Un médicament vital contre l’hépatite C homologué, mais coûteux

Après l’homologation aux États-Unis et en Europe d’un nouveau médicament pour le traitement de l’hépatite C en décembre, des militants luttent pour que ce traitement soit accessible aux pays pauvres. Cette action rappelle le militantisme qui avait permis de faire baisser les prix des médicaments contre le VIH/SIDA il y a dix ans au Brésil, en Afrique du Sud et en Thaïlande.

D’après les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 185 millions de personnes sont atteintes d’hépatite C. Le virus est souvent appelé une « bombe à retardement », car il peut être présent dans l’organisme pendant de nombreuses années, sans avoir été diagnostiqué et sans présenter de symptômes.

Selon Open Society Foundations (OSF), plus de 350 000 personnes meurent chaque année de maladie hépatique liée au virus et, chaque année, il y aurait entre trois et quatre millions de nouveaux cas d’infection.

Beaucoup de personnes infectées sont également porteuses du VIH, car les maladies se transmettent toutes les deux par le sang, notamment chez les consommateurs de drogues injectables.

Contrairement au VIH, l’hépatite C peut se soigner. Mais les traitements actuellement disponibles peuvent provoquer de graves effets secondaires. Ils ne sont pas toujours efficaces et leur prix est inabordable pour la plupart des gens. Le médicament existant, l’interféron pégylé, est produit par les laboratoires Roche et Merck, et peut atteindre la somme de 18 000 dollars pour 48 semaines de traitement.

Associé à la ribavirine, l’interféron, qui est injectable, peut soigner entre 40 et 70 pour cent des patients traités. Mais son coût élevé le rend inaccessible à la majorité des patients, à l’exception de l’Égypte et de la Thaïlande, où les gouvernements ont pu négocier d’importantes réductions de prix avec les laboratoires pharmaceutiques.

Le géant pharmaceutique Gilead, qui produit le sofosbuvir, promet un bond en avant dans le traitement de l’hépatite C. Le nouveau médicament s’administre oralement. Le traitement est réduit à 12 semaines et il y a moins d’effets secondaires. Associé à d’autres médicaments, il peut présenter un taux de guérison de 90 pour cent. Seul hic, le prix.

Quel est ce système mondial où les nouveaux médicaments développés sont inaccessibles à la majorité de la population ?

Aux États-Unis, où les médicaments sont généralement les plus chers au monde, Gilead devrait facturer 80 000 dollars pour un seul traitement – plus de quatre fois le coût de production de l’interféron. Si le médicament sera probablement vendu moins cher ailleurs, les militants des soins de santé craignent que le prix ne soit encore trop cher pour les populations pauvres.

Fixation du prix

Selon Rohit Malpani, directeur des politiques et des analyses pour la Campagne d’accès de Médecins Sans Frontières (MSF), le prix du médicament est très élevé, car Gilead a dû débourser 11 milliards de dollars pour le rachat de Pharmasset, le fabricant à l’origine du médicament.

D’après un analyste, il faut que le médicament rapporte 4 milliards de dollars par an à Gilead pour rentabiliser le coût élevé de ce rachat. 

Cela ne reflète pas les coûts de la recherche et du développement, c’est un calcul des profits que le groupe pharmaceutique peut espérer retirer, a ajouté M. Malpani. « Les compagnies pharmaceutiques vont mener des études approfondies pour fixer le prix en fonction du marché, mais le prix des produits d’importance vitale ne devrait pas être fixé de cette manière. »

Stratégie d’accès

La Campagne d’accès de MSF pour l’accès aux médicaments, qui milite pour des médicaments à un prix abordable pour les communautés aux ressources limitées, attend que Gilead finalise sa « stratégie d’accès » pour les pays pauvres après avoir reçu les suggestions d’un ensemble d’organisations.

Un porte-parole de Gilead a déclaré à IRIN que les détails du programme d’accès seraient annoncés au début de l’année prochaine. Le groupe a affirmé qu’il « s’engageait à rendre ses médicaments accessibles aux patients, où qu’ils soient et quelles que soient leurs ressources » et qu’il « travaillait en étroite collaboration avec les porte-paroles des communautés touchées par l’hépatite C, afin de mettre en place un programme d’accès et une stratégie de tarification adaptés ».

Le porte-parole a déclaré que Gilead voulait « contribuer à faire en sorte que l’accès au Sovaldi [le nom de marque du sofosbuvir] soit assuré dans les pays aux ressources limitées, notamment dans les pays durement touchés par l’hépatite C ».

Cependant, M. Malpani ne croit pas que cette réduction du prix sera suffisante pour que le médicament soit accessible au plus grand nombre. En outre, d’après MSF, Gilead proposera probablement aux pays à revenu intermédiaire comme la Chine, l’Iran et l’Ukraine, une stratégie de prix plus élevée que celle réservée aux pays pauvres.

Paradoxalement, 75 pour cent des pauvres de la planète se trouvent dans les pays à revenu intermédiaire, a déclaré M. Malpani. « Nous craignons que la stratégie d’accès de Gilead ne soit trop chère et pénalisante pour les pays de cette catégorie », a-t-il expliqué.

MSF voudrait fixer un prix cible inférieur à 500 dollars pour le médicament. Or, d’après un rapport d’OSF : « Malheureusement, l’expérience acquise avec le VIH montre que les groupes pharmaceutiques ne voudront vraisemblablement pas accorder d’importantes réductions aux pays à revenu intermédiaire, même s’ils sont disposés à réduire le prix pour les pays les plus pauvres ».

Selon une étude,  un traitement de 12 semaines au sofosbovir pourrait coûter entre seulement 62 et 134 dollars à produire.

À la question de savoir pourquoi le médicament était si cher aux États-Unis, le porte-parole de Gilead a répondu : « Nous pensons que le prix du Sovaldi aux États-Unis est juste, car il est fondé sur la valeur qu’il représente pour un grand nombre de patients ». Un programme spécial pour ceux qui n’auraient pas les moyens de le payer sera disponible, a-t-il ajouté.

« Mais le point de départ est scandaleux, même en réduisant le prix de moitié, cela ne le rendrait pas accessible », a affirmé Els Torreele, directrice de l’initiative pour l’accès aux médicaments essentiels (AEMI) à OSF.

« Quel est ce système mondial où les nouveaux médicaments développés sont inaccessibles à la majorité de la population ? C’est tout à fait courant aujourd’hui de fixer le prix des médicaments à 100 000 dollars. Ce n’est pas normal d’avoir un système où les médicaments dont tellement de gens ont besoin coûtent si cher. Ce n’est viable pour personne », a-t-elle affirmé.

Daniel Wolfe, directeur du programme international de développement de la réduction des risques (IHRD) à OSF, a déclaré qu’en raison de son lien avec le VIH et la consommation de drogues, l’hépatite C était encore synonyme d’exclusion. « L’expérience du VIH nous a montré que la combinaison des médicaments coûteux et de la stigmatisation sociale était mortelle », a-t-il déclaré.

Il a ajouté que les compagnies pharmaceutiques fixaient le prix de leurs médicaments pour augmenter leurs profits, et non pas pour des raisons de santé publique. « Quand les gouvernements sont confrontés à des prix élevés pour une population stigmatisée touchée, ils ont tendance à fermer les yeux », a déclaré M. Wolfe.

Inquiétudes concernant les brevets

En Inde, l’Initiative for Medicines, Access and Knowledge (I-MAK), une équipe d’avocats et de scientifiques qui prônent l’accès à des médicaments moins onéreux, s’est opposée juridiquement à la demande d’obtention d’un brevet sur le sofosbuvir par le groupe Gilead. Cela ouvrirait la voie à la fabrication de médicaments génériques dont les prix sont plus accessibles.

L’Inde est depuis longtemps un des plus grands producteurs de médicaments génériques d’importance vitale dans le monde. Selon la loi indienne sur les brevets, seuls les médicaments nouveaux peuvent être protégés par un brevet. I-MAK fait valoir que le sofosbuvir est un « vieux procédé de fabrication » qui provient d’une longue série de médicaments rétroviraux.

L’Accord de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) de 1995 sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) établissait des règles minimales applicables aux droits de propriété intellectuelle. Il existe, cependant, « une certaine souplesse pour les pays, afin de déterminer ce que l’on entend par critère de brevetabilité », a affirmé Mme Torreele en évoquant le cas d’I-MAK contre Gilead concernant la demande de brevet pour le sofosbuvir.

Depuis l’époque où le militantisme social avait permis la baisse du coût des médicaments pour le SIDA grâce aux médicaments génériques il y a plus de dix ans, « le monde a changé », affirme Mme Torreele. « Les solutions permettant de fabriquer des médicaments abordables contre le VIH n’existent plus. » 

Si l’Accord sur les ADPIC autorise les gouvernements à contourner les lois sur les brevets pour préserver la santé publique, « ils subissent de nombreuses pressions de la part de l'industrie pharmaceutique contre ces mesures ».

Les négociations, d’abord lancées aux États-Unis, se déroulent actuellement dans 11 autres pays pour la conclusion de l’Accord de partenariat transpacifique (Transpacific Partnership Agreement, TPP), un accord de libre-échange que certains craignent de voir nuire à la souplesse prévue par l’Accord sur les ADPIC.

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