L’infortune des Chin du Myanmar en Inde

Les récentes réformes politiques n’ont pas amélioré les conditions de vie dans l’État Chin, dans le nord-ouest du Myanmar. Selon les experts, la vie dans l’Inde voisine, où de nombreux Chin continuent de chercher asile et travail, est cependant souvent synonyme de survie, sans protection juridique et empreinte de tensions avec les communautés d’accueil. 

En 1988, un soulèvement contre le gouvernement militaire birman a fait des milliers de morts parmi les civils et de nombreuses régions du pays, dont l’État Chin, ont été lourdement militarisées. Comme d’autres groupes ethniques au Myanmar, les Chin ont grandement souffert de l’extrême pauvreté et du régime militaire. Nombre d’entre eux ont donc fui et traversé les 1 463 km de frontière qui les séparaient de l’État indien du Mizoram. Environ 100 000 Chin vivaient dans cet État en 2011, selon un rapport de Médecins pour les droits de l’homme. 

« J’étais étudiant et j’ai participé aux manifestations [de 1988]. Le meneur de l’université m’a dit de fuir au Mizoram pour me protéger. J’y suis depuis cette époque », a dit Robika Chingarong, 48 ans, avant d’ajouter qu’il n’a jamais senti qu’il pouvait rentrer au Myanmar sans danger.

Dans un rapport de 2009, Human Rights Watch (HRW) a listé les arrestations et détentions arbitraires, la torture et le travail forcé parmi les principales raisons pour lesquelles les Chin, minorité majoritairement chrétienne, fuyaient la région. 

Selon une étude de l’Institute for Peace and Conflict Studies (IPCS), basé à New Delhi, en Inde, la majorité des Chin se seraient rendus dans le Mizoram en quête de meilleures conditions économique. Pour d’autres, leur présence dans cet État serait due à la « persécution sociale, politique, religieuse [et] ethnique » au Myanmar. 

Les Nations Unies classent l’État Chin comme étant le plus pauvre du Myanmar. Au moins 73 pour cent de la population de l’État, estimée à 500 000 habitants, vit sous le seuil de pauvreté, contre 25 pour cent à l’échelle nationale. L’insécurité alimentaire y est un problème chronique et touche les neuf cantons de l’État. 

Selon des militants et des experts, quelles que soient les raisons pour lesquelles les Chin se rendent en Inde, ils y sont souvent confrontés aux mauvais traitements et à la discrimination. L’absence de statut juridique rend la recherche d’emploi particulièrement difficile. Les Chin retrouvent donc en Inde la même misère qu’ils subissaient dans leur pays d’origine.

Baisse du nombre de demandeurs d’asile

L’analyse de l’IPCS a révélé que les autorités frontalières indiennes n’effectuaient pas de suivi des mouvements transfrontaliers et qu’un « système de comptage des Birmans, basé sur la délivrance de permis temporaires, était auparavant appliqué à Aizawl [la capitale du Mizoram] mais [avait] été abandonné ».

« Le nombre de candidatures de demandeurs d’asile chin auprès du HCR à New Delhi a baissé ces dernières années », a remarqué Hans Friedrich Schodder, chef de mission adjoint pour le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à New Delhi. 

Les autorités frontalières du Mizoram ont cependant dit à IRIN que le nombre total de personnes traversant la frontière de l’État Chin pour se rendre dans le Mizoram restait élevé. La plupart des nouveaux arrivants seraient des migrants en recherche d’emploi.

Survivre dans l’ombre

Chingarong vit à Aizawl et subvient aux besoins de sa femme et de ses trois enfants en vendant des produits en bord de route. Depuis vingt ans qu’il vit en Inde, il n’a jamais réussi à obtenir un emploi stable. « Lorsque [les employeurs] voient que je suis du Myanmar ils refusent de me donner du travail », a-t-il dit. Avec les maigres revenus qu’il obtient de la vente en bord de route, nourrir sa famille est un combat quotidien.

Selon une mission de recherche de 2005 du Human Rights Law Network, basé à New Delhi, « la majorité des Chin au Mizoram deviennent de la main-d’oeuvre bon marché travaillant comme employés domestiques, dans la construction de routes, dans l’agriculture, dans la coupe du bois dans la jungle, dans la vente de légumes en bord de route, dans la cueillette de racines, tubercules, feuilles et herbes dans la jungle », ou gagnent parfois leur vie comme vendeurs de rue. 

Didim, une jeune Chin de 20 ans, est arrivée dans le Mizoram en 2007 et a trouvé du travail comme domestique chez une famille appartenant à l’ethnie autochtone Mizo. Comme de nombreux employés domestiques chin dans le Mizoram, elle fait la cuisine et le ménage sept jours par semaine, dort dans une petite chambre et n’est autorisée à sortir de la maison que pour se rendre à l’église le dimanche. Selon Didim, les familles refusent parfois de payer leurs employés ou les maltraitent physiquement.

« Si vous vous plaignez auprès des services de police, ils ne compatissent pas », a-t-elle dit. De nombreux Chin craignent que, faute de statut juridique en Inde, ils soient renvoyés au Myanmar s’ils contactent les autorités.

« Les femmes chin sont les moins susceptibles de chercher de l’aide auprès des autorités », remarquait un rapport d’une coalition d’organisations internationales en 2011.

Zo Sangbuii, présidente de la Ligue des femmes de l’État Chin, qui oeuvre en Inde et au Myanmar, a dit qu’elle servait souvent de médiatrice dans des différends entre employés domestiques chin et employeurs mizo. « Nous traitons de questions de salaire et de longues heures de travail, car la plupart des femmes ne se risquent pas à porter plainte au commissariat de police », a-t-elle dit.

Pour les Chin travaillant en forêt ou dans des usines, une blessure peut conduire à une perte de revenus. Zi, 19 ans, a dit à IRIN que sa famille n’avait pas été indemnisée quand son frère, dont l’emploi consistait à transporter de lourdes charges de bois hors de la forêt, a dû arrêter de travailler à cause d’une blessure invalidante au dos. « [Le patron] a retenu tous les salaires dus et a dit que [nous] ne pouvions pas les percevoir parce que mon frère ne pouvait plus travailler pour lui. »

Vide juridique

Certains Chin vivant dans le Mizoram possèdent un document qui leur a été délivré à la frontière les autorisant à rester un mois. La plupart ignorent cependant ce délai et tentent d’éviter tout contact avec les autorités. Ils vivent alors dans ce que les chercheurs de l’IPCS appellent un « vide juridique ».

« L’Inde tolère généralement la présence de réfugiés birmans, mais ne leur offre aucune protection juridique, ce qui les expose au harcèlement, à la discrimination et à une éventuelle expulsion », a dit l’organisation non gouvernementale (ONG) américaine Refugees International

Ceux qui veulent demander l’asile doivent se rendre au bureau du HCR à New Delhi, à quelque 2 200 km de là. Selon le HCR, en 2013, environ 7 000 Chin étaient enregistrés comme réfugiés en Inde.

Des tensions qui alimentent les violences

Les tensions entre communautés chin et mizo semblent avoir augmenté au cours de l’année passée et ont parfois déclenché des flambées de violences qui ont révélé au grand jour la situation précaire des Chin en Inde. « On nous presse de rentrer, car les gens pensent que la démocratie s’est installée au Myanmar et que [cela signifie qu’il n’est pas dangereux] pour nous de rentrer », a dit David Ngun Lian, président du Chin Refugee Committee, une NGO de New Delhi.

À Aizawl, l’hostilité des Mizo à l’égard des Chin semble découler d’un nouveau sentiment populaire selon lequel l’amélioration de la situation politique au Myanmar est une raison suffisante pour que les immigrés chin rentrent chez eux.

Le 29 avril 2013, une foule a incendié le village chin de Saikhumphai, à 4 km de la frontière birmane. Quarante maisons ont été détruites et 200 personnes ont été obligées de fuir. Selon les médias locaux et les défenseurs des droits de l’homme, cet accès de violence a été provoqué par une décision judiciaire ordonnant au gouvernement d’abandonner son projet de chasser les Chin du village. Selon des témoins et les médias, l’attaque aurait été menée par des habitants d’un village mizo voisin.  

« Les habitants du Mizoram sont jaloux de nous, ils ne veulent pas que les réfugiés aient une quelconque influence [...] ils veulent que nous partions », a dit Satinkhama, leader religieux de Saikhumphai âgé de 54 ans.

« Les Mizo voient que les immigrés birmans représentent environ dix pour cent de la population de l’État et craignent qu’ils gagnent du pouvoir politiquement, ce qui entraîne des réactions violentes », a dit Mirza Zulfiqur Rahman, co-auteur du rapport de l’IPCS. « Les tensions peuvent prendre une tournure violente. »

Les Chin disent être de plus en plus confrontés à des difficultés quotidiennes et des molestations. Les enfants se font embêter à l’école et les commerçants ne peuvent pas exercer leur activité sur les marchés. « Les leaders et responsables politiques locaux utilisent les immigrés comme boucs émissaires », a dit M. Rahman. D’après lui, les Chin sont souvent accusés de produire de l’alcool, ce qui est illégal dans le Mizoram, et de trafiquer de la drogue.

« De nombreux réfugiés participent à ce trafic », a dit Lalhmachhuan, le président de l’association des étudiants mizo, qui a manifesté avec beaucoup de véhémence son opposition aux Chin en Inde, tout en niant faire pression sur les réfugiés pour qu’ils rentrent au Myanmar. « Nous devons appliquer de bonnes lois et mieux contrôler [les frontières] ».

Le chef de police du district d’Aizawl, L.R. Dingliana Sailo, a dit qu’il y avait de plus en plus de problèmes de trafic de drogue entre l’Inde et le Myanmar le long de la frontière du Mizoram, mais que les coupables appartiennent tout autant à la population locale qu’aux communautés d’immigrés. « Il faut renforcer les travaux de lutte contre la pauvreté afin que les réfugiés et les populations locales ne soient pas tentés par les activités illégales. »

Réconcilier les communautés

Depuis les violences de Saikhumphai en avril, des groupes confessionnels et des ONG locales ont tenté de raviver le sentiment de fraternité entre les Mizo et les Chin en mettant en avant leurs origines communes. L’État du Mizoram et l’État Chin formaient avant la colonisation un territoire appelé Chinland et la plupart des Mizo et des Chin sont chrétiens.

« Nous menons des campagnes de sensibilisation douce », a dit Terah Thantluang, directeur local de l’Organisation des droits de l’homme chin du Mizoram, qui publie régulièrement une chronique dans le journal local afin de présenter les Chin sous un jour plus positif. 

Des rencontres entre des Chin et des étudiants du Mizoram ont favorisé un sentiment d’unité, mais certains craignent que cette paix soit fragile. « Il suffit d’une étincelle pour déclencher des violences », a dit M. Thantluang.

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