RCA : un pays en déliquescence

L’enceinte grouillante de l’hôpital de Bossangoa, une petite ville du nord-ouest de la République centrafricaine (RCA), donne une idée de l’aggravation de la crise dans laquelle est plongé le pays depuis que l’alliance rebelle Séléka a pris le pouvoir par la force en mars 2013.

Plus d’un millier de personnes viennent y chercher refuge. Au milieu des nuages de fumée que dégagent les feux de cuisson, on y distingue des enfants léthargiques, des femmes pilant le maïs et des groupes d’hommes au regard hagard.

« Nous sommes ici à cause de la Séléka, qui est venue piller, saccager et assassiner dans notre village », a dit Prophète Ngaibona, un père de huit enfants qui en attend un neuvième.

« Nous avons perdu nos maisons, nos champs, nos biens. Nos maisons ont été rasées avec nos affaires à l’intérieur. Nous sommes… Je ne sais même pas comment nous qualifier. On n’a plus rien. Je ne peux même pas aller chez moi ou dans mes champs. S’ils me voient là-bas, ils me tueront. »

Si les indicateurs humanitaires et de développement étaient déjà désastreux avant le coup d’État, ils se sont encore dégradés avec l’aggravation des violences infligées par les groupes armés et entre les différentes communautés et confessions religieuses. La quasi-totalité de la population (4,5 millions de personnes) est affectée : on estime à 1,1 million le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire sévère ou modérée en dehors de la capitale, Bangui, et on compte près de 400 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), soit deux fois plus qu’il y a à peine quelques mois.

Près de 65 000 personnes ont fui le pays, essentiellement vers le Cameroun voisin.

«  Nous sommes… Je ne sais même pas comment nous qualifier. On n’a plus rien. Je ne peux même pas aller chez moi ou dans mes champs. S’ils me voient là-bas, ils me tueront »

« La RCA était déjà un État en déliquescence. Maintenant, c’est pire », a dit Amy Martin, responsable du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) pour la Centrafrique.

« Nous estimons à plus de 1,5 million le nombre de personnes ayant besoin d’une aide quelconque, qu’il s’agisse de santé, de nutrition, d’hébergement ou de protection », a-t-elle dit.

Or, en raison des problèmes de sécurité, les organisations humanitaires – dont les véhicules ont été la cible d’attaques – doivent se contenter d’imaginer ce qui se passe dans certaines régions. D’après Mme Martin, le nombre exact de personnes touchées par la crise pourrait être bien supérieur.

Le manque de fonds vient lui aussi entraver la fourniture d’une réponse adéquate : à peine 44 pour cent des 195 millions de dollars requis pour faire face à la crise sont été débloqués.


Situation désastreuse

« Dans la majeure partie du pays, nous sommes très inquiets du niveau de violence que nous observons, dont nous entendons parler et dont témoignent nos patients à hôpital », a dit Ellen Van der Velden, chef de mission pour MSF-Hollande à Bossangoa. L’équipe s’occupe d’enfants de moins de cinq ans qui se remettent de blessures par balle.

Plus de 36 000 personnes viennent chercher refuge auprès de la mission catholique de Bossangoa. Elles fuient la coalition de forces rebelles érigées au rang de « gouvernement » que Michel Djotodia, un musulman du nord, a recruté pour qu’elle le propulse au pouvoir avec le coup d’État de mars dernier.

Majoritairement composées de mercenaires du Tchad et du Soudan voisins, ainsi que du gros de l’ancienne population carcérale du pays, ces forces sont essentiellement musulmanes. Leur revanche sanglante vise principalement les chrétiens de la patrie de l’ancien président François Bozizé. La France a dit qu’avec l’escalade des violences sectaires, la RCA était « au bord du génocide ».

Les « anti-balaka » – des groupes d’autodéfense armés de machettes, d’arcs, de flèches et de lances – ont vu le jour et perpétré des atrocités à l’encontre de membres de la Séléka, mais aussi de la communauté musulmane dans son ensemble. Un tel conflit interconfessionnel est inédit en RCA.

Les groupes armés sillonnent la région, pillant, tuant et rasant les récoltes et les maisons sur leur passage : le long des 100 km de route reliant Bossangoa à Bangui, la capitale, les villages sont déserts. Des chèvres attendant patiemment le retour de leurs propriétaires étaient les seuls signes de vie décelés par IRIN.

Malades et blessés

Outre la terreur, les habitants souffrent de maladies, car ils se cachent dans leurs champs sans abri, médicaments ou nourriture. Seuls les plus courageux ou les plus malades prennent l’autoroute pour aller se faire soigner à l’hôpital de Bossangoa.

« J’ai bien peur qu’il y ait de nombreux cas auxquels nous n’avons pas accès là-bas. Non seulement de violence, mais aussi de paludisme », a dit la docteure Florin Oudenaarden, qui travaille pour MSF. Pendant les 10 jours qu’elle a passés là-bas, Mme Oudenaarden et son équipe ont vu mourir quatre enfants. À leur arrivée, bon nombre d’entre eux étaient si affaiblis par l’anémie, le paludisme et la malnutrition qu’il était impossible de les réanimer.

Mme Van der Velden a dit qu’en dehors de la violence, le paludisme est la principale cause de mortalité, en particulier chez les enfants. Lors d’un dépistage récent, 120 enfants sur 200 ont obtenu des résultats positifs.

«  Du fait de l’instabilité, 70 pour cent des enfants du pays ont quitté
l’école et 3 500 enfants ont été recrutés par les forces rebelles »

Récemment, un garçon de deux ans gravement atteint du paludisme a été envoyé d’urgence à la clinique par l’équipe de sensibilisation, pour finalement mourir à son arrivée.

« Si nous étions arrivés un jour plus tôt, on aurait pu le sauver », a-t-elle dit.

Parmi les derniers enfants admis à l’hôpital se trouve un garçon rachitique placé sous perfusion et enveloppé dans du papier d’aluminium. Il est si faible qu’il peut à peine cligner des yeux.

On trouve aussi un garçonnet de quatre ans qui hurle entre deux prises d’antalgiques, ses jambes suspendues au plafond ; il a été touché à la hanche lors d’une attaque récente contre une mine d’or à 25 km de Bossangoa. Le chirurgien de MSF doute qu’il puisse un jour marcher de nouveau. La balle a détruit ses articulations et il faudrait, pour les reconstruire, une procédure chère et compliquée dans un excellent établissement.

Aide restreinte

En raison de l’insécurité et du manque de financements, les organisations des Nations Unies cantonnent leur action aux villes, et le temps et la main d’oeuvre que consacrent le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et MSF sont insuffisants au vu de l’ampleur de la crise.

« Les gens meurent sans avoir eu accès à des soins de santé, et c’est bien évidemment une source de profonde inquiétude », a dit Mme Van der Velden.

« Dans l’immédiat, notre problème, c’est que nous ne pouvons pas sortir de Bossangoa par manque de moyens », a dit Pablo de Pascual, coordinateur d’urgence auprès du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), dont les financements pour la RCA accusent un déficit de 20 millions de dollars.

L’UNICEF a mené une vaste campagne de vaccination auprès des enfants de moins de cinq ans, et MSF s’est rallié à la bataille contre des maladies comme la rougeole, qui ont proliféré en Centrafrique au cours des derniers mois.

Mme Oudenaarden, qui a travaillé en Syrie et au Soudan du Sud, a rapporté que son équipe réalisait « six ou sept transfusions sanguines par semaine, ce qui est énorme par rapport aux autres projets auxquels j’ai participé. On voit également de nombreux cas de malnutrition, et la malnutrition se développe rapidement. »

« Nous prévoyons de nous attaquer aux niveaux élevés de malnutrition dans les prochains mois », a dit M. de Pascual. Avec la fin des pluies, le pays entrera en période de soudure et il n’y aura personne pour assurer les récoltes.

Avec les violences qui secouent le grenier historique du pays, dans le nord, Mme Martin craint une pénurie de nourriture, tant pour les habitants de la région que pour le reste du pays. La plupart des mécanismes de marché se sont effondrés dans toute la RCA, et il y a blocus sur les camions en direction de la capitale.

Bombe à retardement

Chaque jour, 40 personnes en moyenne se présentent à la mission catholique de Bossangoa. Le camp ne mesure que 19 hectares, ce qui fait craindre une recrudescence des maladies. Pour sa population actuelle, les normes humanitaires préconisent un espace de 160 hectares.

M. de Pascual a dit que les conditions de vie « s’étaient détériorées depuis le début en raison du manque d’accès aux services publics essentiels et de l’afflux de PDIP », laissant craindre une épidémie de choléra.

Renate Sinke, coordinatrice de projet pour MSF à Bossangoa, qualifie les conditions de vie d’« épouvantables » et dit que le terrain est propice à l’éclosion d’une épidémie.

« Je ne suis pas médecin, mais, à mon avis, on est en présence d’une bombe à retardement », a-t-elle dit.

Le site compte deux zones de défécation, aucun endroit où se laver les mains et pas une seule douche. Pour l’instant, les maladies diarrhéiques se maintiennent pourtant à un faible niveau.

« À l’heure actuelle, nous disposons de sept litres d’eau par personne par jour. La semaine dernière, nous avions quatre litres – nous devrions en avoir 15 », a dit Rink de Lange, le coordinateur MSF chargé de l’eau et de l’assainissement.

Il n’y a que 65 latrines en état de fonctionnement.

« À ce stade, nous avons une latrine pour 450 personnes, alors que la norme est de 20. C’est un énorme fossé qu’il faut combler. Et le camp est si dense qu’il est difficile de trouver un endroit où construire des latrines », a-t-il dit.

Les gens n’osent pas sortir de peur de tomber sur l’ancienne Séléka.

« On entend encore des histoires de personnes qui ne vivent qu’à 500 mètres d’ici et qui n’osent pas retourner chez eux », a dit Mme Sinke.

Écoles

Du fait de l’instabilité, 70 pour cent des enfants du pays ont quitté l’école et 3 500 enfants ont été recrutés par les forces rebelles. Il faut aussi compter ceux – dont on ignore le nombre – qui ont rejoint les rangs des anti-balaka.

« Les enfants ne viennent plus à l’école à cause de leur brutalité. Comment pourraient-ils venir à l’école ? Les enfants ne peuvent pas, les parents non plus. Nous devons juste rester comme ça », a dit Laurent Namneonde, un professeur qui a trouvé refuge à l’école de la mission, où il a enseigné pendant 10 ans.

Lucien Rekoi est plus chanceux que la moyenne des habitants de Bossangoa. Avec sa femme, dont la grossesse était très avancée, ils ont réussi à rejoindre la mission en emportant des casseroles, des poêles, des habits et des documents d’identité, contrairement à la plupart des réfugiés qui se sont enfuis avec ce qu’ils portaient pour tout bagage.

Sa fille est née il y a six jours. Il écume désormais le camp à la recherche de travailleurs humanitaires internationaux disposés à lui prêter un nom occidental, dans le vain espoir que cela, ajouté à la carrière de son défunt père dans l’armée française, puisse leur donner droit à des passeports pour sortir de la RCA.

« Je veux juste aller là-bas [en France]. Il n’y a rien à faire ici maintenant », a-t-il dit.

hm/am/rz –gd/amz