Aider les peuples, sauver les arbres

Plusieurs questions relatives au mécanisme des Nations Unies qui vise à la réduction des émissions de gaz à effet de serre provenant de la déforestation ont été résolues lors de la Conférence des Parties (COP) à la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de Varsovie, baptisée « Forest COP » par plusieurs participants.

Les décisions concernaient principalement la façon dont le programme des Nations Unies baptisé REDD (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts) et son successeur REDD+ (qui vise à réduire la déforestation) seront exécutés.

L'avancée la plus importante est peut-être la décision qui concerne les communautés locales et les populations autochtones qui vivent dans les forêts ou qui en dépendent. Il est devenu obligatoire pour les pays qui souhaitent bénéficier de fonds pour la mise en ouvre de projets de conservation des forêts de montrer qu'elles favorisent la participation des communautés locales dépendantes de la forêt à leurs efforts et qu'elles garantissent la sécurité de leurs moyens de subsistance.

À l'origine, le programme REDD+ a été conçu pour venir en aide au pays ayant des forêts tropicales, mais il couvre désormais tous les pays en développement qui pourraient bénéficier d'incitations pour la conservation de leurs forêts. Ces incitations seraient financées par un fond ou par le biais d'échange de crédits carbone sur les marchés internationaux du carbone. Mais les entreprises privées ainsi que les pays peuvent gagner des crédits carbone pour les aider à compenser leurs émissions industrielles, une question qui fait débat depuis longtemps chez les détracteurs du programme REDD.

Les journalistes d'IRIN se demandent si les mesures prises dans le cadre de REDD+ bénéficieront aux communautés qui dépendent des forêts et aux forêts.

Aider les populations, sauver les arbres

Les forêts absorbent une grande partie du carbone présent dans l'atmosphère, tandis que la destruction des arbres entraîne la libération du carbone dans l'atmosphère, ce qui contribue au changement climatique. Les environnementalistes affirment depuis longtemps que le programme REDD+ ne doit pas seulement avoir pour objectif de protéger les arbres, mais aussi la biodiversité et les communautés qui dépendent de la forêt. La logique est que si vous ne venez pas en aide aux communautés qui dépendent de la forêt, vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu'elles participent au projet de sauvetage des arbres.

Plusieurs études - notamment cette évaluation de l'Union internationale des instituts de recherche forestière (IUFRO), le plus grand réseau de chercheurs spécialisés en foresterie - montrent que les efforts entrepris pour conserver les forêts et ainsi réduire les émissions nocives de gaz à effet de serre doivent aller de pair avec la protection de la biodiversité et le bien-être des habitants des forêts.

« Il ne fait aucun doute que l'inclusion d'objectifs visant à améliorer les moyens de subsistance des populations qui dépendent des forêts et des communautés locales permettra de renforcer la participation et l'adhésion au niveau local, et ainsi de renforcer le soutien aux objectifs du programme REDD+ », a dit Christoph Wildburger, coordonnateur de l'initiative des Groupes d'experts mondiaux sur les forêts (Global Forest Expert Panels, GFEP) de l'IUFRO, aux journalistes d'IRIN en 2012.

« Les impacts socio-économiques devraient donc être pris en compte le plus tôt possible dans la planification et l'application du programme REDD°. Le mode d'occupation et les droits de propriété, y compris les droits à l'accès, à l'utilisation et à la propriété en particulier, doivent également être mis en avant, car ils sont essentiels pour assurer le succès durable des activités REDD+ ».

La réflexion mondiale sur la gestion des forêts, même dans les pays en développement dont les gouvernements subissent souvent des pressions pour céder les droits d'exploitation de leurs forêts tropicales, se tourne vers une gestion décentralisée des forêts qui implique un renforcement des droits et des responsabilités des acteurs locaux, ce qui s'est révélé efficace dans la protection des forêts.

Lors de la réunion de la CCNUCC à Cancun, au Mexique, en 2010, les droits des communautés forestières autochtones et la biodiversité ont été reconnus comme des « garanties » ou des conditions auxquelles les pays devaient satisfaire pour pouvoir bénéficier des financements du programme REDD+. Cependant, les réunions suivantes n'ont pas permis de rendre obligatoire le respect de ces conditions, ce qui, selon les communautés qui dépendent de la forêt et la société civile, était essentiel.

Malgré tous les efforts des environnementalistes et d'autres groupes de pression, les termes utilisés dans le traité climatique proposé, selon lequel les pays seraient tenus responsables du respect des droits des communautés qui vivent dans les forêts, manquaient « de force », dit Anggalia Putri Permatasari, responsable en charge des programmes de la gestion des forêts et du changement climatique de l'organisation indonésienne 'Association for Community-Based and Ecological Law Reform'.

Au lieu d'un système visant à mesurer, rapporter et vérifier (baptisé MRV) les mesures de protection, a-t-elle dit, les pays qui ont participé à la conférence de Durban, en Afrique du Sud, en 2011, ont choisi des termes qui les « obligeaient » à fournir un « résumé des informations relatives à la manière dont les garanties sont prises en compte et respectées ».

Que s'est-il passé à Varsovie ?

Les pressions incessantes de la société civile et d'autres groupes ont finalement payé. Les pays ont adopté un paquet de sept mesures finalisant le cadre de gouvernance de base de REDD+, a dit Allison Silverman, avocate au Centre pour le droit environnemental international, basé aux États-Unis.

Ce cadre exige que les pays montrent qu'ils ont entrepris des efforts pour améliorer la vie des communautés qui vivent dans les forêts et qu'ils les associeront aux initiatives qui visent à conserver et protéger les forêts d'une façon judicieuse. « A la CCNUCC, ces avantages sont appelés 'avantages non carbone' », a-t-elle dit.

Cela sera-t-il suffisant ?

La réponse est non. Raja Jarrah, conseiller en matière climatique auprès de l'organisation non gouvernementale (ONG) CARE International, répond à la question sans détour, « Comme pour la plupart des décisions liées au programme REDD+, les termes choisis laissent beaucoup de place à l'interprétation . on pourrait estimer que l'esprit de la décision est de rendre 'obligatoire le fait de présenter les garanties', mais en fait elle exige que les pays fournissent leur 'plus récent résumé des informations relatives à la manière dont toutes les garanties' . sont prises en compte et respectées ».

Il indique que ni le terme « résumé » ni le terme « informations » ne sont définis. Le langage utilisé ne permet pas non plus de connaitre la manière dont les informations seront vérifiées par les populations autochtones et les communautés locales. M. Jarrah pense que la décision de Varsovie n'a pas vraiment fait avancer la situation, figée depuis Cancun.

M. Permatasari, le militant indonésien, reconnait que les décisions prises à Varsovie concernant le programme REDD+ ne prennent pas en compte le Système d'information sur les garanties (Safeguards Information System, SIS), qui précise les informations que les pays doivent fournir et la manière dont ils devront les fournir. Les environnementalistes reconnaissent qu'ils auront encore une « grande bataille » à mener pour fixer les détails du SIS lors de la prochaine conférence des parties qui aura lieu à Lima, au Pérou, en 2014.

M. Jarrah indique que, lors de la conférence de Durban, il a été reconnu que « les informations doivent être transparentes et couvrir toutes les garanties, mais l'accent a aussi été mis sur la souveraineté et les circonstances nationales, donnant ainsi presque carte blanche aux pays pour rendre compte comme ils l'entendent ».

Selon M. Permatasari, le message général est le suivant : à long terme, le programme REDD+ sera un succès « s'il crée des bénéfices à long terme pour les communautés qui vivent dans ou autour des forêts et qu'il ne leur porte pas préjudice. La première étape pour y parvenir est de reconnaître et protéger les droits des communautés ».

Pasang Dolma Sherpa, coordonnatrice nationale de la Nepal Federation of Indigenous Nationalities (Fédération népalaise des nationalités autochtones), pense que la principale difficulté est de veiller à ce que les gouvernements nationaux à tous les niveaux reconnaissent les droits des communautés qui vivent dans les forêts de manière pertinente. Le Népal a mis en place un système de surveillance des forêts, au niveau de la communauté ; il est considéré comme l'un des pays les plus avancés dans la reconnaissance des droits des communautés autochtones, mais Mme Dolma Sherpa dit que cette reconnaissance reste « superficielle ». Elle indique qu'un processus assurant la participation des populations et des communautés autochtones qui dépendent des forêts doit être mis en place à tous les niveaux du gouvernement afin de recevoir leurs doléances.

Certains pays ont commencé à développer leurs cadres SIS, mais ils reconnaissent qu'ils ne savent pas très bien comment s'y prendre, selon le 'REDD+ Safeguards Working Group' (R-SWG), une coalition Nord-Sud composée de groupes de la société civile et d'organisations de populations autochtones.

Lakpa Nuri Sherpa, du programme pour l'environnement du Pacte asiatique des peuples autochtones (AIPP), basé en Thaïlande, souligne que la majorité des informations relatives au programme REDD-plus ne sont disponibles qu'en anglais et qu'il est crucial de les traduire afin d'informer les communautés des exigences relatives à l'application de REDD+, et de leurs rôles dans le processus.

REDD+ permettra-t-il de prévenir la déforestation ?

Les militants, comme M. Jarrah de CARE, pensent que REDD+ ne sera efficace que si le monde s'attaque aux moteurs de la déforestation qui sont fondés sur la demande. Ils incluent notamment la croissance de la demande mondiale de boufs élevés sur des exploitations de plus en plus grandes, de soja pour nourrir les animaux et produire des biocarburants, d'huile de palme utilisée à des fins alimentaires et non alimentaires, et bien sûr de bois tropical.

D'où viendront les financements de REDD+ ?

À l'origine, REDD+ devait être financé par les marché du carbone, mais ceux-ci n'ont pas été très efficaces, notamment parce que les efforts d'atténuation déployés pour créer des crédits carbone n'ont pas encore permis de donner une valeur correcte au carbone. De nombreuses discussions ont eu lieu en marge de la conférence de Varsovie concernant les énormes sommes d'argent qu'il faudra investir dans la conservation des forêts et l'insuffisance des financements publics.

Juan Carlos Carrillo du Centre mexicain du droit de l'environnement, membre du R-SWG, dit : « il semble évident que les marchés ne sauveront pas les forêts et donc que le GCF [Green Climate Fund ou Fonds vert pour le climat] jouera un rôle plus important ». Le GCF est le fonds le plus important créé au titre de la CCNUCC afin de lever des fonds pour financer l'atténuation et l'adaptation dans les pays en développement.

En 2004, la Banque mondiale a créé le Fonds biocarbone pour financer le développement des projets visant à séquestrer ou à conserver le carbone dans les forêts et les agroécosystèmes. Ce fonds a d'ores et déjà reçu des contributions de plusieurs pays riches, comme les États-Unis. La Banque mondiale espérait créer un marché de crédits carbone pour les projets sur les sols qui permettrait aux petits exploitants d'accroître leur productivité, et inciter les entreprises privées à investir davantage dans le secteur de l'agriculture. Toutefois, des ONG comme ActionAid indiquent que les sols agricoles n'ont pas le potentiel suffisant pour séquestrer les quantités énormes de carbone nécessaires au fonctionnement d'un tel marché.

M. Jarrah indique que le « Fonds biocarbone vise à développer un système pour l'échange du carbone forestier, car le marché du carbone est lui-même dysfonctionnel ». Les communautés qui dépendent des forêts ne s'intéressent pas vraiment à la provenance des fonds (secteur privé ou public), mais ce qui compte, c'est le prix payé par la planète si l'argent provient du marché du carbone. La question centrale est celle du principe des crédits de carbone forestier achetés par les entreprises privées. Étant donné que ce sont elles qui émettent des gaz, dans la pratique, ce sont elles qui peuvent faire des échanges pour compenser leurs émissions continues.

« Si - et c'est un grand si - nous avions des cibles de réduction des émissions ambitieuses à l'échelle mondiale, les compensations pourraient nous aider à les atteindre », a-t-il dit dans un email aux journalistes d'IRIN. « Mais nous n'en avons pas, donc les compensations sont juste un moyen pour éviter de réduire les émissions. Le carbone forestier (basé sur l'extraction du carbone de l'atmosphère) n'est PAS équivalent au carbone industriel (produit par la combustion des énergies fossiles auparavant enfermées dans le sol). Ainsi, la compensation carbone forestier ne permet pas d'enrayer le changement climatique, mais favorise le maintien d'un statu quo et le développement d'impacts de plus grande ampleur ».

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