À quoi est dû le sentiment anti-immigration ?

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Les résultats d’une enquête internationale menée par l’institut de sondages britannique Ipsos MORI, divulgués la semaine dernière, ont révélé une hétérogénéité marquée du niveau de préoccupation vis-à-vis de l’immigration exprimé par les répondants des 19 pays étudiés.

Au Royaume-Uni, 43 pour cent des personnes interrogées ont cité le contrôle de l’immigration comme étant l’un des trois principaux sujets de préoccupation de leur pays, contre 32 pour cent en Australie (le deuxième pourcentage le plus élevé), 15 pour cent en Suède et un pour cent en Pologne et au Brésil.

L’importance accordée au thème de l’immigration au Royaume-Uni semble avoir peu à voir avec la proportion de sa population immigrée, estimée à environ sept pour cent. En Espagne, où les étrangers comptent pour environ 11 pour cent de la population, seuls six pour cent des personnes interrogées ont identifié le contrôle de l’immigration comme étant un sujet de préoccupation majeur.

En Allemagne, le pays européen accueillant la plus forte population étrangère (7,4 millions) à la date de janvier 2012, 22 pour cent des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête Ipsos MORI ont exprimé une inquiétude vis-à-vis de l’immigration. Selon les chiffres de la base de données Eurostat de la Commission européenne, la deuxième population étrangère la plus importante se trouve en Espagne (5,5 millions), suivie de l’Italie (4,8 millions), du Royaume-Uni (4,8 millions) et de la France (3,8 millions). En pourcentage de la population nationale, le Luxembourg figure en tête du classement avec une population nationale composée à 43 pour cent d’étrangers. Chypre, la Lettonie, le Liechtenstein et la Suisse présentent également une forte proportion d’étrangers.

Un certain nombre de chercheurs ont tenté de comprendre pourquoi les sentiments à l’égard de l’immigration variaient autant d’un pays ou d’une région à l’autre, sans toutefois aboutir à une réponse simple ou définitive.

Une analyse menée par les chercheurs d’Ipsos MORI a révélé que la poussée de préoccupations constatée au Royaume-Uni coïncidait avec une hausse marquée de l’immigration amorcée en 1999. En 2011, le Royaume-Uni recevait le plus gros afflux d’immigrés de tous les pays de l’Union européenne (566 000), suivi de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie.

Une inquiétude induite par des perceptions erronées

Malgré cette hausse significative, les Britanniques ont tendance à largement surestimer la part de leur population née à l’étranger, qu’ils évaluent à 31 pour cent en moyenne. Ils surestiment également la proportion de demandeurs d’asile et de réfugiés – le type d’immigration le moins répandu – au sein de la population immigrée et négligent les étudiants étrangers, qui constituaient la catégorie de migrants la plus importante au Royaume-Uni en 2011.

L’inquiétude suscitée par l’immigration découle souvent du sentiment que les immigrés font pression sur les services publics et bénéficient injustement des aides sociales. La réaction négative des Britanniques à la levée des restrictions de circulation qui visaient les Bulgares et les Roumains, les autorisant à chercher du travail dans les autres pays de l’Union européenne à compter du 1er janvier 2014, tient moins à la crainte qu’ils fassent de la concurrence à la population locale en matière d’emploi qu’à la croyance qu’ils s’installeront dans le pays pour profiter de ses services sociaux – un phénomène connu sous le nom de « tourisme social ».

Il est difficile de dire pourquoi les autres pays d’Europe du Nord semblent moins préoccupés par cet afflux potentiel. Cependant, en comparant les attitudes des différents pays vis-à-vis de l’immigration, l’enquête d’Ipsos MORI révèle l’existence d’un fossé générationnel plus important entre les Britanniques et les autres nationalités européennes. Selon un article de l’hebdomadaire britannique The Economist, cela pourrait être dû à des expériences de vie différentes.

Avant le milieu des années 1970, le Royaume-Uni était un pays globalement homogène en comparaison avec l’Europe continentale. La génération du baby-boom est donc une génération « eurosceptique et méfiante de la diversité », tandis que, pour les générations suivantes, « l’immigration de masse, l’intégration européenne et le multiculturalisme font partie du paysage ».

L’Observatoire des migrations de l’université d’Oxford, qui analyse les données relatives aux migrations, a remarqué que le sentiment anti-immigration au Royaume-Uni était « plus répandu chez les groupes plus âgés, nés au Royaume-Uni, blancs et moins éduqués ».


Est-ce une question économique ?

Trois théories basiques ont été étudiées en profondeur sur les raisons d’un tel constat. La première – la théorie de contact – suggère qu’un contact positif nourri avec des individus d’un groupe ethnique ou national différent entraîne une attitude plus positive envers ledit groupe. La deuxième – la théorie des conflits de groupe – pose le postulat que les individus qui jugent que les migrants représentent une menace pour leurs intérêts, leur identité ou leur statut sont plus enclins à se montrer hostiles à l’immigration. Enfin, la théorie de la concurrence économique suggère que le sentiment d’hostilité vis-à-vis de l’immigration découle de l’obligation qu’ont les travailleurs natifs de faire face à la concurrence de migrants présentant des compétences similaires et du sentiment que les migrants sont un fardeau financier pour les contribuables natifs.

Selon l’Observatoire des migrations, « les preuves sont solides pour les deux premières théories, mais elles sont moins concluantes pour les différentes explications économiques ».

La crise financière en Europe et la montée du sentiment anti-immigration qui semble l’accompagner pourraient avoir injustement accrédité la théorie de la concurrence économique au cours des dernières années. « Les conditions économiques n’influent pas autant qu’on pourrait le croire sur les sentiments [anti-immigration] », a écrit Scott Blinder, directeur par intérim de l’Observatoire des migrations, dans un courriel adressé à IRIN.

Les conclusions d’une étude portant sur les facteurs déterminants du sentiment anti-immigration dans les différents pays européens – menée par Yvonni Markaki et Simonetta Longhi, de l’université d’Essex – donnent elles aussi peu de crédit aux explications d’ordre économique.

L’étude a établi une corrélation entre les sentiments anti-immigration les plus marqués et les régions présentant des pourcentages d’immigrés élevés, mais elle a également révélé que ces sentiments étaient généralement liés à la présence d’une proportion importante d’immigrants originaires de l’extérieur de l’UE.

Plus étonnant encore, l’étude a révélé qu’une attitude plus positive était observée là où le taux de chômage était plus élevé chez les natifs, tandis qu’une hausse du taux de chômage chez les immigrés s’accompagnait d’une montée du sentiment anti-immigré. « Nous avons découvert que [le sentiment anti-immigration] n’est pas tant lié aux caractéristiques de la population native qu’à celles de la population immigrée », a dit l’auteure principale de l’étude, Yvonni Markaki. Elle et Mme Longhi ont remarqué que « les menaces touchant aux valeurs culturelles [semblaient] rencontrer davantage d’opposition que les menaces d’ordre économique ».


La faute aux médias ?

Les médias sont souvent accusés d’alimenter les sentiments anti-immigration, même s’il est très compliqué d’évaluer dans quelle mesure la couverture médiatique influence ou satisfait l’opinion publique en matière d’immigration. Les tabloïds britanniques ont certainement consacré un nombre de pages disproportionné à des sujets tels que le « tourisme social », mais le Premier ministre britannique David Cameron, qui est favorable à une législation qui entraverait l’accès des immigrés aux prestations sociales, a également employé ce terme à diverses reprises.

« Je soupçonne que la couverture médiatique, la rhétorique politique et les prises de position en matière de politique intérieure jouent également un rôle important dans les différences observées d’un pays à l’autre [pour ce qui est du sentiment anti-immigration] », a écrit M. Blinder, en ajoutant que cela reste toutefois à démontrer par les chercheurs.

Mme Markaki a suggéré que les politiques et les dirigeants avaient une véritable influence sur l’opinion publique pour les sujets touchant à l’immigration. « Les sentiments anti-immigration les plus faibles ont tendance à être observés en Scandinavie. […] Cela est lié aux institutions et à des systèmes de demande d’asile plus libéraux », a-t-elle dit.

Dans les pays où la classe politique s’est emparée du mécontentement populaire vis-à-vis de l’immigration et s’en est servi pour promouvoir des politiques anti-immigration populaires, ce mécontentement a eu tendance à se démultiplier.

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