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Au-delà des envois de fonds, la diaspora et le développement

WASHINGTON, 9 janvier 2014 (IRIN) - La diaspora et les migrants africains aident leurs proches depuis des années, comme l’illustre l’ampleur des fonds qu’ils envoient chaque année dans leur pays d’origine. Au-delà des transferts d’argent, leur contribution pourrait avoir un impact non négligeable sur le développement.

Selon la Banque mondiale, l’épargne de la diaspora, qui s’élève à 53 milliards de dollars par an, est supérieure aux envois de fonds annuels vers le continent et est principalement investie ailleurs.

« Si l’on pouvait convaincre un membre de la diaspora sur dix d’investir 1 000 dollars dans son pays d’origine, l’Afrique collecterait ainsi 3 milliards de dollars par an pour financer le développement », ont écrit Dilip Ratha et Sonia Plaza dans le rapport 2011 de la Banque mondiale, La diaspora pour le développement en Afrique.

De nombreux Africains vivant à l’étranger ont un profond sentiment d’attachement à leur pays d’origine et veulent contribuer à son développement. Selon le docteur Girma Tefera, président de l’Ethiopian-American Doctors Group (EADG), basé aux États-Unis, les professionnels appartenant à la diaspora ont un réel désir de changer les choses dans leur pays d’origine grâce à leur expertise et à leurs compétences.

« La motivation première de nombre de mes collègues est de redonner à la société de leur pays d’origine dans son ensemble », a dit M. Tefera en parlant des 171 médecins éthiopiens travaillant aux États-Unis qui se sont engagés à donner de leur temps et de leur argent pour un projet de l’EADG consistant à construire un hôpital ultramoderne à Addis Abeba.

Gaetan Gatete, président du réseau de la diaspora rwandaise aux États-Unis, estime que les Africains installés à l’étranger cherchent ce qu’ils peuvent donner, mais également ce qu’ils peuvent obtenir en retour. « Nous pensons à la manière d’investir notre argent, d’être le lien commercial entre ici et notre pays d’origine », a dit M. Gatete à IRIN.

Les individus, groupes ou réseaux de la diaspora renvoient de l’argent dans leur pays de diverses manières, par le biais de l’entrepreneuriat, d’échanges de compétences et de techniques, d’un renforcement des liens commerciaux, de fondations philanthropiques, d’investissements et de liens relatifs au patrimoine et au tourisme.

Efforts insuffisants de la part des gouvernements


Malgré cela, peu de gouvernements africains sont parvenus à faire participer avec succès les expatriés aux efforts de réduction de la pauvreté et de développement. Selon une note d’orientation de l’Institut des politiques de migration (MPI), un groupe de réflexion américain étudiant les mouvements de population à travers le monde, les gouvernements devraient prendre davantage d’initiatives s’ils veulent tirer des bénéfices concrets de leur diaspora.

Selon Kathleen Newland, spécialiste des migrations et du développement du MPI, les gouvernements africains doivent s’informer davantage sur les membres de leur diaspora et créer des liens plus solides avec eux afin de mettre en place des politiques plus cohérentes pour susciter leur intérêt, plutôt que de les traiter soit comme des étrangers, soit comme des habitants du pays.

« Peu de pays ont su faire du marketing social et peu savent communiquer avec [leur] diaspora de manière adéquate et régulière », a dit Mme Newland.

Au moins 32 pays africains ont mis en place des services ou des ministères chargés de susciter l’intérêt de la diaspora, mais ceux-ci manquent souvent de personnel et de fonds. « Les [membres] de la diaspora ont [donc] peu connaissance des initiatives des gouvernements », a dit Mme Newland.

« Si l’on pouvait convaincre un membre de la diaspora sur dix d’investir 1 000 dollars dans son pays d’origine, l’Afrique collecterait ainsi 3 milliards de dollars par an pour financer le développement »
Selon Chukwu-Emeka Chikezie, directeur d’Up!-Africa Limited, un cabinet de conseil travaillant avec les membres de la diaspora dans le secteur privé, les gouvernements ne peuvent pas compter uniquement sur les liens sentimentaux pour pousser les membres de la diaspora à participer au développement de leur pays d’origine. « Le Bureau des affaires de la diaspora existe, mais ont-ils réellement réussi à intégrer [la diaspora] dans leur plan d’action pour le développement ? C’est là où le bât blesse », a dit M. Chikezie.

Éthiopie, Rwanda

Quelques pays font cependant des progrès. C’est le cas de l’Éthiopie et du Rwanda, qui mènent des campagnes ciblant leurs expatriés pour les inciter à investir dans des projets de développement dans leur pays d’origine. Ces pays ont également mis en place des politiques officielles relatives à la diaspora, ont instauré la double nationalité pour leurs membres et soutiennent les réseaux de la diaspora dans le monde pour nouer des liens forts avec leurs citoyens nés à l’étranger.

L’Ethiopian Diaspora Directorate, établi en 2002, dispose maintenant d’un site Internet informant les membres de la diaspora des possibilités d’investissement et de commerce en Éthiopie, des projets de développement, des politiques du gouvernement les concernant et des services de soutien existant en Éthiopie.

Les Éthiopiens nés à l’étranger peuvent demander une « carte jaune » leur donnant des droits et des privilèges similaires à ceux des citoyens de leur pays d’origine. Les titulaires d’une carte jaune peuvent entrer sur le territoire éthiopien sans visa, travailler sans permis et bénéficier d’un régime de retraite public.

Le ministère de la Santé éthiopien a mis sur pied un service de la diaspora pour travailler en étroite collaboration avec l’EADG de M. Terefa sur le projet de construction d’hôpital. Le ministère a également favorisé les échanges de compétences en faisant venir des professionnels de la santé expatriés pour travailler dans le secteur, ce qui a conduit au premier programme d’internat en réponse d’urgence du pays.

En août 2012, le gouvernement rwandais a mis sur pied le fonds Agaciro, un « fonds solidaire » dont le but est d’affranchir le Rwanda de l’aide étrangère et d’autofinancer son développement. Géré par le ministère des Finances, le fonds devait être clôturé fin 2013. Selon son site Internet, les contributions ont atteint 20,5 milliards de francs rwandais (30,2 millions de dollars).

Selon Fidelis Mironko, agent de coordination de la diaspora à l’ambassade du Rwanda à Washington, les membres de la diaspora sont désireux de contribuer, mais le gouvernement n’a pas encore décidé de la manière dont les fonds seront utilisés.

Emprunts obligataires à la diaspora

Les emprunts obligataires visant les expatriés ont fonctionné pour d’autres pays en développement comme l’Inde. Certains pays africains – l’Éthiopie, le Rwanda et le Kenya – ont émis de telles obligations pour financer des projets d’infrastructure et de développement, mais sans grand succès.

Une obligation est un titre de créance émis par un gouvernement pour financer ses dépenses. L’État promet de verser périodiquement un intérêt à l’acheteur et de rembourser la valeur nominale à la date d’échéance. Les emprunts obligataires à la diaspora visent les membres de la communauté d’un pays vivant à l’étranger, en présupposant que leurs liens sentimentaux, culturels et familiaux vont les inciter à investir lorsque les investisseurs étrangers communs ne semblent pas intéressés.

La valeur nominale des obligations destinées à la diaspora est généralement faible et cible les communautés expatriées dont les liens sentimentaux et durables avec leur pays d’origine font qu’ils sont ouverts à de faibles retours sur investissements ou des propositions plus risquées que la plupart des investisseurs étrangers.

« En tant qu’Africain de la diaspora, je n’ai jamais vraiment vu d’information ciblée m’incitant à [...] investir dans des obligations s’adressant à la diaspora. Le marketing devrait être bien plus ciblé et il faudrait nous encourager à investir »
Selon Dele Meiji Fatunla, écrivain nigério-britannique travaillant à la Royal African Society en Grande-Bretagne, le succès limité des obligations visant la diaspora est dû aux doutes quant à la capacité des gouvernements à rembourser et à leur mauvaise stratégie marketing. « En tant qu’Africain de la diaspora, je n’ai jamais vraiment vu d’information ciblée m’incitant à [...] investir dans des obligations s’adressant à la diaspora. Le marketing devrait être bien plus ciblé et il faudrait nous encourager à investir. »

Si les gouvernements offraient le droit de vote aux membres de leur diaspora, cela les encouragerait davantage. « On investirait plus si on pouvait voter. On a plus tendance à investir quand on participe au choix d’un gouvernement et qu’on a voix au chapitre dans le processus politique », a remarqué M. Fatunla.

Selon Mme Newland, du MPI, il est compliqué de donner le droit de vote aux membres de la diaspora, car ils formeraient une part importante de l’électorat, mais n’auraient pas nécessairement à vivre les conséquences de leur vote.

Les bailleurs de fonds et la diaspora

De nombreux groupes de la diaspora qui cherchent à contribuer au développement de leur pays d’origine sont dirigés par des bénévoles qui ont par ailleurs un emploi à temps plein. Il en résulte souvent un manque d’organisation et de supervision et donc moins d’interventions stratégiques et durables.

C’est pour cette raison que les bailleurs de fonds occidentaux ont hésité à collaborer avec des groupes de la diaspora par le passé. Ils sont cependant de plus en plus intéressés à mettre à profit la situation unique des membres de la diaspora pour atteindre leurs objectifs de développement.

Selon Romi Bhatia, conseiller en partenariats avec la diaspora à l’Office of Innovation and Development Alliances de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), l’une des plus grandes difficultés que pose le recours aux ressources de la diaspora est le manque de capacité. « Souvent, [les organisations de] la diaspora veulent travailler avec l’USAID, mais elles manquent de capacité. Nous avons besoin qu’elles soient reconnues en tant qu’ONG [organisations non gouvernementales] et qu’elles aient plus de capacités dans ce qu’elles font pour que nous puissions travailler en partenariat avec elles », a dit M. Bhatia à IRIN.

L’USAID travaille avec une société de conseil en gestion, Accenture, qui offre des formations aux organisations à but non lucratif de la diaspora aux États-Unis qui veulent travailler dans leur pays d’origine.

M. Chikezie, d’Up!-Africa Limited, est également le cofondateur de l’African Foundation for Development (AFFORD), un organisme à but non lucratif qui mobilise l’expertise de la diaspora pour des projets philanthropiques et des investissements en Afrique. Selon lui, la clé est de créer des partenariats mêlant les connaissances de la diaspora et de la population locale. « Les exemples de réussites que j’ai vus associaient le volontarisme de la diaspora et sa capacité à sortir des sentiers battus avec la bonne connaissance [du] contexte local [de la population sur le terrain]. »

M. Chikezie avertit cependant que la diaspora n’est pas la panacée aux maux de l’Afrique et appelle les gouvernements à intégrer leurs expatriés dans les politiques de développement.

La plupart des travailleurs migrants et des membres de la diaspora africains vivent et travaillent ailleurs sur le continent. Selon le dossier 2011 de la Banque mondiale sur la migration et les envois de fonds, 14 millions d’Africains vivent à l’étranger sur le continent, soit près de la moitié de la diaspora africaine. La Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud ont accueilli plus de 2,3 millions de travailleurs migrants en 2013.

Tandis que la plupart des travaux de recherche, de politique et des médias se concentrent sur la diaspora africaine en Occident, M. Chikezie estime que davantage d’efforts doivent être employés pour quantifier la contribution de la diaspora africaine en Afrique.

ft/aj/he-ld/amz

Theme (s): Economie,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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