Martha Anger, réfugiée du Soudan du Sud : « Ils nous ont tirés dessus »

À partir de la mi-décembre 2013, le conflit s’est généralisé au Soudan du Sud, à la suite de ce que le gouvernement a qualifié de « tentative de coup d’État manquée ». Selon les estimations des Nations Unies, quelque 413 000 personnes sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) et des milliers d’autres ont fui en direction des pays voisins. D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), le nombre total de déplacés est probablement plus élevé, mais les organisations humanitaires ont peu d’informations en dehors des principales agglomérations.

Les États du Jonglei et du Nil supérieur comptent parmi les régions les plus touchées par les violences à l’extérieur de Juba, la capitale, forçant des milliers d’habitants à fuir. De violents affrontements opposent les forces armées fidèles au président Salva Kiir et les partisans de l’ancien vice-président Riek Machar.

Le centre de transit de Dzaipi, dans le district d’Adjumani au nord de l’Ouganda, fait partie des endroits qui accueillent un afflux de réfugiés du Soudan du Sud. Dans ce centre, les journalistes d’IRIN ont recueilli le témoignage de Martha Anger, une jeune mère réfugiée de 20 ans qui a passé la frontière ougandaise après avoir fui son village de la région de Bor, dans l’État du Jonglei.

Mme Anger a fui le 3 janvier, le jour où elle allait accoucher de sa fille. Voici son témoignage.

J’ai couru, couru, couru et couru encore

« Je resterai marquée à vie par ces dernières semaines, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Quelque chose que je n’aurais jamais imaginé connaître de toute ma vie. »

« Des hommes en tenue militaire ont attaqué notre village avec des AK-47. Ils sont arrivés un soir, ordonnant à tout le monde de sortir des habitations. Ils étaient environ une dizaine ou plus et, sans rien nous expliquer, ils nous ont tirés dessus. Tout le monde s’est mis à courir au milieu des coups de feu. Mes contractions avaient commencé, mais elles se sont arrêtées. »

« Je me souviens que quelque chose de glacé coulait le long de mon dos. Je me suis agenouillée et j’ai pensé "Dieu, aie pitié de tes enfants". Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu des hommes, des femmes et des enfants tomber à terre et ne [plus] se relever. En regardant derrière moi, j’ai vu des gens qui gisaient dans des mares de sang, certains étaient inertes et d’autres gémissaient de douleur. »

« C’est à ce moment-là que j’ai décidé de tenter ma chance et de m’enfuir. J’ai couru, couru, couru et couru encore, mais je pouvais toujours entendre les coups de feu. J’entendais les balles qui sifflaient au-dessus de ma tête, mais j’ai continué, même quand j’ai recommencé à sentir des douleurs dans mon ventre. Ma grossesse était alors très avancée et j’étais sur le point d’accoucher. Je me suis arrêtée près d’un ruisseau ; je ne pouvais plus courir. Mon cœur battait fort et la douleur dans mon ventre empirait. »

« J’ai décidé de me réfugier dans la forêt près du ruisseau et puis j’ai vu d’autres personnes, blessées pour la plupart, venir se réfugier au même endroit. C’est comme cela que j’ai appris que neuf membres de ma famille avaient été gravement blessés lors de la fusillade et que 11 autres avaient été tués. Deux des membres de ma famille blessés sont morts la nuit où nous nous sommes cachés dans la forêt. »

Peu de ressources

« Très tôt le matin, nous avons décidé d’aller en Ouganda plutôt que de rester cachés dans la forêt. Les douleurs de l’accouchement étaient moins fortes, donc nous avons commencé à marcher, le long de la route cette fois-ci pour éviter de tomber sur les insurgés. Nous avons parcouru une longue distance sans eau ».

« Maintenant, je suis réfugiée en Ouganda, je n’avais jamais vécu cela avant. Quoi qu’il en soit, j’ai une petite fille [née le 4 janvier] qui n’a pas de grand-mère ni de père. J’ai appelé mon bébé "Nyaring", un mot en langue dinka qui résume la situation actuelle au Soudan du Sud. »

« Nyaring ne va pas bien. Cela fait deux jours qu’elle [a] de la fièvre. Mon bébé n’a pas de vêtements pour la réchauffer. Je dois la serrer contre moi pour qu’elle ait chaud la nuit. »

« Au centre de transit, la nourriture, l’eau, l’abri et les vêtements sont un problème. La situation est difficile ici, alors s’il existe une autre solution pour aider mon pays, le Soudan du Sud, à vivre en paix, afin que nous puissions rentrer chez nous, je serais très heureuse. »

« Le monde doit réaliser qu’il y a un problème au Soudan du Sud, puisque les enfants, les mères et les personnes âgées souffrent à cause de la guerre »

« Je ne sais pas si je reverrai un jour ceux qui ont assassiné les miens. Si jamais je les revois, je leur dirai qu’ils ont anéanti la fierté du Soudan du Sud. Mais pour reconstruire notre pays, je suis prête à pardonner et à me réconcilier avec eux pour que nous puissions rentrer chez nous. »

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