Est-il sûr de rentrer en Somalie ?

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Il n’y a pas si longtemps, environ 1 500 demandeurs d’asile somaliens arrivaient chaque mois en Afrique du Sud. Il y a tout juste un an, ils étaient plus d’une centaine à rejoindre le pays chaque semaine, selon l’Association des Somaliens d’Afrique du Sud. Aujourd’hui, le nombre de départs dépasse celui des arrivées et la majorité des réfugiés embarquent dans des avions à destination de Mogadiscio, la capitale somalienne.

« Ils mènent une vie difficile en Afrique du Sud », a dit Reys Ofman, secrétaire général de l’Association des Somaliens d’Afrique du Sud. « Mais surtout … [ils partent] en raison des changements intervenus en Somalie ».

Depuis le début de l’année, environ 2 000 Somaliens - sur une population estimée de 50 000 Somaliens qui vivent en Afrique du Sud - ont déposé une demande auprès de l’ambassade de Somalie à Pretoria afin d’obtenir les documents de voyage nécessaires pour rentrer en Somalie, selon Mohamed Ali Mire, chef de mission à l’ambassade. « Ceux qui ont des documents n’ont pas besoin de venir à l’ambassade », a-t-il dit à IRIN.

M. Mire, qui s’est entretenu avec des candidats au retour, a indiqué que la majorité d’entre eux partent « parce que les conditions de sécurité s’améliorent en Somalie et qu’ils pensent qu’ils peuvent faire bouger les choses ; ils souhaitent participer à la reconstruction de la Somalie ».

La question de savoir si les conditions de sécurité se sont améliorées dans la Corne de l’Afrique reste posée, mais après plus de 20 ans de conflit, les signes qui montrent que la situation se stabilise dans certaines régions semblent suffisants pour les nombreux Somaliens qui souhaitent retrouver leur famille.

Hassan Mohammed, un ancien journaliste âgé de 25 ans, a fui Mogadiscio, la capitale, après que la station de radio où il travaillait a été détruite par les membres d’Al-Shabab. Depuis quatre ans, il vit dans le Strand, une station balnéaire située à environ 50 km au sud-ouest du Cap, où il tient une petite boutique. Il n’a pas gagné beaucoup d’argent, mais il n’a pas été confronté à la forte criminalité qui vise plus souvent les étrangers et à laquelle bon nombre de Somaliens propriétaires de boutiques font face dans les bidonvilles d’Afrique du Sud.

« Ils m’ont dit que la situation était stable et qu’il y avait des perspectives d’emploi ici », a-t-il dit à IRIN lorsqu’il est venu chercher ses documents de voyage provisoires à l’ambassade de Somalie. Il a annulé la demande de statut de réfugié déposée auprès du ministère des Affaires intérieures d’Afrique du Sud et a réservé une place dans un avion à destination de Mogadiscio pour la semaine suivante. « C’est mon pays », a-t-il dit. « Je veux trouver un travail et aussi étudier ».

La xénophobie, un facteur d’incitation

À l’ambassade, M. Mire a rejeté les affirmations des « quelques ONG » qui indiquent que le nombre élevé d’attaques criminelles et d’agressions à caractère xénophobe contre les Somaliens installés en Afrique du Sud était un facteur déterminant du retour des réfugiés. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 100 Somaliens ont trouvé la mort dans ces attaques en 2012 et 88 ressortissants étrangers, dont une majorité de Somaliens, avaient trouvé la mort à la fin du mois d’août 2013.

« Il a y a des problèmes en Afrique du Sud », a reconnu M. Mire. « Mais les Somaliens sont contents d’être ici et ils sont très reconnaissants ».

Tout le monde ne partage pas son point de vue. Jusqu’à récemment, Rahma Omar, 20 ans, travaillait avec un membre de sa famille. Elle livrait des marchandises aux nombreuses petites boutiques tenues par des Somaliens dans les bidonvilles des environs de Johannesbourg et Pretoria. Il y a trois mois de cela, leur cargaison a été détournée pour la cinquième fois. Leur voiture et leurs marchandises ont été volées, et le collaborateur de Mme. Omar a reçu une balle dans la jambe.

« Dans ce pays, c’est comme dans mon pays », a dit Mme. Omar, alors qu’elle se trouvait à l’ambassade pour préparer son retour à Mogadiscio. « C’est la raison pour laquelle je repars ». 

Mme Omar a perdu toutes ses économies lors du vol, mais la communauté somalienne locale a lancé une collecte de fonds pour l’aider à acheter son billet de retour. Selon M. Ofman de l’Association des Somaliens d’Afrique du Sud, bon nombre de Somaliens souhaiteraient rentrer chez eux, mais qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter un billet d’avion ou de payer les frais de 2 000 rands (197 dollars) liés à l’obtention des documents de voyage. M. Mire a contesté ce montant, mais il a refusé de dévoiler le montant réel. Il a simplement indiqué que les frais sont supprimés lorsqu’une personne n’a pas les moyens de les payer.

On devrait organiser le retour de ces personnes… Il y a tellement de personnes qui souhaitent rentrer mais qui n’en ont pas les moyens

M. Ofman a suggéré que le HCR ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) fournissent une aide aux Somaliens qui souhaitent rentrer chez eux. « On devrait organiser le retour de ces personnes », a-t-il dit. « Il y a tellement de personnes qui souhaitent rentrer mais qui n’en ont pas les moyens ».

Le HCR vient de signer un accord tripartite avec les gouvernements somalien et kenyan, qui fixe les procédures et le cadre juridique des retours volontaires des réfugiés somaliens installés au Kenya, mais aucun accord n’a été signé avec l’Afrique du Sud. La porte-parole du HCR, Tina Ghelli, a souligné que « le HCR ne facilite, ni ne promeut le rapatriement volontaire des réfugiés somaliens vivant en Afrique du Sud ».

Un retour dans la sécurité ?

Les organisations de défense des réfugiés et de défense des droits de l’homme ont exprimé leur inquiétude concernant la sécurité des rapatriés en Somalie. Une récente evaluation d’Amnesty International a indiqué que les améliorations sécuritaires dans la capitale étaient « d’une portée extrêmement limitée », notant que la situation s’était en fait détériorée depuis le début de l’année 2013.

« Al-Shabab a retrouvé sa capacité et continue de perpétrer des attaques directes contre des civils et des attaques aveugles au moyen d’attentats-suicides, d’engins explosifs improvisés (EEI) et des grenades à Mogadiscio ». Le rapport est une réponse au changement de politique envisagé par plusieurs pays européens qui autoriserait le rapatriement forcé à Mogadiscio des Somaliens déboutés du droit d’asile.

Les Pays-Bas ont déjà renvoyé deux demandeurs d’asile à Mogadiscio, dont l’un a été blessé deux jours après son arrivée dans l’explosion d’un hôtel du centre de Mogadiscio, selon Laëtitia Bader, chercheuse à Human Rights Watch.

Malgré ces incidents, l’idée que la sécurité s’est améliorée à Mogadiscio a gagné du terrain en Europe et le nombre de personnes déboutées de leur demande d’asile a augmenté. Selon les données fournies par Eurostat, le taux de refus des demandes d’asile déposées par les réfugiés somaliens en Europe est passé de 37 pour cent en 2012 à 47 pour cent en 2013. La plupart des tentatives visant à exécuter les rapatriements forcés, effectuées par des pays comme la Suède et le Danemark, ont jusqu’à présent été rejetées par les tribunaux, mais la situation pourrait évoluer car, au mois de septembre, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé qu’un Somalien pouvait être renvoyé de Suède vers Mogadiscio sans « risque réel d’être tué ou soumis à des mauvais traitements ».

Mme Bader, qui a qualifié cette décision d’« inquiétante », partage l’avis d’Amnesty concernant la détérioration de la sécurité à Mogadiscio depuis 2012. « D’une certaine façon, la situation est plus dangereuse aujourd’hui [que pendant le conflit], car les civils vivent dans un environnement sécuritaire extrêmement complexe », a-t-elle dit à IRIN.

Moulid Ahmed Ali, 24 ans, est arrivé en Afrique du Sud à l’âge de 17 ans après avoir entrepris un voyage long et difficile pour échapper au groupe Al-Shabab, mais même la perspective de retrouver sa famille ne suffit pas à le persuader que le retour en Somalie vaut le risque. « J’ai parlé à une personne qui vient d’arriver de Mogadiscio et elle a dit qu’il n’y avait pas encore la paix … c’est la même chose qu’avant », a-t-il dit à IRIN.

M. Ali est pressé de revoir sa mère après sept années de séparation, mais revenir en Somalie reviendrait à renoncer à son statut de réfugié. Il prévoit donc de vendre la voiture qui lui permettait de gagner sa vie en tant que chauffeur de taxi illégal afin d’acheter un billet pour aller à Nairobi, la capitale kenyane, et retrouver sa mère. Après cette visite, a-t-il dit, il repartira en Afrique du Sud et « recommencera ».

« La vie de réfugié n’est pas facile ici », a-t-il dit à IRIN. « Si j’obtiens la citoyenneté ou la résidence permanente, je resterai. Sinon, je veux aller en Amérique. Ce n’est pas pour avoir une meilleure vie – je veux simplement être citoyen d’un pays ».

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