

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