Comment favoriser l’autonomie des ONG locales ?

Les agences des Nations Unies et les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) insistent de plus en plus sur la nécessité de tendre la main à de nouveaux partenaires, incluant les ONG locales, pour développer leur capacité à répondre aux crises humanitaires. Il semble pourtant que les agences n’aient pas changé de routine : « elles arrivent, fixent le programme, font leurs activités et repartent », a dit Sayadi Sani, coordonnateur de BEFEN, une ONG nigérienne de prise en charge de la malnutrition. Comment les organisations d’aide humanitaire peuvent-elles donner davantage d’autonomie aux ONG locales ?

Selon une étude menée récemment par le Réseau d’apprentissage actif pour l’obligation de rendre des comptes et la performance dans l’action humanitaire (ALNAP), les partenariats entre les ONGI et les ONG locales sont trop souvent établis en réaction à des circonstances et prennent dès lors la forme d’« interactions ponctuelles survenant en situation de crise ». Le document indique aussi que les acteurs humanitaires n’ont pas systématiquement recours aux partenariats.

Les faiblesses des partenariats évoquées dans l’étude incluent : le manque de temps et de fonds pour le renforcement des capacités ou de la préparation aux catastrophes ; l’inadéquation des cadres de suivi et d’évaluation du travail réalisé par les partenaires ; et la faible importance accordée au développement de stratégies en collaboration avec les partenaires.

Renforcer les capacités des partenaires

Les représentants des ONG avec qui IRIN s’est entretenu ont tous dit qu’ils cherchaient à renforcer les capacités de leurs partenaires d’une manière ou d’une autre, et la plupart d’entre elles avaient mis sur pied des programmes de formation.

ActionAid impose à nombre de ses partenaires une formation sur l’approche fondée sur les droits de l’homme. Et puisque l’organisation choisit généralement ses partenaires pour leur expertise – dans le domaine des droits des femmes ou des droits du travail, par exemple –, elle apprend aussi d’eux, a dit Bijay Kumar, responsable de l’humanitaire et de la résilience d’ActionAid.

Save the Children offre à ses partenaires certaines de ses formations, notamment sur les approches basées sur les droits des enfants et sur l’analyse de l’économie des ménages. Christian Aid organise quant à elle des formations pour ses partenaires dans toutes sortes de domaines allant des normes de redevabilité aux programmes de transferts en espèces en passant par le suivi et l’évaluation.

La plupart des personnes interrogées étaient d’accord pour dire que le financement est un problème. « Il est difficile de trouver les fonds nécessaires à la répétition des formations pour le personnel des ONG locales », a dit Serge Beremwoudougou, responsable des projets d’urgence auprès de Christian Aid, une organisation qui puise dans les fonds qu’elle a collectés auprès de bailleurs de fonds privés pour former ses partenaires. ActionAid utilise souvent des fonds provenant du parrainage d’enfants pour financer les formations.

« Souvent, la capacité [de développer des partenariats] n’est pas présente [dans le financement par les donateurs] », a dit M. Kumar, d’ActionAid.

Laisser les partenaires déterminer le programme

Alima, une ONG française qui intervient dans le domaine de la nutrition, va encore plus loin. Elle a mis en place un programme de formation standard de quatre semaines pour ses partenaires, attribue des mentors aux employés des organisations partenaires, insiste sur l’importance des échanges réguliers de personnel et verse l’équivalent des fonds engagés par les employés des organisations partenaires pour entreprendre des études de deuxième cycle. L’organisation souhaite également, à plus long terme, développer un programme de certification médicale permettant d’attester que ses partenaires satisfont les normes en matière de réponse.

Alima ne définit pas la portée ou les priorités d’un projet : ce sont ses partenaires qui s’en occupent. Selon ses partenaires, ce modèle est relativement rare. Le plus souvent, l’ONG locale et l’organisme de financement collaborent – du moins dans une certaine mesure – pour développer une stratégie à employer, mais c’est l’organisme de financement qui détermine les paramètres finaux.

Alima tente de céder le contrôle des opérations aux ONG locales lorsque cela est possible : « Ils [les partenaires] supervisent le travail, et nous leur apportons notre soutien. Nous voulons que la responsabilité des projets soit entre les mains des partenaires », a dit Augustin Augier, coordonnateur d’Alima pour l’Afrique de l’Ouest. « C’est au cœur du projet humanitaire… Quatre-vingts pour cent du travail est fait par les partenaires de mise en œuvre : pourquoi ne dirigeraient-ils pas les opérations ? »

Alima travaille en collaboration avec cinq partenaires dans quatre pays de la région : un au Tchad, un au Niger, un au Mali et deux au Burkina Faso.

BEFEN est le partenaire nigérien d’Alima. M. Sani, de BEFEN, a dit qu’il appréciait l’approche d’Alima. « La malnutrition est un problème récurrent et permanent au Niger. Il faut développer les compétences nécessaires pour y répondre au niveau national », a-t-il dit. Il a ajouté que la capacité du gouvernement à prévenir et à traiter la malnutrition était « très faible ».

L’ONG apprécie ses autres partenariats – elle s’est notamment associée à Médecins sans Frontières par le passé et fait actuellement équipe avec le Programme alimentaire mondial (PAM) –, mais, selon M. Sani, Alima est l’organisation qui lui offre la plus grande liberté.

BEFEN définit la portée du projet et ses priorités, ce qui contribue au développement d’une expertise locale en matière de lutte contre la malnutrition. « La malnutrition est un problème multisectoriel. Nous devons donc renforcer les compétences au niveau local pour nous y attaquer à tous les niveaux », a dit M. Sani à IRIN.

Lorsqu’on laisse à d’autres le soin d’établir les priorités, on assiste inévitablement à des changements dans les principaux objectifs du projet, a dit M. Augier. « On ne travaille pas de la même façon chez soi et dans un pays étranger… Nous n’avons généralement pas pour objectif de couvrir les besoins de l’ensemble d’une région. Or, pour une ONG locale, il est très important de mettre l’accent sur une couverture intégrale des besoins. Il faut donc trouver d’autres méthodes de fonctionnement. »

Il est moins compliqué de fixer soi-même le programme ; permettre à d’autres de le faire est plus complexe, « mais aussi beaucoup plus intéressant », a-t-il dit.

BEFEN a établi un partenariat avec Alima en 2009 ; l’ONG traite maintenant 20 pour cent des cas de malnutrition du Niger, notamment dans les régions de Zinder et de Maradi.

Réseaux régionaux

Selon les membres du personnel, le développement de réseaux régionaux d’ONG locales constitue la prochaine étape dans le renforcement des capacités locales à répondre aux crises.

Des réseaux commencent à se former dans le Sahel. Les partenaires d’Alima – l’ONG malienne AMCP, l’ONG tchadienne Alerte Santé, SOS Santé au Burkina Faso et BEFEN au Niger – ont créé une plate-forme pour partager des informations et s’aider les unes les autres en cas de besoin.

En février 2012, pendant la crise qui a secoué le Mali, BEFEN a apporté son soutien à l’AMCP, qui devait passer par le Niger pour accéder à certaines régions du nord du Mali. De la même façon, SOS Santé a contribué à l’acheminement de fournitures médicales destinées à l’AMCP dans le nord du pays. Le réseau qu’ils développent « commence à ressembler à celui d’une ONGI », a dit M. Augier.

ActionAid encourage elle aussi la mise en place de plates-formes locales et régionales, a dit M. Kumar. Après cinq ans au Sri Lanka, ActionAid avait réussi à faire en sorte que ses partenaires locaux – des groupes de la société civile, pour la plupart – soient connectés aux alliances nationales d’ONG et aux réseaux du gouvernement.

« Ils ont commencé à collecter des fonds par eux-mêmes. Nous avons tenté de les mettre en lien avec les bailleurs de fonds… L’idée, c’est d’établir une alliance et [un réseau de] solidarité dans lesquels les ONG du nord et du sud ont un rôle à jouer », a-t-il dit.

Reste que la plupart des ONG locales n’ont pas accès à un financement institutionnel à grande échelle comme celui fourni par l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO). Selon le directeur de l’AMCP, Diakité Aminata Kaio, l’accès à ce type de financement est le critère permettant de déterminer le niveau réel d’autonomie des organisations.

L’ECHO accorde des fonds aux organisations d’aide humanitaire européennes et il ne risque pas de changer sa politique de sitôt. En effet, l’institution vient tout juste de finaliser un accord de partenariat de cinq ans qui doit entrer en vigueur en 2014, a dit Cyprien Fabre, chef du bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest. « Nous reconnaissons pleinement la qualité du travail et de l’engagement des ONG nationales au niveau opérationnel, mais il faut aussi tenir compte de certaines questions juridiques complexes », a-t-il ajouté.

L’AMCP négocie actuellement avec la Banque mondiale et l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), entre autres, pour des possibilités de financement. « Si je devais prioriser un élément pour favoriser le développement de nos capacités à long terme, ce serait l’accès au financement international », a dit M. Kaio.

aj/rz –gd/amz