Croissance et gouvernance sont désormais les maîtres mots

Daniel Runde, du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS, selon le sigle anglais), basé à Washington, vient tout juste de jeter un pavé dans la mare dans le débat sur l’avenir de l’aide et du développement. Selon lui, les pays donateurs doivent mettre de côté les mesures d’atténuation de la pauvreté et tenter d’aider les pays en développement à atteindre une position leur permettant de mettre un terme à la pauvreté et de fournir eux-mêmes des biens et des services publics.

Dans le plus récent rapport du CSIS, intitulé Combating Global Poverty [combattre la pauvreté mondiale], M. Runde examine quelques changements survenus dans le monde au cours des 20 dernières années. Certains pays en développement ont réussi à sortir de la pauvreté et disposent aujourd’hui de davantage de ressources. C’est notamment le cas de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Les bailleurs de fonds et la communauté humanitaire ne se sont pourtant pas encore réellement adaptés à cette nouvelle situation.

« Nous sommes des actionnaires minoritaires du secteur du développement », a dit M. Runde à l’occasion d’une réunion organisée par la Chatham House, un groupe de réflexion basé à Londres, le 5 décembre. « Il y a d’abord les revenus du pétrole, du gaz et du minerai, qui augmenteront considérablement. Il y a ensuite les revenus provenant des impôts de la classe moyenne qui émerge en Afrique, qui augmenteront aussi. Et il y a aussi de plus en plus d’entreprises privées impliquées dans le secteur formel. Il y aura, à l’avenir, beaucoup plus d’argent provenant de cette source. On peut dès lors supposer que le rôle de l’aide et de l’expertise va changer. L’important, ce ne sera plus les sommes d’argent qui sont sur la table, mais les meilleures idées, les meilleures solutions à un problème donné. »

D’après M. Runde, les pays ont aujourd’hui besoin d’une aide dans les domaines de la croissance économique et de la gouvernance. À l’heure actuelle, les États-Unis n’y consacrent qu’une fraction de leur budget de l’aide. Les sommes allouées à la croissance et à la gouvernance sont surtout utilisées en Afghanistan et au Pakistan, où les États-Unis ont entrepris d’importants efforts de construction de la nation ; il ne reste pas grand-chose pour le reste du monde.

Les ressources consacrées à la santé, à l’éducation et à d’autres projets axés sur ce que le rapport appelle « la fourniture de biens publics » sont beaucoup plus importantes. Les auteurs indiquent toutefois que les programmes d’aide à grande échelle visant à soutenir la prestation de services essentiels seront de plus en plus difficiles à justifier en raison des pressions budgétaires associées à la crise financière mondiale.

Améliorer la gouvernance

Les auteurs du rapport reconnaissent l’importance de développer des institutions démocratiques, mais ils souhaitent attirer l’attention sur des aspects plus terre à terre de la gouvernance.

Les donateurs ont tendance à « considérer les programmes de promotion de la démocratie (processus politique, renforcement des parlements, élections, etc.) comme la même chose que les programmes d’amélioration de la gouvernance… La démocratie et le renforcement du processus démocratique font évidemment partie de l’équation, mais les donateurs mettent souvent l’accent sur ces aspects au détriment des questions de gouvernance qui ont davantage d’impact sur la croissance », indique le rapport du CSIS.

M. Runde croit par ailleurs que l’on devrait accorder plus d’attention à des questions telles que la perception des taxes et des impôts, la législation en matière commerciale, l’exécution des contrats et la consolidation de la propriété foncière – des sujets qu’il décrit comme « pas très sexy ». « Il faut du temps pour voir les résultats, qui sont par ailleurs difficiles à mesurer, et il faut travailler sur de nombreuses questions de fignolage qui n’intéressent pas grand monde d’un point de vue affectif et pour lesquelles il est difficile de trouver un soutien politique », a-t-il dit. Ce sont pourtant des sujets très importants lorsqu’on souhaite améliorer le fonctionnement des gouvernements.

Scepticisme

Les participants à la réunion de Londres ont accueilli poliment ces idées, mais ils ont aussi fait preuve d’une extrême réserve. Nombre d’entre eux estiment en effet que les liens entre la croissance économique, la bonne gouvernance et la réduction de la pauvreté ne sont pas aussi évidents qu’ils en ont l’air.

« Les programmes d’aide à grande échelle visant à soutenir la prestation de services essentiels seront de plus en plus difficiles à justifier en raison des pressions budgétaires associées à la crise financière mondiale »

Selon Sabina Alkire, directrice de l’Initiative d’Oxford sur la pauvreté et le développement humain (OPHI, selon le sigle anglais), la pauvreté et la privation ne sont pas seulement monétaires. Elle a signalé que les économistes François Bourguignon et Stefan Dercon avaient découvert un lien significatif entre la croissance économique et le nombre de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour, mais qu’ils n’avaient trouvé qu’une très faible corrélation – voire aucune – entre la croissance et les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) qui ne sont pas liés au revenu, comme la nutrition infantile, l’éducation des filles ou la fréquentation scolaire. « Je suis une économiste et, en tant qu’économiste, on m’a appris à présumer l’existence d’une corrélation. C’était donc une surprise pour moi », a-t-elle dit.

Claire Melamed, qui dirige le Programme croissance, pauvreté et inégalités de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), à Londres, a évoqué le cas particulier de la Chine, le pays qui, selon ses dires, a fait plus qu’aucun autre en termes de réduction de la pauvreté monétaire. « Il est évident que les formes de gouvernance en Chine laissent beaucoup à désirer par rapport à la vision normative que nous avons de la bonne gouvernance... Et pourtant, l’État chinois fait manifestement preuve d’une grande efficacité en ce qui concerne certaines attentes que nous avons quant aux responsabilités des États. »

Période propice

M. Runde demeure convaincu qu’il est temps de cesser de mettre l’accent sur la pauvreté. Le Groupe de haut niveau sur l’après-2015 aurait d’ailleurs recommandé l’inclusion d’objectifs liés aux moyens de subsistance et à la gouvernance dans le nouveau programme de développement.

« Nous sommes dans une période politique propice, surtout à cause du Royaume-Uni. Mais les Nations Unies apportent aussi leur soutien », a-t-il dit. « En gros, nous allons avoir un objectif en lien avec la gouvernance dans la version 2.0 officielle des OMD. Cette situation favorable permettra en outre à la communauté des bailleurs de fonds de réfléchir à tout ça de manière plus stratégique avec la bénédiction du système des Nations Unies. »

Mme Melamed n’en est pas si certaine. « Il y a beaucoup d’opposition au sein du système des Nations Unies », a-t-elle dit. « On peut imaginer d’où ça vient. La négociation est un processus mené par les États, et il n’est pas très difficile de deviner quels gouvernements pourraient se montrer moins enthousiastes que le Royaume-Uni et les États-Unis, par exemple, à l’idée de créer un objectif en lien avec la gouvernance. Ce qui est certain, c’est que nous ne devons pas considérer que c’est une affaire réglée. »

Stephen Brandon fait carrière dans le secteur privé, mais il s’intéresse depuis longtemps aux questions de développement. Il considère les problèmes d’un point de vue pratique. Il a dit à IRIN : « Même s’il y avait un consensus entre les chercheurs et les décideurs et que ce consensus était accepté par les gouvernements responsables du déploiement officiel de l’aide, il faudrait encore réussir à convaincre les personnes impliquées dans les collectes de fonds dans le secteur privé, tant au niveau des entreprises que dans la rue. Il faut aussi persuader les gens qui travailleront en première ligne. Il y a probablement un certain nombre de personnes qui croient que la [mauvaise] gouvernance est un véritable problème et qui aimeraient qu’il soit résolu, mais combien d’entre elles sont prêtes à foncer et à apporter des changements aux modes de gouvernance ? Combien sont capables de le faire ? Je ne sais vraiment pas. »

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