Le Sinaï : Une région condamnée à souffrir ?

Bon nombre d’Égyptiens ont salué la campagne de « lutte contre le terrorisme » des autorités dans la région reculée de la péninsule du Sinaï. Ils voient comme une nécessité cette lutte contre les activistes qui ont multiplié les attaques contre les services de sécurité ces derniers mois, après l’éviction du président islamiste Mohamed Morsi.

Cependant, au cours d’un voyage dans la région à la mi-octobre, IRIN a recueilli les témoignages de civils expliquant que des maisons avaient été détruites par erreur, que des personnes avaient été tuées accidentellement et que la vie économique quotidienne était complètement perturbée. De nombreux civils ont raconté qu’ils se sentaient pris en étau entre les activités des forces de sécurité de l’État d’une part, et les groupes activistes armés de l’autre.

Le cheikh Abdallah Ghali ‘Ateeq, un juge de droit coutumier de la tribu Sawaraka du village de Shabana dans la partie nord-ouest du Sinaï, affirme que la population du Sinaï est « coincée entre l’armée, qui refuse la critique, et les activistes qui peuvent vous tuer si vous donnez des renseignements à l’armée ».

Selon un décompte réalisé par IRIN d’après des témoignages d’habitants et de leur famille, au moins 20 civils sont morts à cause de dommages collatéraux entre les mois d’août et d’octobre, depuis le début de l’opération de lutte contre le terrorisme. Des décès sont survenus dans un rayon d’environ 1 000 km² entre les villes d’Al-Arish, Rafah et Al-Cheikh Zuwaid, dans le nord-est du gouvernorat du Nord-Sinaï, à la frontière avec Israël et la bande de Gaza. Les civils ont été tués au cours d’opérations militaires, d’attaques terroristes ou de fusillades aux points de contrôle après le couvre-feu.

Une région marginalisée

La péninsule du Sinaï, une bande de 60 000 km² essentiellement couverte de terres désertiques à l’est de l’Égypte, a longtemps été marginalisée par les autorités de la capitale, Le Caire. Plusieurs plans de développement de cette région ont été retardés ou suspendus depuis que l’Égypte en a repris le contrôle en 1982, après 15 ans d’occupation israélienne. Au nord, la population bédouine dépend essentiellement de la contrebande et a souvent des relations conflictuelles avec les forces de sécurité.

Au fil des ans, s’appuyant sur le mécontentement de la population, l’influence djihadiste s’est étendue dans la région, et les anciens ont de moins en moins d’emprise au sein de leur tribu.

En 2011, le Sinaï a connu une montée de l’activisme. Les groupes criminels armés et djihadistes ont proliféré dans la période de vide sécuritaire après le soulèvement populaire et le renversement d’Hosni Moubarak, qui dirigeait le pays d’une main de fer.

Les violences se sont intensifiées avec l’éviction de Mohamed Morsi - premier président démocratiquement élu de l’Égypte - après un coup d’État le 3 juillet, appuyé par des millions d’Égyptiens. Les autorités accusent les djihadistes d’être responsables de l’augmentation des attaques visant les policiers et les soldats. D’après elles, ces djihadistes seraient liées aux Frères Musulmans, dont est issu l’ancien président Morsi.

Le gouvernement a durci la répression après une tentative d’assassinat sur le ministre de l’Intérieur, en septembre au Caire, par l’un des nouveaux groupes radicaux du Sinaï, Ansar Bayt al-Maqdis.

L’instabilité ébranle la région

Le Sinaï est également touché par des facteurs régionaux : la circulation des armes en provenance de Libye après la guerre civile et l’instabilité persistante, ainsi que l’autorité du Hamas à Gaza, dont la survie dépend du commerce illégal d’armes et des tunnels de contrebande vers l’Égypte voisine.

Certains habitants du Sinaï font entièrement confiance aux opérations de lutte contre le terrorisme du gouvernement, tandis que d’autres restent sceptiques sur le fait que les groupes djihadistes représentent réellement une menace. Ces derniers croient en une théorie du complot selon laquelle les attaques seraient orchestrées par Le Caire pour justifier la répression dans une région historiquement agitée.

Dans tous les cas, de nombreux civils de la région vivent à présent dans un climat de peur.

IRIN s’est entretenu avec 14 familles, dont la plupart avaient trop peur de révéler leur identité. Cette série en quatre parties s’inspire largement de leurs déclarations, de celles des chefs bédouins, des activistes du Sinaï et des responsables de la sécurité qui ont accepté de témoigner.

La vie économique a considérablement ralenti dans un contexte de guérilla urbaine dans les villes du Nord-Sinaï

La révolution égyptienne n’a pas occasionné de changement radical dans la région sous-développée du Sinaï

Liens sur la situation au Sinaï

Pour plus d’informations sur l’insurrection dans la région du Sinaï et l’historique de sa marginalisation, veuillez consulter le rapport de Chatam House datant de 2012. Il fournit un excellent aperçu des dernières évolutions dans la région.

Une note de politique de 2012 de l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient examine en profondeur les groupes armés émergents dans la région.

Bien que datant de 2007, un rapport publié par International Crisis Group (ICG) analyse les problématiques de longue date concernant l’intégration du Sinaï en Égypte.

Cet article a été rédigé par le rédacteur en chef de la maison d’éditions égyptienne rattachée au pouvoir, qui publie le quotidien Al-Ahram et l’hebdomadaire en français Al-Ahram Hebdo. Il permet de mieux comprendre qui sont les groupes activistes du Sinaï et quelles sont leurs motivations.

L’accès aux journalistes est limité dans le Sinaï. Ces articles tirés des journaux Al-AkhbarSlate, The New York Times, Foreign Policy et McClatchy figurent parmi les rares témoignages qui analysent les dernières évolutions sur le terrain dans le Sinaï.

Pour recevoir régulièrement les dernières informations sur le Sinaï, vous pouvez consulter le profil de l’activiste Ismail Alexandrani sur Facebook ou lire son blog. Vous pouvez également consulter le profil de l’activiste Rassd News Network. La blogueuse Reham Abdelaziz publie quotidiennement les gros titres sur la situation au Sinaï et vous pouvez retrouver les twits de Muhamed Sabry, journaliste à Al-Arish (@muhamedsabry).

La carte interactive publiée sur le site de la force multinationale de maintien de la paix au Sinaï est également une ressource très utile.

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