Ralentissement de la vie économique dans le Nord-Sinaï

Les résidents du gouvernorat égyptien du Nord-Sinaï disent que l’état de quasi-guerre qui règne dans leur région a paralysé la vie économique.

De nombreux habitants de la péninsule du Sinaï, une région pauvre du pays, n’ont plus de travail depuis le début de la répression menée par l’armée contre les groupes armés de la région. Cette répression intervient à la suite de la destitution, en juillet, du président Mohamed Morsi, qui appartenait au mouvement des Frères musulmans.

La contrebande de marchandises vers et depuis l’enclave palestinienne voisine de Gaza était la principale source de revenus pour les activistes et les habitants locaux, mais les forces de sécurité ont ciblé les tunnels de contrebande de la région au cours des derniers mois. Au plus fort de cette économie souterraine, le nombre de tunnels de contrebande était estimé à 1 200.

« Il n’y a pas de travail », a dit un habitant de la ville frontière de Rafah qui a refusé de donner son nom par crainte de représailles. « Le travail dépendait de la contrebande et tout a cessé. »

Ehud Yaari, un membre de l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient, estime que la contrebande rapporte environ 500 millions de dollars par année aux Bédouins du Sinaï. Elle facilite également le transfert d’armes et d’explosifs vers et depuis la bande de Gaza.

Augmentation des prix

Depuis le début des opérations militaires, les prix du combustible, du gaz de cuisine et des transports publics ont augmenté sur le marché noir, et certaines denrées alimentaires se font rares.

L’imposition d’un couvre-feu en fin d’après-midi et la fermeture de plusieurs routes ont ralenti l’acheminement des marchandises depuis la capitale, Le Caire, à plus de 300 km de là. De nombreux produits ne sont pas livrés aussi régulièrement qu’avant dans les villages frontaliers. À Rafah, les commerces situés près des zones d’opérations militaires sont temporairement fermés, tandis que ceux localisés près du poste de police ont définitivement fermé leurs portes.

Pendant un temps, certains résidents ne parvenaient pas à se procurer des denrées alimentaires de base comme le yaourt. Le prix d’un kilo de pommes de terre est passé de 2,5 livres égyptiennes (0,36 dollar) en juin à 10 EGP à la mi-octobre, mais il est redescendu à 3 EGP depuis.

Avant le début des opérations militaires, cet été, il en coûtait 8 EGP pour faire remplir une bonbonne de gaz de cuisine. En octobre, le prix avait augmenté pour atteindre 25 EGP. Le prix d’un gallon d’essence est passé de moins d’une livre à environ 3 EGP.

Dans les stations-services, les réserves de carburant s’épuisent rapidement ; les résidents disent qu’il est acheté en grandes quantités et acheminé vers Gaza dans le cadre d’une des rares opérations de contrebande encore en cours.

L’armée égyptienne dit avoir pris en compte l’impact de ses opérations sur la vie des civils.

« Nous souhaitons perturber le moins possible la vie des civils », a dit à IRIN le porte-parole de l’armée égyptienne, le colonel Ahmed Ali. « Certaines personnes nous ont demandé d’empêcher tout mouvement quand nos véhicules se déplacent ou de déclarer zone de guerre la zone d’opérations située entre [la capitale régionale] Al-Arish et Rafah, mais nous ne voulons pas rendre la vie des gens impossible. »

Vivre dans la crainte

Le couvre-feu imposé en fin d’après-midi (16 heures à certains endroits ; 18 heures à d’autres) a limité l’activité dans le Nord-Sinaï. Les routes qui entourent la dizaine de bâtiments de l’État et des forces de sécurité d’Al-Arish sont bloquées par des dunes de sable et des barrages militaires.

Lorsque les opérations militaires commencent, tôt le matin, le téléphone et l’Internet sont coupés jusqu’au couvre-feu, ont dit les résidents.

La rentrée scolaire a été retardée pendant un peu plus d’un mois pour des raisons de sécurité. Pendant un temps, les enseignants de la région, qui sont nombreux à vivre à Al-Arish, ont dit qu’ils avaient peur de faire le trajet pour se rendre dans les écoles de Rafah, d’Al-Sheikh Zuwaid et des villages de la région.

La liberté de mouvement a également été restreinte. À Rafah, les gens se déplacent dans la ville, mais ils sont très prudents. Ils quittent rarement leur maison pendant les opérations militaires. À cause du couvre-feu, les habitants se préparent à rentrer et cessent leurs activités autour de 15 heures.

Quand le cousin d’Amr* s’est cassé le bras, début octobre, l’ambulance a refusé de l’amener du village d’Al-Mehdiya jusqu’à l’hôpital d’Al-Arish à cause du couvre-feu. Il a fallu négocier pendant quatre heures avec les services de renseignements de Rafah pour obtenir la permission.

Les habitants de la région vivent toujours dans la crainte de coups de filet comme celui qui a suivi les attentats à la bombe survenus en 2004 dans des stations balnéaires du Sud-Sinaï. Des groupes de défense des droits de l’homme égyptiens ont dit que l’opération avait entraîné l’arrestation arbitraire de quelque 3 000 personnes.

Selon un résident de Rafah, la même situation est en train de se reproduire.

« Il y a des arrestations arbitraires et des tirs des tireurs embusqués du gouvernement, en particulier autour de l’église et du château d’eau. »

Des résidents du Sinaï ont remplacé leur plaque d’immatriculation par des plaques portant des numéros de l’Égypte continentale pour éviter d’être harcelés aux postes de contrôle. Les Palestiniens qui avaient l’habitude d’aller passer les vacances dans le Sud-Sinaï n’y vont plus par crainte d’être accusés de « terroristes ».

Cibler les opérations de contrebande

La répression de la contrebande a cependant surtout affecté la vie économique.

« Nous détruisons les tunnels à Rafah et dans le Nord-Sinaï parce qu’ils contribuent au trafic illégal d’armes », a dit à IRIN le général Samih Beshadi, chef de la sécurité du gouvernement dans le Nord-Sinaï.

Selon un professeur d’économie de Gaza interviewé par l’International Crisis Group (ICG), 500 à 700 millions de dollars de marchandises sont acheminés chaque année par les tunnels. La contrebande permet de maintenir à flot l’économie de la bande de Gaza, qui est toujours soumise à un blocus, et de soutenir le gouvernement du Hamas. Selon l’ICG, celui-ci perçoit, depuis début 2012, des droits d’au moins 14, 5 pour cent sur les marchandises qui entrent à Gaza par les tunnels.

Les contrebandiers sont accusés de soutenir les groupes armés dans le Sinaï et de collaborer avec le Hamas, une ramification des Frères musulmans. Les responsables égyptiens et israéliens disent qu’il existe des liens forts entre les groupes activistes de Gaza, le Hamas y compris, et ceux du Sinaï. Les nouveaux leaders militaires de l’Égypte blâment en outre le Hamas pour l’instabilité qui règne au Sinaï.

Selon les résidents, l’armée cible les maisons luxueuses en partant de l’hypothèse selon laquelle leurs propriétaires ont acquis leur richesse grâce à la contrebande d’armes et d’autres biens depuis et vers Gaza. Le trafic de migrants africains – et, dans certains cas, leur torture dans le but d’obtenir une rançon – fait également partie de l’économie locale.

Depuis que la contrebande est devenue la principale source de revenus des habitants de la région, les experts ont constaté une augmentation marquée du nombre de maisons cossues dans le Nord-Sinaï, une région qui, autrement, demeure sous-développée.

« Ils attaquent toutes les belles maisons », a dit Mohamed, chef d’une famille bédouine aisée du village d’Al-Mehdiya, à moins de 5 km de la frontière de Gaza. « Ils disent qu’ils veulent les terroristes. Pourquoi ne s’en tiennent-ils pas aux terroristes dans ce cas ? »

Sa maison, qui accueillait 15 personnes, a été incendiée par les forces armées, tout comme plusieurs voitures, un tracteur et une génératrice. Les militaires ont également tiré sur la maison avec des chars d’assaut, raconte Mohamed. Quand IRIN a vu la maison, les étages supérieurs étaient complètement détruits.

« Ils ont même pillé la maison et volé mes bijoux », s’est plainte une femme de la famille. Elle a ajouté que, pendant qu’elle se cachait à l’extérieur, elle avait entendu l’un des soldats dire : « S’il s’agit d’une maison d’agriculteur, alors je veux bien être l’employé d’un agriculteur. »

« C’est notre armée. Je ne souhaite pas qu’il lui arrive quoi que ce soit », a-t-elle dit, faisant référence aux attaques des activistes contre les forces de sécurité. « Mais pourquoi nous fait-elle subir cela? »

Mohamed a reconnu que la famille utilisait l’un des camions incendiés par les militaires pour acheminer des matériaux de construction dans la bande de Gaza. « Mais nous ne sommes ni des terroristes ni des extrémistes », a-t-il dit.

En octobre, des camions incendiés bordaient les rues. IRIN a vu des gens tenter d’enterrer leurs camions dans le sable afin de leur éviter le même sort. Il s’agissait probablement de camions utilisés pour acheminer des matériaux de construction à Gaza par les tunnels.


À la recherche des tunnels de contrebande

Nombreux sont les tunnels de contrebande reliant l’Égypte et Gaza qui commencent sous les maisons.

À Rafah, les habitants ont dit que l’armée faisait sauter presque à tous les jours des maisons qu’elle croyait reliées à des tunnels. IRIN s’est entretenu avec deux familles qui ont dit que leurs maisons avaient été faussement accusées de donner sur des tunnels.

« L’armée dit dans les médias que nous avons tous des tunnels et elle vient ensuite détruire nos maisons », a dit Osama*, un habitant de Rafah. À la fin août, l’armée a utilisé du TNT pour faire sauter les deux maisons dans lesquelles lui et ses proches vivaient. Il habite maintenant avec sa famille à Al-Mehdiya, dans une maison dont la construction n’est pas terminée.

« Je ne peux pas revenir chez moi ou reconstruire ma maison. Ils ne vous laissent rien prendre dans la maison avant de la faire sauter », a-t-il dit, ajoutant que l’armée avait aussi détruit son oliveraie de 10 feddans (4,2 hectares).

Si Osama nie l’existence d’un tunnel dans sa maison, Samir Ghattass, directeur du Middle East Forum for Strategic Studies, basé au Caire, insiste sur le fait que toutes les maisons de Rafah situées sur la frontière donnent sur des tunnels et sont impliquées dans la contrebande de personnes et d’armes. Il ajoute que l’armée a spécifiquement averti les résidents que les maisons ayant des tunnels seraient détruites.

« On ne peut pas parler de destruction systématique », a dit M. Ghattass.

sa/ha/rz –gd/amz
*nom d’emprunt

Pour en savoir plus, consultez les articles de la série IRIN intitulée Le Sinaï : Une région condamnée à souffrir ?