La révolution égyptienne n'a pas occasionné de changement radical dans la région du Sinaï

Les analystes ont toujours dit que le développement de la région égyptienne du Sinaï, depuis longtemps oubliée, dépendait d'une réforme politique. Il y a quelques années, une telle réforme paraissait utopique. Or, même après la révolution populaire qui a renversé l'ordre politique établi, les habitants du Sinaï se plaignent que rien n'a changé : l'insécurité, le sous-développement et les discriminations sont toujours présents. En fait, depuis le renversement de l'ancien président en février 2011, la situation a empiré, disent-ils.

Les spécialistes expliquent que cet abandon de longue date est la cause de la criminalité et de l'activisme dans la région.

« Après la révolution de [2011], la région a connu une régression », a déclaré un habitant d'Al-Arish, la capitale du gouvernorat du Nord-Sinaï. « Il n'y a pas de sécurité, ni de développement, tout est devenu cher et le marché noir s'est répandu.»

À part quelques fabriques de ciment, le désert du Sinaï, au nord-est, le long de la frontière avec la bande de Gaza, n'offre guère de possibilités de travail aux habitants. D'après l'Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), plus de la moitié de la population du Nord-Sinaï était sans emploi en 2006. Le reste de la population travaillait principalement dans l'agriculture, mais également dans la fonction publique, l'éducation, le commerce et les transports.

En 2007, la prise de contrôle de la bande de Gaza par les activistes du Hamas, qui a conduit à un blocus de Gaza, a engendré une contrebande transfrontalière qui est alors devenue la principale source de revenus pour les habitants. Au plus fort de cette économie souterraine, le nombre de tunnels de contrebande était estimé à 1 200. Ils généraient entre 500 et 700 millions de dollars de marchandises chaque année.

La région et ses habitants ont toujours été traités avec méfiance, car ils sont tous associés à la série d'attentats à la bombe qui avait frappé les stations balnéaires du Sud-Sinaï au milieu des années 2000. Comme l'explique Mossad Abu Fajr, un cheikh bédouin et activiste de la ville frontalière de Rafah, « les habitants du Sinaï sont devenus des terroristes dans l'imaginaire populaire ».

De faux espoirs

L'éviction du président Moubarak, resté longtemps au pouvoir, après un soulèvement populaire a fait naître l'espoir d'un changement.

« À cause de multiples facteurs internes et externes qui ont détérioré ses relations avec le pouvoir central, la population autochtone du Sinaï voyait le départ du président Moubarak en février 2011 comme l'occasion de se débarrasser du joug de la police et de prôner un renforcement de l'autonomie communautaire », a écrit Nicolas Pelham, spécialiste du Sinaï dans un rapport de 2012 publié par Chatam House, un groupe de réflexion londonien.

Mais au lieu du changement espéré, le vide sécuritaire qui a suivi la révolution a provoqué l'émergence et le regroupement dans le Sinaï de groupes activistes. Le Nord-Sinaï a laissé place à un climat de rébellion. La situation sécuritaire s'est dégradée à mesure que la police et les forces de sécurité - dont la brutalité a été dénoncée pendant le règne de Moubarak et lors de la répression sévère contre les manifestants pendant la révolution - ont disparu de la scène publique.

« [Même avant la révolution], la présence de l'État se ressentait seulement dans les villes, pas dans les villages », affirme Cheikh Abdallah Ghali 'Ateeq, un juge de droit coutumier de la tribu Sawarka dans le village de Shabana, au Nord-Sinaï. « Après la révolution, cela a empiré. Il y avait beaucoup plus d'armes ; il n'y avait aucune sécurité. »

À mesure que la situation sécuritaire se dégradait, le travail illégal a considérablement augmenté.

Walid et Khaled El-Menai - deux frères dont le père était un important chef tribal assassiné l'année dernière pour avoir dénoncé publiquement les groupes djihadistes - ont déclaré qu'ils avaient fait fortune grâce à l'immobilier, à la construction et à l'agriculture.

« Mais après la révolution, presque tout ce qui était légal autour de nous a cessé de l'être. La contrebande a monté en flèche, tout comme les vols de voitures », a déclaré Khaled.

Un nouveau contrat social

Lorsque le gouverneur du Nord-Sinaï a tenté de rétablir la sécurité après la chute de Moubarak, les Bédouins lui ont adressé une longue liste de réclamations. Parmi ces revendications se trouvaient une demande d'amnistie pour les bédouins « recherchés », la réaffirmation des droits des Bédouins à accéder à la propriété foncière, le besoin de raccorder les villages à l'eau et à l'électricité, l'accès à des emplois dans la fonction publique, ainsi qu'une plus grande influence dans la prise de décision sur les investissements locaux.

« En résumé », a écrit M. Pelham, « les tribus bédouines ont imposé comme condition au rétablissement d'une présence policière interne un nouveau contrat social ».

Après des mois d'une transition politique précaire dirigée par l'armée, l'islamiste Mohamed Morsi a été élu en juin 2012.

Selon Sherif El Ghamrawy, fondateur d'une ONG (organisation non gouvernementale) et propriétaire d'une station balnéaire écolodge dans le Sud-Sinaï, l'image d'une société égyptienne de plus en plus religieuse et conservatrice a fait fuir les touristes. Par conséquent, le nombre d'emplois disponibles dans le secteur touristique, essentiel pour le Sud-Sinaï, s'est davantage réduit.

« Quels sont vos problèmes ? »

Mohamed Morsi semblait plus à l'écoute du Sinaï et de sa région voisine, Gaza, mais il avait fort à faire avec la crise politique au Caire, causée par une opposition grandissante qui réclamait sa démission. Pourtant, certains habitants ont noté une amélioration de leur situation pendant sa présidence.

Ainsi, les attaques contre le gazoduc qui relie le Sinaï à Israël ont cessé. Un habitant de Rafah a déclaré à IRIN : « Nous avions plus de liberté. Nous n'étions plus continuellement arrêtés à chaque point de contrôle dans le Sinaï ».

Selon Ehud Yaari, membre du Washington Institute for Near East Policy (WINEP), les contrebandiers et les groupes djihadistes pouvaient aussi agir plus librement.

Mais M. Morsi n'a guère amélioré le sort général des Bédouins.

« Il a placé ses hommes à la tête du gouvernorat et n'a rien changé », a déclaré Khaled El-Menai. « Nous manquons d'honnêtes gens pour transmettre notre message à l'État. »

Quelques mois après son élection, des fonctionnaires se sont rendus dans le Sinaï pour débattre du développement de la région, mais leurs actions sont restées sans effet, a déclaré M. El Ghamrawy.

« Ils ont organisé un seul grand rassemblement de quelques centaines de personnes et nous ont demandé : « Quels sont vos problèmes ? »

La réunion n'a rien donné, a-t-il dit.

Selon M. Yaari, l'habitude des autorités de conclure des « accords ponctuels » avec les chefs tribaux n'a pas été vraiment efficace non plus, car les anciens avaient perdu leur pouvoir et leur influence sur les éléments djihadistes aux campements et aux armes sophistiquées.

M. Yaari soutient que les Bédouins n'ont jamais voulu que l'État interfère dans leur vie, quel que soit celui qui est au pouvoir. Après le retrait d'Israël du Sinaï en 1982, la population bédouine locale « a toujours considéré et traité les Égyptiens comme de nouveaux occupants ».

Pour M. Pelham, l'attaque en août 2012 d'une base militaire égyptienne dans le Nord-Sinaï, où les activistes ont tué 16 soldats avant de s'introduire en Israël, a illustré « à quel point l'Égypte était devenue un propriétaire terrien absent ».

En juillet 2013, les militaires ont renversé M. Morsi après les manifestations de millions d'Égyptiens réclamant sa démission. Même si de nombreux groupes djihadistes actifs dans la région considéraient M. Morsi comme étant trop modéré, ils le préféraient aux dirigeants laïques. Après le coup d'État, l'insurrection a pris de l'ampleur et, au cours des derniers mois, le gouvernement a réagi par une escalade des opérations militaires.

Aucun service

« La véritable preuve de démocratie en Égypte se fera par l'intégration de sa périphérie, l'élargissement des droits, de la citoyenneté et de la justice à toute la population, quelle que soit leur origine ethnique ou leur religion. » Ces déclarations ont été faites en 2012 par deux universitaires qui soutiennent que les Bédouins d'Égypte n'ont pas eu de « Printemps arabe ».

Aujourd'hui, près de trois ans après la révolution qui devait apporter du pain et de la dignité aux Égyptiens, la population du Sinaï manque toujours de l'un comme de l'autre.

Il est difficile d'avoir accès à des services publics de qualité, même dans les grandes villes du Sinaï. Dans les plus beaux quartiers de la capitale régionale, Al-Arish, l'eau du robinet est potable, mais dans d'autres quartiers, elle est trop salée pour faire la cuisine, ce qui oblige les gens à acheter de l'eau purifiée. Dans les villages à l'est d'Al-Arish, la plupart des maisons ont des puits qui sont utilisés, soit pour faire des réserves d'eau de meilleure qualité, soit parce qu'ils n'ont pas l'eau courante, faute de canalisations.

Malgré de nombreuses promesses, les gouvernements successifs ont développé peu de projets d'investissement à grande échelle et n'ont construit que quelques usines. Dans le Sud-Sinaï, où des stations balnéaires comme Charm el-Cheikh apportent des millions de dollars aux investisseurs et aux propriétaires, les habitants disent très peu bénéficier du tourisme.

Le « modèle du sud » n'est qu'un écran de fumée, a déclaré Abu Fajr, un cheikh bédouin de Rafah qui a été emprisonné en tant qu'activiste sous le règne de Moubarak. Plus récemment, il a fait partie du comité de 50 personnes chargé de l'élaboration d'une nouvelle constitution égyptienne.

« L'État ne s'intéresse pas à la population du Sinaï. C'est principalement à cause de la pauvreté que les groupes islamistes se développent ici. Les groupes terroristes ont de l'argent »

Pour développer le secteur touristique dans le Sud-Sinaï, a-t-il déclaré à Ahram Online, « la population locale a été déplacée dans les montagnes. On lui a même pris les zones de pêche qui sont devenues des endroits réservés aux touristes. Les récifs coralliens sont en danger à cause de ce modèle.

« Certains endroits du Sud-Sinaï étaient censés être une simple façade touristique, mais la région dans sa grande majorité manque aujourd'hui d'eau et d'électricité », a-t-il affirmé.

Dans les zones du Nord-Sinaï où il n'y a pas de réseau téléphonique, certains habitants utilisent des talkies-walkies ou des cartes SIM israéliennes.

« Tous les réseaux ont été coupés après la révolution », a déclaré une habitante d'Al-Arish. « Peut-être qu'ils n'ont plus estimé utile de couvrir cette zone du territoire égyptien. » Seul Vodafone est revenu au début de l'année 2013, a-t-elle ajouté.

Les pénuries de biens de première nécessité sont également devenues habituelles.

« Il n'y avait pas de pénuries sous Moubarak », a déclaré un habitant du village d'Al-Mehdiya, près de la frontière avec Gaza et Israël. « Cela a commencé sous la révolution de 2011, puis ça s'est amélioré sous Morsi, avec des prix plus élevés. Ces jours-ci, avec la campagne [de l'armée dans le Sinaï], c'est encore pire. »

D'après les habitants d'Al-Arish, la contrebande de marchandises d'Égypte à Gaza a augmenté après la révolution, ce qui engendre souvent des pénuries dans ces petites villes frontalières.

« Nous avons les mêmes problèmes que dans le reste de l'Égypte - chômage, systèmes éducatif et sanitaire en mauvais état - mais nous, nous vivons dans le désert », a affirmé M. Ateeq. « Nous avons besoin de plus d'aide du gouvernement. »

Une discrimination permanente

L'autre différence entre le Sinaï et les autres régions pauvres d'Égypte, d'après les Bédouins, réside dans le degré de discrimination dont ils sont victimes de la part du gouvernement.

Ils se plaignent que leurs droits de propriété foncière ne sont pas respectés. Les quelques habitants qui possèdent des terres n'ont pas l'autorisation de bâtir dessus.

« Nous sommes traités comme des citoyens de seconde zone », a déclaré M. Ateeq, « et rien n'a changé dans les politiques étatiques de recrutement après la révolution. Aucune personne issue des [tribus de] Bédouins ne peut obtenir [de postes élevés dans la fonction publique, la police ou l'armée], même dans le gouvernorat du [Nord] Sinaï ».

Au cours des derniers mois, alors que l'activisme s'est intensifié dans le Sinaï, les habitants affirment qu'ils ont tous été mis dans le même sac.

Un homme de Rafah qui vit dans le village d'Al-Mehdiya, a préféré enregistrer sa voiture dans autre gouvernorat pour ne pas être trahi par sa plaque d'immatriculation, afin d'éviter d'être harcelé et considéré comme un « terroriste » aux points de contrôle.

D'après certains habitants de la région, ce mépris à l'égard de la population du Sinaï - souvent perçue comme arriérée, peu instruite et prédisposée à la criminalité - est l'une des raisons de la brutalité de la répression sécuritaire actuelle.

« Les militaires brûlent toutes les belles voitures qu'ils trouvent », a raconté un habitant d'Al-Mehdiya. « Ils nous ont replongé 20 ans en arrière. Ils nous disent de retourner à nos dromadaires ».

Poussés vers la criminalité

D'après les habitants, dans un tel contexte, les personnes impliquées dans des activités criminelles prospèrent - leurs maisons luxueuses le montrent - tandis que la population ordinaire du Sinaï réussit péniblement à vivre de l'agriculture.

C'est un des facteurs qui poussent les habitants à rejoindre les extrémistes.

« Quinze ans d'occupation [par Israël] et 30 ans de marginalisation ont engendré une pauvreté et un chômage endémiques qui, associés au fort taux d'illettrisme, sont un bon terreau pour la criminalité et l'extrémisme religieux », a déclaré M. Ateeq. « Il est facile de succomber et cultiver de la drogue ou de faire de la contrebande ou du trafic dans la zone frontalière. Les autres options sont maintenant de devenir activiste ou extrémiste. »

International Crisis Group (ICG) a écrit en 2007 que les actions de l'État pour lutter contre le terrorisme au lendemain des attentats à la bombe des lieux touristiques dans le Sud-Sinaï « n'ont pas pris en compte les problèmes socio-économiques, culturels et politiques qui sont au cour de l'agitation dans le Sinaï. Tant que ces facteurs ne seront pas abordés, il n'y aura aucun moyen d'éradiquer le mouvement terroriste ».

Amr*, 27 ans, un habitant de Rafah était étudiant au Caire lorsqu'il a été arrêté par les services du renseignement et condamné en 2005 - a tort a-t-il expliqué - pour avoir fait de la contrebande d'armes.

Il a été amnistié en 2011, mais c'est trop difficile pour lui de reprendre ses études.

« Je suis coincé ici, sans emploi », a-t-il déclaré à IRIN. « L'économie de la région repose sur la contrebande. »

Les personnes dans le cas d'Amr montrent bien les raisons pour lesquelles les groupes islamistes ont prospéré dans le Sinaï, a expliqué Said 'Ateeq, frère du juge et activiste du mouvement (Notre Sinaï) qui aujourd'hui n'existe plus et qui demandait un engagement accru de l'État envers le Sinaï.

« L'État ne s'intéresse pas à la population du Sinaï », a-t-il déclaré. « C'est principalement à cause de la pauvreté que les groupes islamistes se développent ici. Les groupes terroristes ont de l'argent. »

*nom d'emprunt

sa/ha/rz-fc/amz

Pour en savoir plus, consultez les articles de la série IRIN intitulée Le Sinaï : Une région condamnée à souffrir ?