La réconciliation, une gageure à Bossangoa (RCA)

Le changement récent de leadership en République centrafricaine (RCA) laisse entrevoir l’espoir d’une cessation des violences sectaires, mais des entretiens antérieurs réalisés auprès de chrétiens et de musulmans ayant trouvé refuge dans les deux camps séparés de Bossangoa, au nord du pays, révèlent à quel point les positions sont arrêtées après tant de violence.

« C’est la fin du chaos ; la fin des pillages ; la fin des représailles », a dit Alexandre-Ferdinand Nguendet, porte-parole du parlement provisoire et président par intérim depuis que Michel Djotodia, qui était au pouvoir depuis le coup d’État du mois de mars, a renoncé à la présidence le 10 janvier.

M. Djotodia a dit qu’il avait été incapable de maîtriser les forces d’opposition, qui font des ravages dans le pays depuis de nombreuses semaines.

C’est probablement à Bossangoa, là où les premières violences sectaires ont éclaté en septembre 2013, qu’il est le plus difficile de mettre un terme aux représailles opposant les derniers membres de l’alliance rebelle majoritairement musulmane Séléka qui a conduit M. Djotodia au pouvoir, et les milices d’autodéfense majoritairement chrétiennes connues sous le nom d’« anti-balaka ».

Les différentes tentatives mises en œuvre par les dirigeants des deux religions pour parvenir à une réconciliation n’ont pas porté leurs fruits.

« J’ai trouvé une ville divisée en deux », a dit Abdou Dieng, coordinateur humanitaire pour les Nations Unies, plus tôt ce mois-ci. « Une partie de la population, les chrétiens, campe à un endroit et l’autre partie, les musulmans, campe à un autre endroit. Il y a une absence totale de dialogue. Tout le monde a peur. Personne ne veut rentrer chez soi, et les conditions dans les camps sont abominables ».

Une ville divisée

Les anti-balaka (ce qui signifie « à l’épreuve des machettes ») ont lancé leurs premières attaques ici en septembre, entraînant des représailles de la part des ex-Séléka. Depuis, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays s’est multiplié dans les deux camps. On estime à environ 36 000 le nombre de chrétiens vivant dans l’enceinte de la mission catholique, et à 4 000 le nombre de musulmans réfugiés dans une école.

La vie dans les camps est devenue de plus en plus difficile, et est aggravée par la peur et la méfiance empêchant tout dialogue entre les communautés. Mais les personnes déplacées insistent sur le fait qu’un dialogue est essentiel.

Cela fait plusieurs semaines que Mustafa Ali vit dans le camp musulman. « Nous voulons rentrer chez nous car cet endroit n’a rien de bon », a-t-il dit. « Nous avons peur des anti-balaka. Je vis ici avec ma famille, et ma femme a dix enfants. Il n’y a pas de médicaments ou de nourriture – ou alors très cher. Un cube Maggi [bouillon cube à l’extrait de bœuf] coûte 25 francs [environ 0,05 dollar US]. Le savon, le sel et le sucre sont tous très chers. Et nous ne sommes pas en paix ici. Même en journée nous avons peur. Les chrétiens et les musulmans ont peur les uns des autres. Il est temps que tout cela prenne fin. »

Un sentiment partagé par les chrétiens vivant dans leur propre camp de déplacement.

Monique et sa famille y vivent depuis quatre mois. « Il n’y a pas d’accord entre nous et les musulmans », a-t-elle dit. « Ils ne nous laissent rien acheter de leur côté, et nous refusons de leur laisser acheter quoi que ce soit du nôtre. La situation est tellement mauvaise. On se demande : qui peut nous aider à régler nos différends ? Nous voulons que nos dirigeants fassent la paix et nous aident à reconstruire nos maisons, qui ont été brûlées. »

Pas de réconciliation

Les diverses réunions de réconciliation organisées par plusieurs dignitaires religieux et les autorités à Bossangoa n’ont pas donné de résultat.

Les musulmans accusent les chrétiens de mauvaise foi et de bloquer le processus de négociation. Abakar Ahmat, un éminent musulman travaillant avec l’imam local, a expliqué les raisons pour lesquelles la réconciliation n’a pas fonctionné selon lui.

« C’est entièrement la faute des chrétiens », a-t-il dit. « Nous autres musulmans étions d’accord pour nous réconcilier avec nos frères chrétiens, mais ils ne veulent pas de réconciliation. »

Il a ajouté que les chrétiens avec lesquels il avait dialogué avaient annoncé qu’ils se battraient jusqu’à ce que M. Djotodia démissionne, un événement qui s’est produit après l’échange entre IRIN et M. Ahmat.

L’évêque de Bossangoa, monseigneur Nestor Aziagbia, accuse tout autant les ex-Séléka que les anti-balaka de retarder le processus de réconciliation : « Chaque jour nous comptons de nouveaux morts parmi les déplacés. Tous nos efforts pour persuader les gens de rentrer chez eux sont restés sans réponse », a-t-il dit. « Nous n’obtenons tout simplement pas les résultats que nous espérions. Pour chaque pas en avant, nous reculons de trois ou quatre pas. Le véritable problème est la Séléka. Elle doit être démantelée, mais ça n’a pas été fait. »

M. Aziagbia a dit que les gens ne rentreront pas chez eux tant qu’ils ne se sentiront pas en sécurité.

« J’ai demandé le déploiement de la police régulière – la police et la gendarmerie – pour qu’elle fasse régner l’ordre et la loi, et afin que les déplacés rentrent chez eux, car c’est ce que tout le monde veut. Certains sont prêts à rentrer chez eux, mais lorsqu’ils le font, ils découvrent que leur maison a été pillée, et ils sont menacés par la Séléka, alors ils reviennent ici. »

« J’ai discuté avec l’imam. Eux aussi [les musulmans] ont peur des anti-balaka, qui les empêchent de rentrer chez eux. Ce qui est profondément décourageant c’est ces gens dont la maison n’est qu’à 5 minutes d’ici, mais qui se sentent impuissants et en danger et n’osent pas même traverser la route pour y retourner. »

Aide restreinte

Les organisations humanitaires travaillant à Bossangoa souhaiteraient voir les déplacés rentrer chez eux, car cela améliorerait la distribution de l’aide.

Seydou Camara, le responsable du bureau du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) à Bossangoa, a dit que l’aide était limitée par les conditions actuelles.

« Les deux communautés se méfient l’une de l’autre, et la situation a empiré depuis le 5 décembre [lorsque les anti-balaka et les ex-Séléka se sont affrontés à Bangui]. Une ville où les gens vivent à 50 ou 100 mètres de chez eux sans pouvoir s’y rendre, c’est une situation inacceptable. Bien que nous puissions aider les gens dans les deux camps, il serait préférable de les aider dans leurs quartiers ou dans les villages environnants. »

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