L’Afrique est-elle prête pour les OGM ?

Alors même que l’insécurité alimentaire continue d’affliger les populations appauvries et affectées par les catastrophes sur l’ensemble du continent, les décideurs et les consommateurs africains demeurent divisés quant aux avantages et aux risques potentiels des aliments génétiquement modifiés (GM). Selon certains, ces aliments pourraient permettre d’améliorer considérablement les rendements et la nutrition.

D’après une étude publiée récemment dans la revue scientifique Food Policy et intitulée Status of development, regulation and adoption of GM agriculture in Africa [État du développement, de la réglementation et de l’adoption de l’agriculture génétiquement modifiée en Afrique], les débats houleux au sujet des préoccupations en matière de sécurité continuent d’entraver les efforts en faveur de l’utilisation des technologies du génie génétique pour faire face aux problèmes de sécurité alimentaire et là a pauvreté.

Les résultats obtenus dans les quatre pays africains qui ont adopté une agriculture GM commerciale – l’Afrique du Sud, le Burkina Faso, l’Égypte et le Soudan – suggèrent pourtant une amélioration de la productivité. En Afrique du Sud, une étude publiée en 2008 montrait un avantage de rendement de 11 pour cent avec une variété de maïs GM. Au Burkina Faso, les technologies du génie génétique auraient permis d’augmenter de 15 pour cent le rendement des cultures de coton.

« Lorsqu’on les compare aux méthodes conventionnelles de sélection des plantes, les technologies du génie génétique sont moins chronophages et permettent d’atteindre de manière plus précise les objectifs souhaités », a dit Carl M.F. Mbofung, professeur à l’université de Ngaoundere, au Cameroun, lors d’une conférence sur l’agriculture en Afrique organisée en 2010.

Selon un rapport publié en 2011 par la Fondation Melinda et Bill Gates, une organisation résolument favorable à l’utilisation des technologies du génie génétique, le rendement moyen d’une acre de culture céréalière est sept fois plus élevé aux États-Unis, où les cultures GM sont largement utilisées, qu’en Afrique subsaharienne. Cet écart s’explique en partie par la présence de meilleures infrastructures, mais le rapport insiste sur le fait que le manque ou l’absence d’investissements dans les cultures GM en est aussi partiellement responsable.

Il reste cependant encore beaucoup à faire sur l’ensemble du continent pour développer des cadres réglementaires solides et réduire l’écart des connaissances entre les scientifiques, les décideurs et le public afin de permettre des décisions éclairées.


Développer des cadres réglementaires

Le rapport publié dans Food Policy suggère que les technologies du génie génétique sont plus susceptibles d’être largement adoptées et acceptées lorsque des cadres réglementaires efficaces en matière de biosécurité sont en place.

Les auteurs ont interviewé 305 répondants vivant en Afrique du Sud, en Égypte, au Ghana, au Kenya, au Nigeria et en Tunisie – des pays qui pratiquent déjà l’agriculture GM ou qui y consacrent d’ambitieux programmes de recherche et développement.

Les auteurs du rapport ont découvert que seule l’Afrique du Sud avait mis en place des cadres d’évaluation des risques à l’européenne et que les parties prenantes sud-africaines étaient celles qui, parmi les répondants des six pays étudiés, se montraient les plus ouvertes à l’utilisation des technologies du génie génétique et disaient que les cultures GM bénéficiaient d’un accueil favorable.

Le rapport 2012 sur la biotechnologie agricole, publié par le ministère américain de l’Agriculture (US Department of Agriculture, USDA), indiquait cependant que « la Tunisie n’a toujours pas de cadre légal pour régir l’introduction, l’utilisation et la commercialisation des biotechnologies agricoles ».

« Au regard des défis identifiés dans le développement et la réglementation des OGM [organismes génétiquement modifiés] en Afrique, il est important que tous les pays établissent rapidement un cadre réglementaire permettant une évaluation exhaustive et équilibrée des produits GM », indique le rapport publié dans Food Policy.

Les auteurs du rapport suggèrent également que les pays africains pourraient, entre autres, s’inspirer du modèle d’évaluation des risques de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de l’Union européenne (UE) pour réduire les risques perçus associés aux cultures GM. La création d’un organe centralisé chargé de l’évaluation des risques pour l’ensemble du continent permettrait de réduire les coûts individuels pour chaque pays.

« Je ne vois pas d’autres avantages à copier ou à adopter le modèle européen de l’EFSA, car il n’a pas permis d’améliorer l’adoption des cultures transgéniques au sein de l’UE. En Afrique, nous sommes plus préoccupés par la satisfaction de nos besoins en termes d’insécurité alimentaire et nutritionnelle, alors que ce n’est pas un problème pour les Européens », a dit à IRIN Diran Makinde, directeur du Réseau africain d’expertise en biosécurité (ABNE), qui fait partie du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

Le rapport mentionne par ailleurs que le manque de volonté politique pourrait également risque de compromettre l’élaboration d’un projet de cadre réglementaire à l’échelle du continent.

Pallier le manque de connaissances

Au cours des derniers mois, le Kenya a intensifié ses campagnes d’éducation et de sensibilisation sur les biotechnologies.

À l’occasion d’un séminaire organisé par le Forum ouvert sur la biotechnologie agricole en Afrique (OFAB), le gouverneur du comté kényan de Baringo, Benjamin Cheboi, a publié une déclaration disant que cette technologie est très prometteuse pour le développement économique global d’une nation.

« Elle est devenue essentielle pour assurer un développement durable dans tous les secteurs biologiques, incluant l’agriculture, la foresterie, la médecine et l’environnement. Et pourtant, le manque d’information entrave son adoption dans le pays », indique la déclaration.

M. Makinde est d’accord sur le fait que les agriculteurs n’ont pas suffisamment de moyens à leur disposition pour s’informer sur les cultures GM et les biotechnologies. « L’Afrique doit adopter des règles sur les ressources d’information, la formation et l’éducation afin de mettre en place des formations à court et à moyen terme en biosécurité, des ateliers sur mesure, des stages et des voyages d’études – parce que le voir c’est le croire – et d’encourager le réseautage », a-t-il dit.

Adoption progressive

Le rapport publié dans Food Policy indique que certains pays, comme le Ghana et le Kenya, songent à utiliser une approche en trois étapes – appelée Fiber-Feed-Food [fibre-alimentation animale-alimentation humaine] ou F3 – pour l’adoption des cultures GM.

Cette méthode prévoit tout d’abord l’adoption du coton Bt, suivie de celle de cultures fourragères, puis de la production d’aliments GM destinés à la consommation humaine. [Les autorités] ont ainsi le temps de mener les évaluations des risques nécessaires.

« Les agriculteurs et les consommateurs doivent faire l’expérience des avantages de la technologie en termes de bénéfices économiques pour les agriculteurs, de qualité de la nourriture pour les hommes/animaux et de retombées environnementales positives associées à la diminution des pesticides utilisés », a dit M. Makinde.

Il a ajouté que, jusqu’à présent, l’utilisation de plusieurs cultures GM s’était révélée profitable, notamment un coton résistant aux insectes, un maïs/soja résistant aux insectes et tolérant aux herbicides pour le bétail, un maïs résistant aux insectes et des produits alimentaires enrichis en nutriments comme le manioc, la cornille, la banane, le riz et la patate douce pour les hommes.

« L’approche est essentiellement conçue pour familiariser les agriculteurs et le public avec cette nouvelle technologie et dissiper les inquiétudes concernant les risques potentiels des OGM », indique le rapport.

Volte-face en matière de politiques

Il est cependant clair que l’adoption des cultures GM demeure une question extrêmement controversée. En novembre 2012, le Kenya, dirigé à l’époque par le président Mwai Kibaki, a interdit les aliments GM jusqu’à ce que le gouvernement soit en mesure de prouver qu’ils n’ont pas d’effets négatifs sur la santé.

« L’interdiction demeurera en vigueur jusqu’à ce que nous ayons les informations, les données et les connaissances suffisantes démontrant que les aliments GM ne représentent pas un danger pour la santé publique », indiquait le cabinet de M. Kibaki dans une déclaration.

« Au regard des défis identifiés dans le développement et la réglementation des OGM [organismes génétiquement modifiés] en Afrique, il est important que tous les pays établissent rapidement un cadre réglementaire permettant une évaluation exhaustive et équilibrée des produits GM »

L’interdiction a été prononcée à la suite de la publication d’une étude controversée  associant la consommation d’aliments GM au développement de tumeurs cancéreuses chez des rats ; des scientifiques indépendants ont cependant dit que la méthodologie de l’étude présentait des défauts.

Selon la principale institution chargée de la réglementation des OMG au Kenya, l’Autorité nationale de la biosécurité, l’interdiction concerne uniquement les aliments et ne s’applique pas aux expériences en laboratoire et aux essais en champs en milieu confiné.

L’interdiction est assortie d’amendes allant jusqu’à 20 millions de shillings kényans (environ 230 000 dollars) et d’une peine d’emprisonnement de 10 ans pour les commerçants qui ne s’y conforment pas. On exige par ailleurs que tous les produits dérivés d’OGM soient identifiés comme tels, de la production à la commercialisation.

Le Forum africain des parties prenantes en biotechnologie (ABSF) soutient que le gouvernement kényan a mis en place des structures pour s’assurer que les OGM sont utilisés de manière sécuritaire.

« Le gouvernement kényan a adopté une position tournée vers l’avenir en créant un environnement propice à l’utilisation sécuritaire et responsable des biotechnologies modernes », indique le rapport de l’ABSF.

Perceptions divergentes

Les législateurs ougandais semblent eux aussi réticents à voter des lois en faveur du développement des technologies du génie génétique. L’adoption de la loi nationale de 2012 sur la biotechnologie et la biosécurité, qui vise à offrir un cadre réglementaire pour la recherche, le développement et la fabrication sécuritaires des OGM, a été remise à plus tard en février 2013.

« La notion d’OGM est associée à de nombreuses craintes et idées fausses », a dit à IRIN Michael Lulume Bayigga, ministre de la Santé au sein du cabinet fantôme. « Les propriétaires de ces OGM sont des Blancs des États-Unis, de l’Europe et de la Chine qui cherchent des marchés en Afrique. Ils créent des marchés et se donnent ainsi du pouvoir. Ces OGM sont des outils de l’impérialisme. »

« Je vais accorder un soutien prudent à l’utilisation des OGM, mais seulement s’ils ont été développés, modifiés et testés par des scientifiques africains. Il s’agit quand même d’une technologie inquiétante », a-t-il ajouté.

« Nous allons examiner leurs préoccupations et en discuter de manière plus approfondie afin de pouvoir soumettre de nouveau le projet de loi au débat », a dit à IRIN Connie Acayo, responsable des relations publiques au ministère de l’Agriculture, de l’Industrie animale et de la Pêche. « Nous voulons que la loi soit adoptée afin de pouvoir réglementer le développement et l’utilisation des OGM. Pour le moment, nous n’avons aucun contrôle sur les OGM qui rentrent au pays. »

Le processus d’approbation de ce projet de loi, qui ouvrirait la voie à l’achat de semences et de plantes GM par les agriculteurs et à l’exportation de produits GM, est en suspens depuis 2003.

L’Ouganda mène actuellement une série d’essais sur des OGM dans les centres de l’Organisation nationale de recherche agricole (NARO). Ces plantes GM sont conçues pour résister à la trachéomycose, au virus de la striure brune du manioc et à certains insectes courants.

Les essais en cours concernent notamment une banane enrichie en vitamine A, un coton résistant aux maladies, des plants de manioc GM et un maïs résistant aux sécheresses conçu pour les agriculteurs du nord-est de l’Ouganda, une région semi-aride qu’on appelle couramment le Karamoja. Ces nouvelles variétés ont été conçues en prenant en considération l’accroissement des changements climatiques et le réchauffement de la planète.

« Les OGM ne sont pas en contradiction avec la sécurité alimentaire. Tous les produits sur lesquels travaille la NARO sont testés pour leur stabilité, leur rapport coût-efficacité et leur sûreté », a dit à IRIN Emily K. Twinamasiko, directrice générale de la NARO. « Les gens sont toujours inquiets face à la nouveauté, à l’inconnu, mais le cadre réglementaire prévu dans la loi [sur la biotechnologie et la biosécurité] répondra à toutes ces inquiétudes. »

Développement durable

Le rapport publié dans Food Policy note cependant que les agriculteurs de subsistance d’Afrique du Sud n’ont pas pu bénéficier des avantages offerts par les cultures GM en raison du coût des semences et des délais dans l’obtention de l’approbation réglementaire. « Cette contrainte représente toujours un obstacle significatif pour le développement de traits GM adaptés à l’environnement local pour les agriculteurs de subsistance », indique le rapport.

Certaines ONG disent qu’il existe d’autres méthodes que les technologies du génie génétique pour améliorer les rendements agricoles.

Les auteurs du rapport publié dans Food Policy se sont entretenus avec une directrice des campagnes de Greenpeace en Afrique. Elle a dit que les risques inhérents aux OGM étaient trop élevés pour les agriculteurs non éduqués et que « l’agriculture écologique et les méthodes issues du savoir traditionnel devraient former la base de la promotion du développement durable ».

Elle a ajouté que l’amélioration des infrastructures et de l’accès aux marchés régionaux permettrait probablement d’accroître considérablement la productivité et la sécurité alimentaire sur le continent africain. On peut aussi, selon elle, favoriser l’autonomisation des femmes en mettant à leur disposition des méthodes agricoles plus efficaces – pourvu que ce soit fait de manière ciblée en tenant compte du contexte socio-économique et ainsi induire des changements majeurs.

ho-so/aps/rz – gd/amz