Des civils égyptiens dans la ligne de mire des groupes activistes du Sinaï

Hani Ayesh, un habitant d'Al-Arish, dans la péninsule égyptienne du Sinaï, se rendait à son travail quand son autocar a été touché par un tir de roquette ou de missile lancé par des activistes qui visaient un véhicule de l'armée situé à côté.

Ce matin du 15 juillet, l'attentat a fait trois morts et 22 blessés. Quand IRIN l'a rencontré, trois mois plus tard, M. Ayesh souffrait toujours d'une perte d'audition consécutive à l'explosion et de la présence de 40 fragments de projectile dans son corps.

D'après les déclarations des forces de sécurité aux médias, un autre civil est mort en octobre lors d'une attaque activiste contre un car de police qui ralliait la ville de Rafah à Al-Arish.

Les habitants du Nord-Sinaï - une zone désertique peu peuplée à la frontière avec Israël et la bande de Gaza - affirment qu'ils sont de plus en plus touchés par l'insurrection menée contre les forces de sécurité égyptiennes.

« Les activistes n'étaient habituellement pas une menace pour les civils, ils visaient uniquement les forces de sécurité et ceux qui collaboraient avec elles », a déclaré un habitant de la ville de Rafah, à la frontière égyptienne. « Il y a désormais des tueries aveugles. Les gens commencent à les craindre autant que les militaires. »

Selon un décompte réalisé par IRIN d'après des témoignages d'habitants, au moins 10 civils - en comptant les trois victimes de l'attaque contre l'autocar - ont été tués par des activistes entre les mois de juillet, lorsque l'insurrection a pris de l'ampleur, et d'octobre, quand IRIN s'est rendu dans la région.

Les habitants expliquent qu'ils peuvent être visés s'ils collaborent avec la police, s'ils refusent de laisser les activistes placer des engins explosifs improvisés (EEI) devant chez eux ou même, s'ils portent un T-shirt à l'effigie du général Abdel Fattah Al-Sissi. D'autres sont simplement pris entre deux feux lors d'affrontements entre l'armée et les activistes.

Un vieux conflit

Les activistes organisés en groupes armés font régner un climat de rébellion depuis des années dans le Sinaï.

Parmi eux se trouvent des Bédouins qui reprochent à l'État de les abandonner depuis des années, ainsi que des djihadistes venus d'Égypte ou qui ont des liens avec Gaza. Plus récemment, quelques djihadistes étrangers qui cherchent refuge dans une région de plus en plus chaotique ont rejoint leurs rangs. Il devient difficile de distinguer entre les différents acteurs, car les djihadistes s'appuient sur le mécontentement de la population pour susciter son adhésion.

« Ceux qui se battent contre les forces de sécurité ne sont pas tous des extrémistes religieux », a expliqué Ahmed Ali, porte-parole de l'armée. « Certains sont simplement des criminels. »

De 2004 à 2006, les activistes ont attaqué des forces internationales de maintien de la paix et des lieux touristiques dans le Sud-Sinaï. Le long règne de l'ancien président Hosni Moubarak a aussi connu des attaques sporadiques. Selon les autorités égyptiennes, une idéologie radicale issue de la bande de Gaza a commencé à répandre son influence dans le Sinaï en 2005, après le retrait des troupes israéliennes de Gaza. Après la révolution qui a renversé M. Moubarak en 2011, les activistes ont profité du vide sécuritaire pour se développer.

Les attaques contre les fonctionnaires et les agents de sécurité ont diminué sous le règne du premier président égyptien élu démocratiquement, Mohamed Morsi, et ont considérablement augmenté après le coup d'État militaire, largement soutenu par la population, qui l'a renversé en juillet. M. Morsi appartient au mouvement des Frères musulmans que les groupes islamistes préfèrent aux dirigeants militaires traditionnellement laïques.

Le nouveau gouvernement militaire a accusé les Frères musulmans d'avoir des liens avec les activistes dans le Sinaï. Ces critiques ont redoublé lorsqu'un ancien membre des Frères musulmans, Mohamed Al-Beltagy, a annoncé à la télévision en juillet que les attaques dans le Sinaï cesseraient si Mohamed Morsi revenait au pouvoir. Les Frères musulmans répètent qu'ils sont pacifiques et expliquent que les déclarations de M. Beltagy ont été mal interprétées.

Les cibles

Au cours des derniers mois, les autorités égyptiennes ont pris des mesures sévères contre l'insurrection au Sinaï en menant des opérations qui auraient fait des victimes parmi les civils. Dans le même temps, des groupes activistes ont pris pour cible, non seulement les forces de sécurité, mais également des chefs tribaux qui soutenaient le gouvernement, ainsi que des minorités comme les chrétiens.

Faraj Abu Bekheit, une figure locale du Parti national démocratique (PND), a été assassiné en août dernier dans la ville d'Al-Cheikh Zuwaid, près de la frontière avec Gaza.

Cheikh Khalaf El-Menai, un des principaux chefs tribaux du Sinaï, a été abattu avec l'un de ses fils en août 2012 après avoir dénoncé publiquement les groupes djihadistes. En octobre, un autre de ses fils, Suleiman Khalaf El-Menai, a également été tué par des hommes armés qui l'accusaient de coopérer avec les militaires.

Cheikh Naif Sawarka, une importante figure tribale qui entretenait de bonnes relations avec le gouvernement, a été tué en mai 2012.

En septembre [ YouTube, Facebook ] et en octobre, un groupe activiste, Al-Salafiya al-Jihadiya (djihadisme salafiste) a menacé des chefs tribaux qui collaboraient avec l'armée.

De nouveaux groupes djihadistes

Depuis 2011, plusieurs groupes activistes ont annoncé leur implantation au Sinaï. Le plus connu est Ansar Bayt al-Maqdis (les Partisans de Jérusalem), un groupe djihadiste qui a revendiqué le sabotage d'un gazoduc au Nord-Sinaï. Il s'est également déclaré responsable des attaques contre les forces de sécurité, contre des « collaborateurs » au Sinaï, ainsi que d'un attentat à la bombe contre le ministre de l'Intérieur au Caire en septembre.

Il existe aussi des organisations régionales parmi lesquelles le groupe Tawhid wal Jihad (l'Armée de l'Islam). Ce groupe a revendiqué l'enlèvement de soldats égyptiens et une attaque suicide contre l'armée en mai, ainsi qu'une attaque contre le siège des renseignements à Rafah en septembre. Il y a aussi les brigades Al-Furqan, Ansar al-Sharia et Taqfir wal Hijra, qui ont appelé en juin 2011 à la création de l'État islamique du Sinaï. Un mois plus tard, des tracts distribués à Al-Arish affirmaient qu'Al-Qaida avait entamé un nouveau chapitre dans la péninsule du Sinaï, ce qui n'a pas été reconnu par le siège de l'organisation.

Les chercheurs estiment que le nombre d'insurgés va de quelques centaines à 5 000 individus, en comptant un nombre restreint de combattants chevronnés qui ont été en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie. L'armée égyptienne déclare avoir arrêté des centaines d'activistes égyptiens au cours des derniers mois et plus de 150 étrangers, originaires notamment de Palestine, d'Érythrée, des États-Unis, de Norvège, de Roumanie, d'Allemagne et du Royaume-Uni.

Selon les autorités égyptiennes, ils sont lourdement armés et possèdent des mortiers, des armes antiaériennes et des grenades propulsées par roquette.

Selon David Barnett, de la Fondation de défense des démocraties, un groupe de réflexion dont le siège se trouve à Washington, ces brigades sont collectivement responsables de plus de 200 attaques depuis le mois de juillet.

Des attaques intercommunautaires

Des chrétiens ont été victimes d'attaques.

Le père Mina Aboud Charoubime, un prêtre orthodoxe copte d'Al-Arish, a été abattu début juillet. D'après le New York Times, au cours du même mois, Magdy Lamie, un chrétien propriétaire d'une boutique à Al-Cheikh Zuwaid, a été tué également. Il a été retrouvé « décapité et enchaîné ». Un autre copte d'Al-Arish, Hani Samir Kamel, a été abattu le 1er septembre.

Des organisations de défense des droits attribuent les attaques contre les coptes en Égypte - au Sinaï et ailleurs dans le pays - à la croyance commune que la quasi-totalité de la communauté chrétienne a manifesté contre les Frères musulmans avant le coup d'État.

Aucun groupe n'a revendiqué la responsabilité de l'assassinat des trois coptes dans le Nord-Sinaï. Mais selon Ishaq Ibrahim, un responsable de programme pour la liberté religieuse auprès de l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne (Egyptian Initiative for Personal Rights, EIPR), il s'agit d'attaques à caractère politique et religieux.

« Les attaques intercommunautaires ne peuvent pas être dissociées de la haine anti-copte fomentée par certains dirigeants islamistes, ni de leurs menaces de représailles contre la large participation des coptes à des manifestations qui ont conduit à l'éviction de l'ancien président [M. Morsi] », a-t-il déclaré à IRIN. « Il ne faut pas non plus sous-estimer le manque de réaction des différentes agences gouvernementales face aux attaques sectaires. Cela permet aux suspects de commettre leurs crimes en toute impunité. La police n'a arrêté personne pour ces faits jusqu'à présent. »

Beaucoup de familles chrétiennes avaient fui les zones de Rafah et Al-Arish en juillet et en août, ont déclaré M. Ibrahim et des habitants d'Al-Arish, mais elles reviennent, car la police dit sécuriser la zone.

Des craintes et des menaces

Cependant, d'autres habitants affirment que les activistes ne visent pas seulement les chrétiens.

« Tous ceux qui n'ont aucun lien avec eux [les activistes] sont en danger », a déclaré Walid Al-Menai, fils de feu Cheikh Khalaf Al-Menai, « tous ceux qui ont des usines, de bonnes relations avec l'État, tous les gens respectables et les journalistes, pas seulement les informateurs ».

Said 'Ateeq a fui le Sinaï avec sa famille après avoir été menacé par des groupes islamistes.

« M. Ateeq était un chef de file au Sinaï lors de la campagne du mouvement Tamarod, dont l'objectif était de recueillir des millions de signatures à travers tout le pays pour une pétition demandant la démission du président Morsi. La campagne a déclenché des manifestations massives à la fin du mois de juin et a conduit à l'éviction de M. Morsi.

Si les Frères musulmans ont toujours condamné les attaques des activistes, les autorités égyptiennes et la plupart des médias égyptiens affirment que les « terroristes » au Sinaï sont soutenus par l'organisation activiste du Hamas, qui contrôle la bande de Gaza, dans le but de remettre les Frères musulmans au pouvoir.

« Je me sentirai en sécurité seulement lorsque le Hamas sera renversé », a déclaré à IRIN M. Ateeq depuis Le Caire.

Un responsable local d'Al-Arish, qui siège au conseil de l'une des mosquées de la ville, mais qui souhaite rester anonyme par peur des représailles, a déclaré que son cousin avait été abattu par des groupes armés, car il avait des liens avec d'anciennes personnalités du régime et de l'ancien PND. Il portait un T-shirt à l'effigie du général Al-Sissi quand il est mort.

Le responsable local a lui aussi commencé à recevoir des menaces par téléphone et a été accusé d'être un agent de sécurité. Des hommes portant de longues barbes et de courtes « djellabas », l'habit traditionnel, se sont rendus à la mosquée pour vérifier s'il priait régulièrement à l'aube, comme le veut la religion.

« Je risque d'être haï pour mes opinions politiques », a-t-il déclaré.

D'après la Fondation Jamestown, les forces de sécurité égyptiennes ont tenté d'obtenir des forces tribales bédouines qu'elles contrôlent les activistes salafistes parmi les jeunes de leur propre tribu, mais ont échoué à cause du manque de confiance entre les deux parties.

« Les activistes n'étaient habituellement pas une menace pour les civils. Il y a désormais des tueries aveugles. Les gens commencent à les craindre autant que les militaires »

D'autres membres de tribu sont réticents à aider les services de sécurité du gouvernement par crainte de représailles des groupes armés.

« Les grands chefs bédouins arrivent à coopérer avec les forces de sécurité, mais pas les gens ordinaires », a déclaré Mohamed, un père de famille du village d'Al-Mehdiya. « Je ne vais pas me mettre en danger pour aider les forces de sécurité. »

Adhésion à la cause des activistes

De nombreux habitants du Sinaï vont plus loin en affichant leur soutien aux activistes.

« Dans tous les médias, on raconte que la zone est un nid de terroristes, mais ce n'est pas vrai », indique un homme d'Al-Mehdiya, dont la riche demeure a été fortement endommagée par les militaires. « Peut-être que l'armée va en attraper certains, mais cela prendra beaucoup de temps. Jusqu'à maintenant, l'armée tue aussi des innocents, ce qui fait que beaucoup de gens dans le Sinaï soutiennent de plus en plus les activistes. »

« Peut-être que leur véritable objectif », a-t-il déclaré en parlant de l'armée, « est de nous faire peur pour nous faire quitter la région et de la transformer en une zone tampon déserte ».

Certains habitants ont affirmé qu'ils n'étaient pas dérangés par ceux qui sont considérés comme des extrémistes par l'État. En effet, d'après les experts et les habitants pro-gouvernementaux, dans certaines communautés, les activistes sont acceptés sans protestation et même soutenus par les habitants.

D'après les autorités égyptiennes, par exemple, la mosquée Tawhid du village d'Al-Moqata'a était un refuge pour les djihadistes. Un homme du village voit les choses différemment : « L'homme qui a construit la mosquée était recherché parce que ses fils étaient impliqués dans des opérations djihadistes... Mais pour ma part, je me suis rendu plusieurs fois à la mosquée et je n'ai jamais rien remarqué d'inhabituel ».

Pour de nombreux villageois bédouins, les loyautés tribales supplantent toute obligation d'aider les forces de sécurité à trouver des activistes parmi eux. « Nous ne pouvons pas coopérer avec l'État. Ce n'est pas un principe acceptable ici », a déclaré un habitant d'Al-Mehdiya.

D'autres vont jusqu'à nier l'existence même d'un quelconque terrorisme. Une théorie du complot largement répandue veut qu'il n'y ait pas de groupes djihadistes vraiment dangereux dans le Sinaï, mais que les services de sécurité simulent des attaques pour justifier leur politique de répression sévère.

« Je me demande ce que l'armée est réellement en train de faire. Il semblerait qu'ils ne capturent ni ne tuent jamais aucun terroriste », a déclaré un habitant d'Al-Mehdiya. «Nous vivons ici et nous savons quand il y a des morts. Or, cela ne correspond pas vraiment ce qu'ils disent à la télévision. »

« Il n'y a pas de véritable terrorisme si personne ne meurt », a ajouté un habitant de Rafah. « Ils [les activistes] n'attaquent pas les civils, alors que l'armée tue des innocents au Sinaï. »

Mais M. Ateeq, le militant du Sinaï, dit qu'il est difficile pour l'armée de lutter contre la guérilla.

« Ces gens sont connus des tribus et des services de sécurité, mais nous vivons dans le désert et dans les montagnes, ce qui n'aide pas...

« C'est pourquoi cela prend tant de temps à l'armée d'éradiquer ces groupes. »

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Pour en savoir plus, consultez les articles de la série IRIN intitulée Le Sinaï : Une région condamnée à souffrir ?