Comment acheminer l’aide aux survivants isolés du typhon

Un mois après le passage du super typhon de catégorie 5 Haiyan (connu localement sous le nom de Yolanda), les efforts s’intensifient pour améliorer l’acheminement de l’aide humanitaire jusqu’aux îles reculées des Philippines où elle fait cruellement défaut. Le typhon a touché terre à six reprises, frappant de plein fouet les îles centrales et semant la dévastation sur son passage dans neuf des 17 régions que compte le pays.

Nombreuses sont les victimes à vivre dans les communautés côtières qui ont été rasées par la tempête, et atteindre certaines poches isolées constitue un défi logistique impliquant d’emprunter des routes jonchées de débris et d’arbres renversés, d’étroites voies navigables et des terrains montagneux. Certaines régions reculées, déjà difficiles d’accès en temps normal, le sont d’autant plus depuis qu’Haiyan a balayé la région.

À la date du 9 décembre, le bilan du typhon s’élevait à 4 millions de personnes déplacées, 6 000 morts et 1 800 disparus.

Foyers de coordination

« L’ampleur de la catastrophe était le principal défi, aggravé par la dispersion des zones touchées à travers différentes régions et différents [types de] terrain », a dit Pierre Honnorat, du Programme alimentaire mondial (PAM), qui dirige le groupe de responsabilité sectorielle en charge de la logistique (un regroupement d’organisations humanitaires travaillant sur les mécanismes d’acceptation, de stockage et de distribution des fournitures humanitaires).

« Les sept à 10 premiers jours, nous avons travaillé selon une stratégie "de pression". Nous suivions le sillage du typhon et, à partir des photos initiales qui nous avaient été remises, nous envoyions des camions [chargés de fournitures humanitaires] vers les zones affectées, sans ciblage particulier », a expliqué M. Honnorat à IRIN.

À mesure de l’arrivée de l’aide en provenance de différents pays et d’organisations locales et étrangères, il est devenu de plus en plus complexe de gérer, coordonner et déployer efficacement les fournitures délivrées par quelque 45 acteurs humanitaires. Sur les 348 millions de dollars US requis par le plan d’action Haiyan,
seuls 168 millions de dollars – soit 48 pour cent – ont été débloqués.

« En identifiant les populations les plus touchées et en évaluant leurs besoins, nous sommes passés à une stratégie "de demande" pour garantir que l’aide voulue parvienne aux personnes voulues », a dit M. Honnorat.

L’aéroport international de Cebu, à 283 km des régions sévèrement touchées de l’île de Samar et de Tacloban, à l’est, fait office de foyer administratif et logistique principal. C’est là que les fournitures humanitaires sont déchargées et stockées temporairement, où déployées vers d’autres régions. Partiellement endommagé, l’aéroport de Tacloban est resté inutilisable pendant six jours.

Des unités de stockage mobiles ont été montées dans des zones clés afin d’offrir des espaces de stockage temporaires, étant donné qu’une bonne partie des infrastructures de la région - y compris les installations de stockage - ont été détruites. Des agents de suivi des arrivages ont été affectés à Cebu, Tacloban et à Manille, la capitale, pour surveiller les mouvements des cargos et les demandes.

Des foyers de coordination ont également été mis sur pied dans les villes de Roxas sur l’île de Panay, d’Ormoc et de Tacloban sur l’île de Leyte, et de Borongan et Guiuan à l’est de l’île de Samar. Les fournitures humanitaires y sont stockées temporairement, chargées dans des camions pour être déployées ou envoyées par bateau sur des rouliers transportant des véhicules de transport, d’une capacité pouvant atteindre jusqu’à 2 400 tonnes.

En raison des graves dégâts infligés aux infrastructures routières, l’accès aux communautés côtières de Guiuan - dans la province du Samar Oriental, où Haiyan a touché terre pour la première fois - était extrêmement difficile mais s’est amélioré. Les routes ont été dégagées et les transports publics ont repris bien que le service soit encore sporadique.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) affrète des péniches pour transporter ses véhicules de service et ses camions chargés de stocks humanitaires et d’unités de traitement de l’eau sur quelque 300 miles nautiques, de Manille à Tacloban. De là, les véhicules rejoignent Guiuan par la route.

Missions d’appui de l’armée

L’appui militaire étranger permet de mobiliser et de déployer rapidement des secours en complément de l’action des forces armées du pays affecté, souvent mises sous pression en situation de catastrophe. Les troupes étrangères peuvent assurer des missions de reconnaissance, ainsi que des opérations maritimes et aériennes de recherche et de sauvetage difficilement réalisables par la communauté humanitaire, pour repérer des poches de survivants dans le besoin.

Près de deux douzaines de contingents militaires de différents pays, répondant à la demande d’assistance du gouvernement philippin, assurent la distribution de fournitures humanitaires et/ou apportent leur appui aux efforts de secours par l’utilisation de diverses ressources militaires, notamment des navires, des avions et des camions.

« Dans l’histoire récente, on n’avait jamais vu un tel nombre et une telle variété de pays offrir leur appui militaire comme ça a été le cas pour cette catastrophe qui ne concerne qu’un seul État », a dit Kaoruko Seki, qui travaille pour le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) à New York et est en mission d’urgence à Tacloban.

Voici quelques-uns des pays ayant répondu à l’appel : Australie, Bangladesh, Brunei, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, Inde, Indonésie, Israël, Italie, Japon, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Qatar, Royaume-Uni, Russie, Singapour, Suède et Thaïlande.

La contribution des services militaires étrangers à la distribution de l’aide est un phénomène qui s’est répandu lors de catastrophes récentes –notamment le séisme et le tsunami dans l’océan Indien (2004), le séisme d’Haïti (2010) et les inondations au Pakistan (2010).

Cependant, en particulier lorsque la catastrophe naturelle survient dans un contexte de conflit armé, cette pratique soulève le problème du maintien de l’impartialité et de la neutralité dans la distribution de l’aide.

Les directives sur l’utilisation des ressources militaires et de la protection civile étrangères dans le cadre des opérations de secours en cas de catastrophe (également connues sous le nom de directives d’Oslo) –
sur l'utilisation des ressources militaires et de la protection civile pour soutenir les actions humanitaires des Nations Unies en cas de situations d'urgence complexes (directives RMPC) et le document de référence du Comité permanent interorganisations (IASC) sur les relations entre civils et militaires dans les situations d’urgence complexes – définissent un cadre pour la contribution militaire aux opérations humanitaires dans des situations aussi ambiguës.

Aux Philippines, le déploiement des travailleurs humanitaires et du personnel médical, des fournitures humanitaires et des matériaux de construction à travers les neuf régions affectées a requis un transport par terre, mer et air. « Une fois les denrées reçues, leur acheminement d’un point A à des points B et C requiert de la coordination et parfois une combinaison de plusieurs modes de transport fournis par différents contingents », a dit Mme Seki, qui s’occupe de coordonner la mobilisation des ressources militaires et de la protection civile (RMPC) dans les efforts de secours pour le typhon Yolanda/Haiyan.

Dernier recours

Une évaluation rapide multisectorielle (MIRA) récente, produite par plus de 40 organisations œuvrant dans la zone affectée –qui compte 92 municipalités – note que plus d’un million de maisons ont été détruites par le typhon, et qu’environ cinq millions de survivants ont un besoin urgent de matériaux de construction. Le coût des matériaux de construction s’est multiplié et les ouvriers de la construction sont difficiles à trouver : ils sont occupés à reconstruire leur propre maison, ou ont commencé à s’attaquer aux besoins de leurs communautés.

« Les forces armées philippines et les militaires étrangers ont la capacité de reconnaissance nécessaire pour évaluer le terrain et localiser les zones dans le besoin », a dit Mme Seki de l’OCHA. Si leur appui aux acteurs humanitaires dans une situation de conflit armé est un « dernier recours », l’utilisation des forces armées nationales et étrangères dans le contexte actuel a davantage été perçue comme une mobilisation en temps de paix dans le cadre d’une réponse post-catastrophe, menée dans le respect des lois du pays hôte demandeur, a-t-elle remarqué.

Elle a également rappelé que, surtout dans les zones où la présence des forces étrangères se prolonge au-delà de la phase d’urgence, la sensibilité et le discernement étaient de mise afin de ne pas empiéter sur les affaires et autres opportunités rémunératrices des fournisseurs locaux en matière de reconstruction et de rétablissement, surtout s’agissant de la population civile locale dont les moyens de subsistance ont été très sévèrement touchés par la catastrophe.

L’équipe canadienne d’intervention en cas de catastrophe (EICC) a commencé l’acheminement aérien et maritime de matériaux de construction sur l’île reculée d’Olotayan, au large de la côte de Panay, le 29 novembre. L’île, qui compte 987 habitants, est accessible par bateau uniquement – une traversée qui peut prendre jusqu’à trois heures.

Les hélicoptères « Griffon » à double moteur de l’EICC distribuent des plaques de contreplaqué et de tôle ondulée pour les toitures, suspendues sous l’appareil au moyen d’une sangle. Le bambou pour les poteaux et les renforcements est acheté à deux heures de Roxas ; de là, il est acheminé jusqu’aux îles par des bateaux mis à disposition par le gouvernement local, et parcourt les derniers kilomètres à bord de camions 10 roues.

Coupés de l’aide

Pourtant, un mois après le passage du typhon, certaines régions reculées sont encore coupées de l’aide. L’accès aux localités situées en zone montagneuse a été bloqué par les débris et les glissements de terrain, et est entravé par un conflit interne durable avec des groupes d’insurgés communistes. Dans ces zones, les forces armées philippines collaborent avec des bataillons postés au plus près des communautés affectées, qui servent de point de dépose et de liaison. « De là, les fournitures sont transportées à la main, à pied, une à une », a dit le lieutenant-colonel Rommel Pagayon, du groupe de liaison international de l’armée philippine pour la force opérationnelle Haiyan.

« [Avec le soutien naval,] nous fouillons encore activement les îles pour identifier celles qui ont éventuellement encore besoin d’aide ou n’ont reçu que de l’aide par parachutage », a dit M. Honnorat du PAM.

Selon le réseau des entrepôts de fournitures humanitaires des Nations unies, qui compte six entrepôts de fournitures humanitaires dans le monde entier, à la date du 6 décembre, quelque 1 400 tonnes de denrées alimentaires et non alimentaires avaient été distribuées aux Philippines, pour une valeur de 7,6 millions de dollars.

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