Restaurer la confiance est crucial pour obtenir un cessez-le-feu dans le Kachin

Restaurer la confiance est crucial pour obtenir un véritable cessez-le-feu dans l’État de Kachin au nord du Myanmar, qui compte toujours plus de 100 000 personnes déplacées, selon les experts et les analystes.

« Il y a un manque de confiance total au sein de la communauté kachin, » a déclaré Nyo Ohn Myint, membre du Comité pour la paix du Myanmar (MPC). D’après lui, ce manque de confiance s’explique en grande partie par le cessez-le-feu précédent, signé en 1994 par l’Organisation pour l’indépendance kachin (KIO), la branche politique de l’Armée de l’indépendance kachin (KIA). La KIA se bat pour une plus grande autonomie vis-à-vis du gouvernement central depuis que la Birmanie, aujourd’hui appelée Myanmar, a obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne en 1948.

Après l'accord de 1994, le gouvernement birman précédent, le Conseil pour la paix et le développement, avait promis d’instaurer un dialogue politique avec la KIO, qui espérait établir un État fédéral au Myanmar. Cette promesse ne s'est jamais concrétisée et a mis fin au cessez-le-feu de 17 ans entre les deux parties en juin 2011.

Malgré l’élection de 2010 du premier gouvernement officiellement civil du Myanmar depuis des décennies et un certain nombre d'initiatives du gouvernement en faveur de la paix, la méfiance des différents groupes ethniques du pays envers le gouvernement est toujours de mise.

Le gouvernement central et les forces armées n’ont pas encore proposé d’alternatives concrètes pour maintenir le pouvoir fortement centralisé qui est largement dominé par le groupe ethnique principal du Myanmar, les Birmans. D’après les experts, ces derniers représentent 69 pour cent des 55 millions d'habitants que compte le pays.

La question de savoir comment un État unitaire habitué à des décennies de régime militaire autoritaire saura déléguer des pouvoirs à différents groupes ethniques dans un Myanmar nouveau et plus démocratique reste floue pour les dirigeants ethniques. En vertu de la Constitution de 2008, 25 pour cent des sièges au parlement sont garantis à l’armée, mais beaucoup pensent que son rôle et son influence sont beaucoup plus importants.

Plus de deux ans plus tard, les rapports d’échauffourées impliquant des militaires et de violations des droits de l'homme sont encore d’actualité dans l'État de Kachin et dans l’État voisin de Shan. Récemment, la veille de Noël, les troupes gouvernementales auraient attaqué la KIA avec des armes lourdes et de l'artillerie.

Les pourparlers de paix entre le gouvernement et la KIO ont démarré en février 2013. En octobre, ils ont signé un accord en vue de désamorcer la situation, mais un véritable cessez-le-feu reste difficile à obtenir.

Plus de 100 000 personnes déplacées
 
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 100 000 personnes ont fui les combats entre l'armée birmane et la KIA depuis juin 2011. Elles vivent désormais dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) ou avec des communautés hôtes de part et d’autre de la ligne de front. Malgré quelques signes encourageants dans le processus de paix, l’OCHA a recensé 81 000 personnes inscrites dans des camps dans l'État de Kachin en décembre 2013.

Durant les mois d’octobre et de novembre, l’État de Kachin a connu des affrontements sporadiques opposant l'armée birmane et la KIA dans la région de Mansi. Les habitants du village de Nai Pi La ont été particulièrement touchés et 2 000 personnes supplémentaires sont venues grossir les rangs des 100 000 déplacés.

« Lorsque les populations locales sont confrontées à de graves violations commises par l'armée du Myanmar, comme c’est le cas aujourd’hui, les nouvelles vont vite et créent un sentiment de crainte généralisée dans la communauté, » a déclaré Matt Smith, directeur général de Fortify Rights. Cette organisation de défense des droits de l'homme propose un suivi indépendant et un appui technique pour lutter localement contre les violations des droits de l'homme.

Selon un rapport récent intitulé Undermining the Peace Process publié par l'Organisation des femmes kachin de Thaïlande (KWAT), les violations des droits de l'homme et les cas d'exploitation de la population civile « font mentir le gouvernement birman qui prétend rétablir la paix dans les États ethniques ». « Les attaques en cours visant des zones de Kachin détruisent vraiment toute confiance établie entre l'Organisation pour l'indépendance kachin et le gouvernement birman, » a souligné la KWAT.

Tomás Ojea Quintana, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme au Myanmar s’est rendu plusieurs fois dans le pays, notamment dans les États de Kachin et de Shan en août 2013. Il a déclaré avoir « été frappé par le manque général de confiance en la viabilité des accords de cessez-le-feu et par la perspective que les accords politiques ultérieurs répondent aux préoccupations de leurs [habitants] et à leurs aspirations ».

D’après les recommandations de M. Quintana, les accords de cessez-le-feu et de paix avec les groupes ethniques armés devraient inclure des clauses pour protéger et promouvoir les droits fonciers des populations ethniques existantes, déplacées et réhabilitées, les titres de propriété pour les terres et les droits à la propriété des villageois.

Fédéralisme

Le Centre de recherche Ash Centre de l’Université Harvard, qui conseille le comité pour le maintien de la paix du gouvernement, a également enquêté sur la gouvernance au Myanmar. « Un groupe d'experts de Harvard est venu en Birmanie en avril [2013] et a présenté devant toutes les parties prenantes le fédéralisme comme le seul moyen de régler les conflits ethniques afin que l'égalité et le partage du pouvoir et des ressources puissent avoir lieu, » a déclaré Nyo Ohn Myint du MPC.

Dans un rapport publié en juillet, le groupe de Harvard a également recommandé des politiques incluant un « nouveau fédéralisme », dans lequel les États sont autorisés à élire leurs propres gouverneurs et parlements locaux et à gérer leurs propres affaires locales, tout en bénéficiant d’une part des revenus provenant des ressources naturelles.

Aujourd’hui, les ressources locales profitent souvent à des investisseurs privés bien connectés et aux plus puissants, grâce à une imposition effective faible ou nulle. En 2011, l’exportation de jade provenant de l'État de Kachin d’une valeur de 8 milliards de dollars US en est un parfait exemple. Cette ressource a surtout été exportée en Chine et l'économie locale n'en a bénéficié qu'en faible partie.

Nyo Ohn Myint affirme que le président Thein Sein du Myanmar, axé sur la réforme, est en train d'examiner une forme de fédéralisme pour les groupes ethniques, mais il n’est pas en mesure de dire quand un tel plan sera discuté avec l'équipe de négociation de Kachin.

« Théoriquement, il n'y a qu'une seule voie à suivre et elle consiste à trouver un moyen de former un système fédéral », a confié à IRIN l’analyste de la Birmanie, Bertil Lintner. Cependant, l'auteur et analyste suédois, qui a beaucoup écrit sur le pays, n’est pas certain que cela se produise dans un avenir proche puisque les conflits au sein des groupes ethniques persistent.

« Il devient évident que la volonté du gouvernement ou de l'armée [...] consiste simplement à faire durer [le processus de réforme]. Ils veulent que les groupes se battent pour pouvoir les corrompre et gagner la confiance de certains en leur offrant des immatriculations de véhicules ou des concessions minières, tout en espérant que le problème disparaisse progressivement. »

« J’imagine que tous les groupes ethniques armés et tous les autres seraient prêts à adopter une approche progressive ; peut-être à présenter certains amendements à la constitution ; peut-être à apporter quelques changements mineurs ici et là. Mais, pour l'instant, je ne vois aucun signe indiquant que l'armée est prête à changer et à aller dans ce sens, » a ajouté M. Lintner.

Le 20 décembre, dans un geste soulignant les préoccupations concernant les violations incessantes des droits de l'homme dans le pays, le Sénat des États-Unis a adopté la Loi birmane sur les droits de l'homme et la démocratie de 2013. Cette mesure interdirait en grande partie l’assistance militaire américaine à l'armée birmane, sauf si des mesures concrètes étaient prises pour lutter contre les violations des droits de l'homme et pour examiner le processus de réforme constitutionnelle.

« Les rencontres avec les armées ne devraient pas avoir lieu tant que l'armée birmane ne démontre pas un véritable intérêt pour la réforme en mettant un terme à toutes les attaques à travers le pays, dans les zones de cessez-le-feu et les zones où le cessez-le-feu n’est pas en vigueur », a déclaré Jennifer Quigley, directrice générale de l’organisation américaine Campaign for Burma (USBC).

L'USCB a souligné qu’« avant et après le premier dialogue national sur le cessez-le-feu entre le gouvernement birman et les groupes armés ethniques en novembre 2013, l'armée a attaqué les villageois kachin, jetant le doute sur la viabilité d'un cessez-le-feu à l'échelle nationale ».

Bien que les combats n'aient pas totalement cessé, ils ont diminué, a insisté Nyo Ohn Myint du MPC. « Un mois avant la signature d’octobre pour une diminution des combats entre les forces gouvernementales et l'Armée de l'indépendance kachin, pas moins de 100 échauffourées ont eu lieu avec l’armée, » a-t-il dit. « Le mois suivant la signature, ils ne se sont rencontrés que sept fois ; ainsi, le nombre de conflits a considérablement diminué. »

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