Les chasseurs ivoiriens accusés d’abus

Depuis qu’ils se sont battus pour le président ivoirien Alassane Ouattara lors des violences post-électorales de 2010-2011, les chasseurs traditionnels armés appelés « Dozos » semblent assumer de manière croissante le rôle des forces régulières : ils érigent des barrages routiers, organisent des patrouilles et procèdent à l’arrestation de civils. Ils ont également été accusés d’atrocités.

« L’utilisation que certains hommes politiques en ont faite les a projetés sur la scène politique du pays, mais maintenant que nous vivons dans un état légitime, plus de deux ans après la crise post-électorale, nous pensons qu’il est grand temps qu’ils retournent à leurs activités [traditionnelles] », a dit Eugène Nindorera, le responsable de la division des droits de l’homme de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). « Cependant je dois admettre que nous sommes face à une situation délicate ».

Les Dozos sont une confrérie millénaire de chasseurs traditionnels, essentiellement présents en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, en Guinée, au Mali et au Sierra Leone. D’ordinaire, ses membres portent des fusils de chasse de petit calibre et sont parés d’amulettes supposées garantir leur invincibilité. On leur attribue également des pouvoirs mystiques.

En Côte d’Ivoire, les Dozos se sont alliés aux rebelles pro-Ouattara, alors candidat de l’opposition face à l’ancien président Laurent Gbagbo, lors des violentes contestations qui ont suivi les élections, et qui ont fait au moins 3 000 morts. Les Dozos s’arment désormais de Kalachnikovs AK-47, en plus de leurs fusils de chasse, pour garder les barrages routiers, effectuer les contrôles de sécurité routiniers et mener des arrestations.

« Tout le monde ne s’en plaint pas », a dit M. Nindorera à IRIN. « Mais une part importante de la population est victime des Dozos. Nous avons constaté des cas de violence physique, de racket et d’assassinat. Tout doit être fait pour y mettre fin ».

Entre mars 2009 et mai 2013, au moins 228 personnes ont été tuées, 164 ont été blessées par balle ou arme blanche, et 162 autres ont été arrêtées et détenues illégalement par les Dozos, selon un rapport de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) en date du 6 décembre 2013. Les chasseurs, qui agissent essentiellement dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, sont également accusés d’avoir pillé et mis le feu à des maisons. 

La Fédération nationale des confréries Dozos a démenti les accusations d’exactions commises contre des civils, et infirmé le rapport de l’ONUCI. « Aucun membre ne peut avoir commis de tels crimes, compte tenu du code moral strict de la confrérie des Dozos. Nous sommes disposés à aider le gouvernement à faire du processus de réconciliation nationale un succès », a dit Sory Dosso, le chef des Dozos, aux journalistes le 21 décembre.

« C’est pourquoi nous encourageons les autorités à mener l’enquête, afin que la vérité soit connue de tous. L’issue de l’enquête innocentera les Dozos une bonne fois pour toutes. Nous sommes prêts à contribuer au développement [du pays], et le gouvernement a déjà reconnu notre mérite ».

Reconnaissance

Lors d’une rencontre avec les Dozos en novembre 2012, le ministre de l’Intérieur Ahmed Bakayoko a présenté ses remerciements à la confrérie pour son rôle dans le passé trouble de la Côte d’Ivoire. « Notre pays a connu une crise grave. Pendant le conflit, les Dozos [ont contribué] à libérer le pays […] Nous n’avons pas honte de le reconnaître, car c’est la vérité. Le gouvernement n’a pas honte de le reconnaître et dit "Merci" », a dit M. Bakayoko lors du rassemblement des Dozos.

Malgré une circulaire du ministère de la Défense, datée de juin 2013, mettant les Dozos en garde contre l’instauration de barrages routiers, et une résolution du cabinet, datée du mois de juillet, leur interdisant le port d’armes, ces derniers continuent de faire l’un et l’autre. Le soutien tacite de certains officiers des forces armées, de figures politiques et d’autorités locales et traditionnelles encourage les Dozos, remarque le rapport de l’ONUCI.

« Ils sont connus pour avoir soutenu les [forces] pro-Ouattara lors du conflit [électoral]. Ils sont toujours présents dans les villes, et les autorités peinent à leur faire reprendre leurs activités [traditionnelles]. C’est peut-être dû au fait que certaines des promesses qui leur ont été faites n’ont pas été tenues », a dit Pierre Kouamé Adjoumani, le chef de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme.

Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, a dit que les Dozos impliqués dans des violations de droits devaient être tenus responsables de leurs actes. « Les autorités ont le devoir de conduire des investigations sérieuses sur les violations des droits humains commises par les Dozos, de traduire leurs auteurs en justice et d’accorder aux victimes les réparations appropriées », selon les propos de M. Pillay rapportés par l’ONUCI.

L’insécurité reste un problème dans l’ouest de la Côte d’Ivoire où les Dozos opèrent. Les conflits de propriété foncière non résolus et les tensions politiques et ethniques qui agitent la région ont souvent engendré des violences. 

M. Nindorera craint que les Dozos, s’ils ne sont pas désarmés, soient à nouveau utilisés lors des élections présidentielles de 2015. « Pour qu’il y ait des élections crédibles, une solution doit être trouvée rapidement. Le gouvernement a émis différents ordres, mais rien n’a changé ».

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